Vie du campus

Interview : Damien Catani, promo 2004, conseiller en fusions et acquisitions chez JPMorgan, par Romain Peninque

                               Il y a trois ans, dans le cadre d’un projet collectif, un groupe d’étudiants, dont faisait partie Romain Peninque, est allé à la rencontre de jeunes professionnels issus de Sciences Po afin de faire partager leurs premières expériences du monde du travail aux futurs diplômés et de les aider à construire leur avenir. Les témoignages étaient diffusés à l’époque sur le site web du BDE. LaPéniche.net a retrouvé ces anciens pour vous… Commençons dès maintenant avec l’interview par Romain Peninque de Damien Catani (du 16 décembre 2005), alors jeune conseiller en fusions et acquisitions chez JPMorgan. Vous trouverez à la fin de l’interview la réponse à la question que vous vous posez tous : Mais que sont-ils devenus ?

  • Que fais-tu ? Quel est ton poste, ta fonction ?

Je fais actuellement du conseil en fusions et acquisitions au sein de la banque JPMorgan à Londres. Je suis analyste (ce titre correspondant en fait dans ce métier aux trois premières années d’évolution). Mon champ d’activité concerne plus spécifiquement des entreprises appartenant au secteur de l’industrie au sens général (aéronautique, défense, matériaux de construction, automobile, logistique).

  • Comment as-tu décroché ton poste ?

J’ai reçu une offre suite à un stage que j’avais effectué à ma sortie de Sciences Po au sein de la même banque, au bureau de Bruxelles. J’avais obtenu ce stage à l’issue d’une démarche de recherche de stages assez poussée. Je m’étais prêté au jeu des candidatures en ligne, où il s’agit de répondre dans les détails à une foule de questions sur son parcours, ses motivations, ses qualités… J’avais postulé pour une dizaine de banques. J’ai eu la chance de bénéficier de l’aide d’une amie qui avait suivi le même cheminement un an auparavant.

  • Quelles sont les qualités nécessaires pour ce métier ?

Les volumes horaires de travail sont particulièrement conséquents, la pression est importante, le niveau d’exigence est plutôt élevé et la visibilité quant à l’emploi du temps est faible. Les qualités telles que l’abnégation, la fiabilité, la diligence et la conséquence sont éminemment requises.

  • Quel est ton parcours : études avant/après Sciences Po, majeure, stages ? Comment as-tu choisi ta voie ?

Apres mes années de lycée en sport-études judo a Nice, j’ai commencé par tâtonner. Je me suis inscrit en droit et en philosophie pour finalement passer la fin de l’année scolaire à étudier en autodidacte et réfléchir à une nouvelle orientation. Par défaut, j’ai alors commencé des études de langue parce que je n’avais pas d’idée très claire sur ce que je souhaitais faire et parce que cela me laissait beaucoup de temps à consacrer à des activités extra-universitaires.

Mon projet professionnel s’est ensuite dessiné peu à peu. J’ai commencé à m’intéresser aux actions des entreprises TMT (technologies, media, télécommunications) à l’époque où la vogue des nouvelles technologies battait son plein. J’ai ainsi découvert la finance sous l’angle de la gestion d’actifs. Désireux d’aller plus avant, j’ai conçu à ce moment l’idée d’entrer à Sciences Po. Par la suite, mon parcours fut classique. J’ai opté pour la majeure Finance (actuel Master Finance et stratégie) et j’ai effectué un stage en audit chez KPMG avant d’être diplômé en juillet 2004. Après cela, j’ai entrepris un stage de six mois au sein de l’équipe de fusions et acquisitions de JPMorgan à Bruxelles avant d’être embauché. J’ai suivi pendant deux mois un programme de formation à New York avant de démarrer à Londres.

  • Comment se déroule une journée type ?

Je me lève à 7h45 environ, émergeant tant bien que mal d’un sommeil souvent mérité. Je prends un petit déjeuner consistant en regardant le soleil se lever à l’est sur les brumes de Canary Wharf. Je me rends ensuite au bureau, pour moitié par le bus – un de ces fameux bus londoniens rouges et à double étage- pour moitié en marchant. Je profite de la première partie du trajet pour lire mon roman du moment. J’arrive paisiblement dans la City frémissante. Je trouve mon chemin jusqu’au bâtiment où je travaille. J’emprunte l’ascenseur, prends place à mon poste, situé au sein d’un grand espace ouvert (open space disent les anglo-saxons). Je mets des écouteurs dans les oreilles et me branche par Internet sur Virgin Radio Classic Rock. Rien de tel que de commencer une journée en écoutant miauler la Gibson SG de Deep Purple. Les choses sérieuses commencent alors. Je consulte les courriers électroniques relatifs aux projets sur lesquels je suis impliqué. Je lis également la presse (principalement au travers des nouvelles classées par thème que je reçois automatiquement grâce aux demandes que j’ai effectuées au préalable sur des bases de données d’articles de presse). Je prends acte des instructions de mes supérieurs hiérarchiques. Je me mets ensuite à l’ouvrage. Le spectre des tâches possibles est potentiellement large : recherche d’informations financières sur des terminaux tels que Bloomberg, lectures annotées des notes rédigées par les analystes en recherche actions, préparation de présentations pour le client (sous la forme de documents PowerPoint), réalisation de modèles Excel permettant de valoriser une entreprise ou de mesurer l’impact de telle ou telle opération de rapprochement sur une compagnie donnée.

Vers 12h30, j’appelle des gens de mon équipe ou d’autres équipes et je descends à la cantine déjeuner en leur compagnie. Si j’ai beaucoup de travail ou si une échéance approche de façon imminente, je déjeune sur le pouce devant mon écran d’ordinateur. L’après-midi qui survient alors se déroule d’une façon sensiblement similaire à la matinée, à la différence près que l’après-midi dure plus longtemps. Je prends parfois le temps de descendre à la salle de sport afin d’y faire un peu d’exercice et de me détendre. Je récupère mes chemises au pressing, en échange de quoi je donne une nouvelle fournée. Je dîne vers 20 heures et me remets à l’ouvrage. Il est 2 heures du matin environ, je rentre chez moi, curieux de savoir si mon colocataire est déjà rentré ou s’il est parti pour œuvrer jusqu’à l’aube.

  • Quels sont les aspects les plus difficiles de ton travail ?

Les métiers de la banque d’affaires sont des métiers difficiles. Les aspects selon moi les plus saillants de ce métier ardu sont l’importance du volume horaire (jusqu’à plus de 100 heures de travail par semaine), le manque de visibilité quant aux week-ends et aux vacances (susceptibles d’être annulés jusqu’à la dernière minute) et le niveau d’exigence, qui induit une pression importante.

  • Quelles sont néanmoins les satisfactions que tu éprouves à l’exercer ?

D’un point de vue strictement professionnel, la banque d’affaires représente une expérience fortement enrichissante. Le degré de responsabilisation est fort, même aux premiers échelons. On apprend à être efficace, rapide et il est indéniable que l’impact sur la capacité de travail, en termes à la fois de volume produit et de qualité de la production, est positif. En outre, les personnes avec lesquelles on travaille sont souvent d’une compétence rare et sont en général tout à fait disposées à transmettre leurs connaissances. Une structure de formation continue existe d’ailleurs au sein de JPMorgan, et de nombreux cours y sont dispensés.

De façon plus générale, au-delà du strict aspect professionnel, mon métier m’apporte beaucoup. Il m’offre une expérience humaine intense, un voyage au cœur de l’imposante machine capitaliste, de l’autre côté de la couverture du Financial Times. En quelque sorte, on se conforme à une étiquette, on adopte un code non énoncé mais pourtant prégnant, on investit une niche sociologique dont le degré de caractérisation est poussé à l’extrême (imposants gratte-ciels de la City, costumes à rayures…).

Si ce métier me plaît, c’est aussi parce qu’il est un facteur d’ouverture culturelle. La mobilité géographique est forte, on se frotte à des réalités sociétales variées, déjà parce que les gens avec qui l’on est en contact proviennent d’horizons variés. A titre d’exemple, mon équipe d’une vingtaine de personnes compte en ses rangs des Allemands, des Hollandais, des Italiens, des Espagnols, des Français, une Russe, un Tunisien, un Polonais, un Portugais, un Grec… Nécessairement, on est ainsi amené à observer des comportements différents et donc à relativiser sa propre culture, quitte à l’arborer conséquemment en connaissance de cause.

Personnellement, mon activité professionnelle représente aussi pour moi, notamment de par ce caractère extrême évoqué plus haut, une source de stimulation esthétique. On a parfois l’impression de contempler ahuri une cataracte assourdissante, faisant de la sorte l’expérience verticale du sublime.

  • Que t’a ou ne t’a pas apporté Sciences Po ?

Au sens large, Sciences Po m’a apporté beaucoup du point de vue de la construction de ma personnalité. Mais si l’on s’intéresse de façon plus exigüe à mon activité professionnelle actuelle, je dirais que Sciences Po m’a avant tout donné une crédibilité qui m’a permis de pouvoir postuler et d’être reçu en entretien. Le diplôme de Sciences Po constitue à ce titre une carte de visite permettant de franchir la première porte.

J’ai également appris, notamment grâce aux cours d’Analyse Financière et de Corporate Finance (le cours de M&A approfondi n’existait pas encore a mon époque), quelques bases techniques d’analyse financière qui m’ont été fort utiles ultérieurement.

En ce qui concerne les améliorations qu’il serait possible d’apporter, je soulignerais le fait que l’emploi de l’outil informatique est faible à Sciences Po alors qu’il devient omniprésent de par la suite.

  • Quels conseils donner aux étudiants qui veulent exercer ce métier ?

A ceux qui aspirent à exercer ce métier, je conseillerais de considérer posément les tenants et les aboutissants d’une telle décision et d’être sûrs de leur choix. A cette fin, il me paraît essentiel d’effectuer au préalable un stage, à la fois pour se préparer et pour se frotter à la réalité du terrain, afin de savoir si l’on est fait pour cette activité. Une fois le pas fait, il s’agit de faire preuve d’une certaine pugnacité.

Pour ceux qui effectivement seront amenés à embrasser ce métier, je suggère globalement de se « tenir sur ses gardes », d’entretenir une certaine forme de vigilance d’esprit. Il est primordial de prendre régulièrement du recul par rapport à soi, par rapport à sa propre démarche et à son environnement, de lever un moment la tête du guidon pour organiser de sincères « rendez-vous auprès du miroir », ce qui peut permettre de ne pas perdre pied et d’assurer une construction équilibrée de sa personnalité.

  • Quelles sont tes perspectives à moyen terme (2-5 ans) ?

Il est possible de continuer sur la même voie, de gravir les échelons et de passer progressivement d’un rôle avant tout technique et analytique à une fonction plus relationnelle. Le changement est également envisageable. Au sein même de la banque, on peut effectuer ce que l’on appelle des rotations, qui consistent à intégrer une autre division ou à rejoindre les équipes d’un autre pays (il est possible par exemple de partir à New York, Hong Kong ou Johannesburg). Ensuite, d’autres horizons sont ouverts, la banque d’affaires pouvant constituer une porte d’entrée vers les hedge funds (gestion alternative) ou les fonds d’investissement, particulièrement à la mode à l’heure actuelle.

Qu’est-il devenu ? Octobre 2008

J’ai changé d’entreprise il y a environ 2 ans. Je travaille désormais pour Macquarie, un fond infrastructure australien (capital-investissement dans le domaine des infrastructures), toujours à Londres. Cette nouvelle fonction est effectivement plus relationnelle que la précédente et je suis de très près l’évolution d’une des entreprises que nous avons rachetées, les Autoroutes Paris-Rhin-Rhône, conjointement à notre partenaire Eiffage. La part de l’analyse reste cependant prédominante.

J’envisageais initialement de partir à l’étranger au bout de 2-3 ans. Ce projet est toujours d’actualité. J’ai engagé il y a quelque temps un processus de recherche en interne, avec pour objectif de me relocaliser prochainement dans un pays « émergent » (Russie, Brésil, Emirats Arabes Unis etc.). Il me semble que dans un monde globalisé la connaissance des marchés émergents devient primordiale d’un point de vue professionnel, notamment pour les jeunes. Et l’expérience peut également se révéler très riche d’un point de vue culturel et humain.

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