Une bataille après l’autre : le film qui a secoué les Oscars

Que se passerait-il si un grand studio hollywoodien confiait entre 130 et 175 millions de dollars à un auteur-réalisateur dont le meilleur box-office atteint tout juste 76 millions, avec à l’affiche deux légendes du cinéma contemporain ? La réponse : Une bataille après l’autre, qui vient d’être couronné de six Oscars : une proposition originale et audacieuse qui vient secouer nos salles obscures.


PTA, un réalisateur culte

Réalisateur devenu culte grâce à ses films tels que Boogie Nights (1997), Magnolia (1999) ou encore There Will Be Blood (2007), Paul Thomas Anderson (PTA pour les intimes), a été nommé trois fois à l’Oscar du meilleur réalisateur (en 2007, 2017 et 2021) avant ce film, et est l’unique détenteur des prix de la mise en scène de chacun des trois festivals les plus prestigieux, à savoir Cannes, Berlin et Venise. Après 14 nominations dans l’ensemble de sa carrière, il a enfin reçu son Oscar le 15 mars dernier sans surprise. PTA est reconnu pour sa rigueur d’auteur : il écrit ses scénarios tout seul, refuse les projections test et défend une vision très personnelle de chaque projet. Le principal reproche qui pourrait lui être fait est probablement d’être un moins bon réalisateur que scénariste, tant ses personnages sont complexes et fascinants mais filmés de façon peu surprenante et très académique… Cependant, l’annonce que son prochain film serait un véritable blockbuster doté du budget le plus important de sa carrière, équivalent à celui de Godzilla X Kong : Le Nouvel Empire, intriguait plus d’un.

Entre paranoïa, famille et course-poursuite

Bob Ferguson (Leonardo DiCaprio), ancien membre du groupe révolutionnaire des French 75, menait autrefois des actions coup de poing qui ont marqué les esprits. À cette époque, il avait déjà croisé la route de celui qui deviendrait sa némésis : le colonel Steven J. Lockjaw (Sean Penn), farouche opposant décidé à éradiquer le mouvement. L’officier lance alors une traque implacable qui force Bob à s’exiler dans la ville sanctuaire de Baktan Cross pour protéger sa fille, Willa (Chase Infiniti). Seize ans plus tard, Lockjaw réapparaît, plus déterminé que jamais à capturer Bob et son enfant. Heureusement, le duo peut compter sur des alliés inattendus : le professeur de karaté de Willa (Benicio del Toro) et une survivante des French 75 (Regina Hall), deux véritables révolutionnaires dans l’âme. Difficile de résumer le film sans en dire trop, tant il regorge de petites surprises qui sauront dérouter et réjouir les spectateurs. Inspiré du roman Vineland (1990) de Thomas Pynchon, le nouveau film de Paul Thomas Anderson transpose les vestiges de la contre-culture hippie de l’ère Reagan dans une Amérique contemporaine, tout en conservant au cœur du récit une dynamique familiale profondément émouvante.

Une technique brillante, une narration maladroite

Depuis Licorice Pizza (2021), PTA semble vouloir dynamiser sa mise en scène. Travellings latéraux, plans audacieux, comme cette fermeture de portière de voiture en toute fin de film, où la caméra accompagne le mouvement, et une tonalité plus légère ponctuée d’un humour inattendu, porté par un DiCaprio dépassé par les évènements en équipe avec un Benicio Del Toro professeur de karaté calme, clair et précis. La trame de Bob qui essaye de rentrer en contact avec les révolutionnaires des French 75, et qui ne parvient pas à trouver la réponse au code « quelle heure est-il ? » est absolument hilarante. On sent qu’Anderson souhaite se rapprocher de l’énergie de ses débuts (Punch-Drunk Love, 2002, notamment, qui est peut être son meilleur film), tout en conservant son regard sur les personnages, ici centré sur une relation père-fille extrêmement touchante, et où la hiérarchie de l’autorité ne cesse de s’inverser.

Visuellement, le film est une réussite éclatante. Tourné en VistaVision, ancien procédé sur pellicule 35 mm qui élargit le cadre et qui semble renaître de ses cendres cette année (The Brutalist de Brady Corbet avait utilisé le même processus), Une bataille après l’autre offre des compositions à couper le souffle. La grande scène de poursuite finale s’impose d’ores et déjà comme l’une des plus impressionnantes de la décennie, avec l’idée géniale de mettre en scène des voitures fonçant en ligne droite qui montent et descendent de collines.

Si l’aspect technique est exécuté d’une main de maître, son écriture est moins flamboyante (en général c’est l’inverse). Le principal défaut du film réside dans sa narration, notamment dans un premier acte d’exposition interminable. PTA choisit de dévoiler dès les premières minutes tous les éléments de contexte, dont les liens entre Bob, Willa et Lockjaw, volontairement gardés secrets dans la communication et le marketing du projet. Ce choix neutralise toute possibilité de révélation progressive, et surtout, empêche le spectateur de vivre l’histoire au rythme de Willa, comme dans le roman de Pynchon. Ce manque d’ambiguïté nuit au rythme du long métrage, qui ne démarre véritablement qu’après trois quarts d’heures de visionnage, et aux révélations qui auraient pu marquer, voire toucher les spectateurs. Étonnant de la part d’un cinéaste habituellement si nuancé.

Anderson semble avoir voulu rendre Vineland plus accessible, mais ce faisant, il en gomme une partie de la complexité. Une narration plus elliptique, où les souvenirs se dévoilent au fil de l’histoire, aurait enrichi l’expérience.

Acteurs impressionnants, mais personnages décevants

Leonardo DiCaprio offre une des meilleures performances de sa carrière, et ne cesse d’étonner ces dernières années. L’histoire retiendra évidemment sa performance extraordinaire dans Killers of the Flower Moon (2023) de Martin Scorsese, véritable chef d’œuvre sur lequel PTA a officié comme « script doctor » (le monde est petit !), malheureusement snobée par les Oscars, qui ne lui ont même pas donné une nomination. Paranoïaque, perché, complètement dingue, il apporte une vraie dynamique au film, et devient fatalement un personnage attachant et agréable à suivre dans sa quête. Mais c’est surtout Chase Infiniti, dont c’est le premier long métrage, qui impressionne : elle tient tête face à ses deux partenaires oscarisés grâce à un charisme incroyable, et réussit à voler la vedette à Bob en devenant la véritable héroïne du récit. Sa non-nomination à l’Oscar de la meilleure actrice reste absolument incompréhensible.

D’autre part, le personnage qui a sans doute le plus fait parler est celui de Sean Penn, largement encensé par la critique et récompensé ce dimanche par l’Oscar du meilleur acteur dans un rôle secondaire, le troisième de sa carrière. Lors d’un premier visionnage, cet engouement pourrait toutefois sembler quelque peu disproportionné : un acteur d’une telle intensité paraît presque sous-employé, tant il a déjà démontré la puissance de son jeu, notamment dans Outrages ou L’Impasse, tous deux réalisés par Brian De Palma. Son arc de « méchant loser » peine d’abord à convaincre.

Pourtant, avec le recul, le personnage s’impose peu à peu. Il persiste en mémoire, comme une présence qui ne quitte plus l’esprit, car Sean Penn s’est en réalité totalement transformé, physiquement comme dans son jeu, et réussit le pari de créer une figure véritablement inédite. Il parvient à incarner simultanément le ridicule et la menace, donnant naissance à un personnage à la fois grotesque et inquiétant. La concurrence pour cet Oscar était rude, mais la récompense apparaît finalement plutôt méritée.

On peut néanmoins regretter que le film verse par moments dans un manichéisme appuyé, accentué par des noms de personnages caricaturaux (Perfidia parce que le personnage est perfide, Lockjaw parce qu’il a la mâchoire bloquée) qui alourdissent quelque peu la subtilité de l’ensemble.

Une œuvre ambitieuse, mais inégale

Une bataille après l’autre n’est pas un mauvais film, loin de là. C’est un blockbuster d’auteur comme on en voit rarement, avec des fulgurances visuelles et d’excellentes performances, tout en restant extrêmement divertissant. Le film est très sympathique et sera sûrement apprécié de tous, mais on peut tout de même douter face à l’engouement quasi unanime de la critique qui décide de porter ce film comme étant le chef d’œuvre du XXIe siècle.  Il s’agit probablement d’un des meilleurs films de PTA, son plus accessible, celui qui lui a enfin permis de repartir avec une statuette, mais on peut douter du fait qu’il laisse une empreinte indélébile. Seul l’avenir nous le dira.

Le mieux est encore de vous faire votre propre avis, en rattrapant Une Bataille Après l’Autre. Alors selon vous, « quelle heure est-il ? ».