Luis Vassy : « Je n’ai pas de plan de faire quoi que ce soit de différent de ce que je fais actuellement »

À la tête de Sciences Po depuis le 1er octobre 2024, Luis Vassy a opéré un changement de trajectoire majeur pour l’institution, non sans accrochages. Manifestations propalestiniennes, police sur le campus, « réserve institutionnelle », dîner avec CNews, projets de réformes… Dans ce premier entretien accordé à un média étudiant, le directeur de Sciences Po revient sur les épisodes qui ont marqué le début de son mandat.

Cette interview a bientôt un an. Elle est issue du premier magazine papier de La Péniche, publié en avril 2025 et disponible sur notre site web.

La Péniche : Vous êtes fils de réfugiés politiques – un père uruguayen et une mère argentine – et avez vécu en HLM. Êtes-vous fier de votre parcours ?

Luis Vassy : Franchement, je ne tire aucune fierté particulière de mon parcours. Je trouve malgré tout que l’on perd parfois de vue que la France est un pays où mon parcours est possible. Même si on est lucide sur les mécanismes de reproduction sociale et les difficultés spécifiques auxquelles sont confrontés les enfants issus de milieux populaires, on est quand même dans un pays où ce genre de trajectoire est rendue possible par l’école. Donc je tiens beaucoup à la mission émancipatrice de l’école, parce que ça fait partie de mon histoire.

Pourquoi avoir candidaté à la direction de Sciences Po, malgré les scandales qui ont par deux fois entaché le poste et tous les remous qu’a connus Sciences Po l’année dernière ?

J’ai toujours eu un très grand intérêt pour la question d’éducation et d’enseignement supérieur. Sciences Po est un endroit très particulier, et la responsabilité qu’a cette institution de former une partie des dirigeants du pays rend cette mission à la fois sensible et passionnante. Et puis, venant de la diplomatie, le chemin d’internationalisation qu’a pris Sciences Po depuis 20 ans m’intéressait également. J’ai été en Inde, à Singapour, à Taïwan, aux États-Unis… et j’ai vu à chaque fois comment Sciences Po, qui était à peu près inconnue sur la scène internationale il y a 25 ans quand j’y étais étudiant, est devenue un objet qui rayonne énormément dans le monde entier.

Serait-il envisageable pour vous de retourner à votre carrière de diplomate un jour ?

Je pense que la diplomatie est l’un des plus beaux métiers du monde et j’ai été très heureux de le faire. J’étais justement venu faire mes études à Sciences Po pour devenir diplomate. Aujourd’hui je n’ai pas de plan de faire quoi que ce soit de différent de ce que je fais actuellement, en revanche je recommande ce métier pour les étudiants que l’international intéresse. C’est un métier, par définition, très ouvert sur le monde, donc il faut être curieux, faire preuve d’empathie et de curiosité, s’intéresser aux autres pour essayer de les comprendre, et puis aussi faire avancer les intérêts de son pays.

Vous parlez beaucoup de réserve institutionnelle. Qu’est-ce que ça veut dire sur le positionnement politique de Sciences Po, alors que l’institution avait condamné l’invasion de l’Ukraine en février 2022 ?

Comme vous le savez, Marie Mawad, la doyenne de l’école de journalisme, Florence Haegel, qui préside le conseil scientifique, et Jérémy Perelman, directeur des relations internationales de Sciences Po, ont produit un rapport sur le sujet. Ce rapport préconise l’adoption d’une doctrine de réserve institutionnelle, et a été adopté à une très large majorité au conseil de l’Institut. En effet, nous sommes arrivés à la conclusion que le fait pour l’institution de prendre position sur des sujets politiques ou géopolitiques pouvait être de nature à réduire la liberté d’expression de ceux qui ne partagent pas le point de vue de l’institution.

Alors c’est vrai que par le passé, il y a eu des prises de position institutionnelles. D’abord je ne juge pas ce qui a été fait à l’époque, je me souviens aussi que même des écoles primaires prenaient position sur la guerre en Ukraine. Est-ce que pour autant c’était ce qu’il fallait faire ? Je pense que rétrospectivement, la réponse est plutôt non. Et si on retourne encore plus loin dans les racines historiques, on peut se souvenir qu’Émile Boutmy, qui a eu à gérer l’affaire Dreyfus en tant que directeur de Sciences Po, s’était engagé personnellement en soutien à Dreyfus, était intervenu notamment au Sénat, avait fait du lobbying, et pour autant a toujours refusé que l’école en tant qu’institution prenne position pour exactement les raisons que je vous donne. Il avait une phrase, je crois, qui était que le seul parti de Sciences Po est le parti de la science. Donc je pense que c’est un bon point d’équilibre.

Beaucoup d’étudiants, notamment internationaux, se sont sentis inquiétés et intimidés par la forte présence policière sur le campus en réponse à des mobilisations propalestiniennes à Sciences Po – ce qui n’était presque jamais arrivé avant votre arrivée à la direction. Est-ce que vous regrettez d’avoir fait appel à ces policiers ?

Une université, ce doit être un endroit très pacifique et bienveillant. L’administration n’y a pas de pouvoir de coercition ou d’intervention. À un moment, la question est vraiment très simple. Est-ce que le campus est bloqué ou est-ce qu’il n’est pas bloqué ? Et malheureusement, pour qu’il ne soit pas bloqué, si le dialogue ne permet pas de dénouer la situation, il n’y a pas beaucoup d’options aux mains de l’administration. Autant il y a un droit à s’exprimer librement, à défendre son point de vue – on a quand même 2800 événements par an sur tous les campus de Sciences Po, donc je pense pouvoir dire qu’on a une vraie activité libre – autant il ne saurait y avoir un droit au blocage.

Après, évidemment, ce n’est pas le directeur de Sciences Po qui décide des modalités opérationnelles choisies par la police. Évidemment que je ne prends aucun plaisir à requérir la force publique, mais néanmoins, je voudrais qu’on garde à l’esprit que la responsabilité est celle de ceux qui tentent de bloquer Sciences Po, puisqu’ils prennent la responsabilité de vouloir bloquer l’institution. Or elle a une mission à mener à bien, qui est une mission d’éducation, de recherche, d’enseignement, de débat libre.

Mais les blocages à Sciences Po, ce n’est pas forcément quelque chose de nouveau. Et pour autant, les directeurs précédents n’avaient pas fait rentrer la police sur le campus… C’est vraiment le fait de faire appel aux forces de l’ordre qui a choqué certaines parties de la communauté étudiante.

Je comprends tout à fait. Encore une fois, ce n’est une décision ni agréable, ni facile. Je tiens à ajouter que sur l’épisode à Saint-Thomas, la mobilisation étudiante s’est déroulée de 17h à 23h de manière non conforme au règlement par l’occupation de la cafétéria pour y tenir les activités, sans que personne ne fasse rien. Assez simplement, à un moment, il fallait fermer le campus pour que les salariés puissent rentrer chez eux, que la vie du campus puisse continuer. On a tenté d’expliquer aux étudiants qu’il fallait quitter le campus à l’heure de la fermeture.

Ce soir-là devant Saint-Thomas, on voyait des camions de police et de CRS qui étaient là avant même la fermeture du campus. C’était le cas aussi quand il y a eu, le lendemain et quelques jours après, des mobilisations pour la Palestine lors desquelles des camions de policiers commençaient à s’amasser avant même que quoi que ce soit se passe. C’est aussi cet usage de la force préventif qui inquiétait les étudiants… Vous l’assumez ?

Ce n’est pas moi qui commande la police, comme vous le savez. En revanche, pour ce qui est de Saint-Thomas, il est vrai que les étudiants avaient dit dès l’après-midi qu’ils entendaient occuper le campus. Donc je suppose que cette information a pu circuler assez largement dans l’après-midi.

Ces situations arrivent en France, mais elles arrivent de manière beaucoup plus médiatisée et beaucoup plus grave aux États-Unis, avec des répressions, des révocations de visas, des expulsions du pays… Connaissant les liens de Sciences Po avec Columbia University, et la forte communauté étudiante américaine au sein de Sciences Po, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Ça montre que la liberté académique est sous pression partout dans le monde. Je crois fondamentalement que les démocraties, y compris pour leur efficacité à long terme, ont besoin de préserver ces espaces de liberté, et ce haut degré d’indépendance dont jouit le monde universitaire – c’est la condition de son utilité publique. En Europe, en tout cas dans une large partie de l’Europe, et certainement en France, on bénéficie d’un immense degré de liberté. Et ça nous crée une responsabilité encore supérieure d’être à un endroit où ces espaces sont préservés.

Vous qui dites apprécier les échanges intellectuels et les désaccords, vous avez sans doute vu les nombreuses remontées étudiantes, pétitions et lettres qui montrent un soutien en masse aux demandes de communication, de prise de responsabilité de Sciences Po. Est-ce que vous avez pour projet de tenir un town hall, ou de lancer un vote anonyme sur les partenariats avec les universités israéliennes, comme le demandent certaines de ces communications étudiantes ?

D’abord, je voudrais dire que je prends énormément de plaisir à m’engager avec les étudiants, ce sont toujours des échanges que je trouve extrêmement riches et utiles. Encore faut-il qu’ils soient respectueux – je trouve extrêmement troublante et un peu triste l’habitude qui a été prise d’attaques ad hominem contre le directeur, qui donnent une image de Sciences Po absolument déplorable.

Dans mon projet, je parle des conventions des communautés de Sciences Po. C’est un mécanisme qui est similaire à un town hall en réalité, et c’est quelque chose qui me va très bien. Le débat intellectuel, le débat argumenté, même le débat animé ne me pose aucune difficulté.

Donc vous seriez ouvert à ce projet de town hall ?

Je l’ai déjà dit tout à fait publiquement. Oui, je pense que ça peut fonctionner si on a des garanties que ça ne finisse pas comme hier [jeudi 10 avril], qui était une scène un peu humiliante pour Sciences Po. Vous avez le président de la LSE, la doyenne de Stanford, la présidente de la Hertie qui viennent à Sciences Po, et qui sont empêchés de parler. Donc ça peut arriver à un moment où on a suffisamment de consensus interne sur le fait qu’on est là pour échanger des idées plutôt que pour essayer de s’écraser les uns les autres.

On sait que Sciences Po a de nombreux donateurs, dont certains avaient dit se retirer l’année dernière. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je crois qu’on peut dire que quasiment tous les donateurs qui avaient annoncé leur retrait en 2024 sont désormais revenus. Il y avait des grands donateurs dont on a parlé, mais ce qui était presque le plus inquiétant, c’était l’effondrement du nombre de donateurs individuels, c’est-à-dire les petites donations de gens qui sont attachés à Sciences Po.

Entre le 1er janvier 2024 et le 1er octobre 2024, date à laquelle je suis arrivé, on était sur un rythme de baisse des deux tiers de ce type de donations. Ce n’est pas qu’un sujet d’argent, c’est aussi un test de ce que les gens pensent de vous à l’extérieur. Quand vous perdez les deux tiers de vos petits donateurs individuels, c’est quand même un sujet sur votre image. Donc je suis heureux de constater qu’elle est en train de se réparer.

Un syndicat étudiant a mentionné un dîner secret avec Pascal Praud et le dirigeant de CNews, auquel vous auriez participé. Qu’est-ce que vous leur répondez ?

J’ai vu plusieurs dizaines de journalistes depuis que je suis arrivé à la tête de Sciences Po. Ce que je leur ai dit à tous, c’est des choses que j’ai tout à fait dites publiquement, y compris dans mon audition au Sénat, c’est-à-dire que j’ai réexpliqué ce que sont et ne sont pas les pouvoirs d’un président d’université.

Et je l’ai fait avec une très grande variété de journalistes, y compris ceux de Médiapart, que j’ai eus au téléphone, et ceux de France Inter, à qui j’ai donné ma première interview. Tous ceux qui me posent des questions reçoivent une réponse, parce que je parle à tous les journalistes.

Là, ce qui a choqué, c’était l’aspect secret du dîner.

Il n’y a rien de secret, je parle à des journalistes en off, et si ensuite ils racontent les conversations qu’on a, c’est autre chose.

Vous avez récemment évoqué l’école du climat, en quoi est-ce que ça consisterait ?

Ce sera une école diplômante en master, comme les autres écoles. Il y a une équipe de préfiguration qui y travaille depuis janvier, co-dirigée par Laurence Tubiana d’une part et Sophie Dubuisson-Quellier, directrice du Centre de sociologie des organisations, d’autre part, et qui associe énormément de forces vives à très haut niveau. On a eu beaucoup de retours très positifs de la part des recruteurs potentiels, dans les domaines de la finance, du droit, des politiques publiques, de la communication…

Vous avez annoncé l’instauration de deux semaines de pré-rentrée à la place d’une seule. Est-ce que cela impliquerait une rentrée anticipée au mois d’août ?

D’abord, c’est dans le cadre de la réforme du bachelor pour 2026, donc ce n’est pas pour tout de suite. Pour vous dire la vérité, ce serait deux semaines de plus au début de chaque semestre. L’idée n’est pas de rallonger les semestres, mais d’avoir des temps soit pour des enseignements qui se prêtent à de l’enseignement intensif, soit pour aider les étudiants qui sont un petit peu derrière. J’identifie notamment l’anglais, les capacités quantitatives, les mathématiques et les statistiques comme des enjeux potentiels où il faut homogénéiser le niveau et avoir vraiment des moments d’enseignement intensif. Je pense notamment aux langues pour que les inégalités sociales, qui se portent beaucoup sur les langues, soient gommées le plus tôt possible au bachelor, de manière à ce que les étudiants aient un choix réel dans le choix de leurs études à l’étranger. Et puis pour les étudiants internationaux, on pourrait sans doute faire des enseignements de français intensifs pendant ces périodes, de manière à ce que leur scolarité et leur intégration en France se passent dans de bonnes conditions.

Vous parlez beaucoup de l’approfondissement des questions européennes dans les cursus. Qu’est-ce que ça voudrait dire pour les campus européens de Nancy et de Dijon ? Est-ce qu’on irait vers une uniformisation des cursus ?

Ce que je vais essayer de faire dans le cadre de la réforme du bachelor, c’est de vraiment définir encore un peu mieux ce qui relève du tronc commun. J’aimerais qu’il y ait une culture commune entre les campus, en clarifiant bien ce qui relève du tronc commun et ce qui relève de la spécialisation.

Je pense que Nancy et Dijon, à leur manière, peuvent aller beaucoup plus loin sur les questions européennes. Ça n’enlève pas que c’est quand même important que tout le monde ait une culture bien assise de ce que c’est que l’Europe, surtout quand on constate en ce moment à quel point le continent européen est sous pression, mais en même temps que c’est l’échelon auquel des solutions peuvent être trouvées pour nous. C’est important de pouvoir s’armer, même si on n’est pas Nancy et Dijon, sur ces questions.