Arundhati Roy à Sciences Po : un refuge dans l’orage
Ce mardi 10 février, la Maison des arts et de la création de Sciences Po, qui vise à rapprocher humanités et sciences sociales, a reçu dans l’amphithéâtre Emile Boutmy la romancière indienne Arundhati Roy, à l’occasion de sa venue en France. L’occasion d’entendre le témoignage d’une autrice engagée qui dépeint les diverses facettes de la société indienne, et signe un récit plus intime venant de paraître en français, Mon refuge et mon orage (Gallimard).
Auteur : Arthur Savoye
Photo : Arundhati Roy à Sciences Po, le 10 février 2026 (Arthur Savoye).
Après un mot d’introduction des étudiants membres de la Maison des arts et de la création, et de Frédérique Leichter-Flack, professeure d’humanités politiques au Collège universitaire, Arundhati Roy nous a livré sa réflexion sur les thématiques de son dernier roman, Mon refuge et mon orage (Mother Mary comes to me en version anglaise, langue dans laquelle elle écrit, tout juste traduit chez Gallimard), ainsi que sur sa place comme écrivaine engagée en faveur des opprimés et de la justice sociale dans l’Inde contemporaine. La romancière indienne, âgée de soixante-quatre ans, est couronnée de succès littéraires depuis son roman phare Le dieu des petits riens (1997, Folio). Ce roman, qui a remporté le Booker Prize, relate la vie d’une famille d’un village d’Inde du Sud dont le destin bascule par une tragédie vue par le regard de deux jumeaux. Par ailleurs, la construction de ses récits se veut singulière. Et pour cause, l’auteure estime que ses études d’architecture ont influencé la structure de ses romans. Elle pense que ces derniers doivent sortir des voies toutes tracées, à l’instar de la trame du Ministère du bonheur suprême (2017, Gallimard), qui se déroule en partie dans différents cimetières…
Interrogée sur son souhait que Mon refuge et mon orage soit « lu comme un roman car il n’a pas d’autre ambition », Arundhati Roy le qualifie comme les « mémoires d’une romancière ». Elle qualifie en outre la frontière entre fiction et réalité de « poreuse », ce qui a amené des membres de sa famille à se questionner pour savoir s’ils avaient servi de modèles à ses personnages. La relation avec sa mère, possessive et parfois violente, mais également capable de tendresse, a structuré une partie de sa vie. Arundhati Roy est en effet partie à dix-sept ans du foyer familial pour suivre des études d’architecture à New Delhi, et n’a pas revu sa mère pendant huit ans. Elle a cependant fini par la revoir quand cette dernière s’est engagée pour la réforme de la législation en matière d’héritage, inégalitaire envers les femmes. La violence que faisait subir sa mère à son frère, « comme s’il portait tous les péchés du monde », et cet engagement ultérieur, expliquent « l’ambivalence » que ressent Arundhati Roy vis-à-vis du féminisme.
L’accent mis sur la complexité de ces relations personnelles entremêlées avec les engagements tranche avec le diagnostic que pose Mme Roy quant aux défis que rencontre la liberté intellectuelle et artistique en Inde sous le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi, fréquemment épinglé pour de multiples violations des droits humains. S’ajoute une spécificité propre au sud de l’Inde : le Kerala, région dont Mme Roy est originaire, possède un taux élevé de scolarisation des filles et les chiffres d’extrême pauvreté les moins élevés du pays, de par l’influence conjuguée de décennies de gouvernance communiste et d’une importante minorité chrétienne qui a construit de nombreuses écoles. Cette situation est une exception indienne dans un pays à 80 % hindou et dirigé par les nationalistes hindous du BJP. Arundhati Roy explique avoir été plusieurs fois convoquée au tribunal pour ses livres, jugés inconvenants par certains, et avoir fait l’objet de vives critiques pour son opposition à la répression des dissidents politiques au Cachemire, aux projets de barrages hydroélectriques ou encore aux discriminations que subissent les populations aborigènes indiennes. Certains de ses amis ont été emprisonnés, mais elle refuse de cesser d’écrire. « La première prison est quand vous vous arrêtez d’écrire, la seconde est celle que l’État construit » clame-t-elle dans une formule marquante.
Bien qu’elle doive manifester une nécessaire prudence face à cette situation politique complexe, elle n’en demeure pas moins percutante dans sa dénonciation du sexisme dont elle a fait les frais jusque dans sa fréquentation du milieu cinématographique et du système de castes. Ce dernier, fondé sur la hiérarchisation traditionnelle hindoue, régit encore nombre de rapports sociaux malgré son abolition officielle.
Enfin, interrogée sur le fait de savoir si l’écriture constitue un risque, a fortiori dans une société indienne pouvant y être rétive dans ses segments les plus traditionnels, elle répond qu’ « Écrire constitue un risque, mais un risque à prendre ». Nous sommes portés à lui donner raison.