Un coup de maître : L’art français de la guerre

alexis jenni

Après la fougue de Marien Defalvard, L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni, est le second premier roman de la rentrée littéraire auquel La Péniche consacre un compte-rendu. Un premier roman remarqué, toutefois, puisque qu’il vient de recevoir depuis les tables du Drouant la consécration que de nombreux chefs-d’œuvre n’ont pas connu, à savoir le Prix Goncourt. L’art français de la guerre, avec son énigmatique titre-référence à l’ouvrage philosophico-tactique de Sun Tzu, attise donc les curiosités. Il est rare en effet qu’un professeur de biologie de 48 ans, qui se déclare « écrivain du dimanche », décroche à sa première tentative une telle reconnaissance de la part de l’intelligentsia de l’édition . La Péniche analyse donc pour vous la stratégie littéraire du soldat Jenni.

« Il Faut réécrire l’Histoire, l’écrire volontairement avant qu’elle ne se gribouille d’elle-même »

Au-delà de son titre, c’est la structure de l’œuvre de Jenni qui surprend d’entrée le lecteur. Divisé en deux axes, Roman et Commentaires, qui alternent au fil de l’œuvre, L’art français de la guerre affiche ainsi son ambition : celle d’être un récit d’une très grande ampleur, couvrant sur 650 pages les conflits français de la fin du XXème siècle, depuis la Résistance jusqu’à l’Algérie, en passant par l’Indochine, et dans le même temps une réflexion romancée sur la guerre. Travail ardu pour le critique que celui de commenter et de lier ces deux axes. Axes n’ayant en communs que les thèmes, l’homme, l’identité et, surtout, la guerre, tant ils sont différents et tant ils sont, malheureusement, inégaux.

« Quel bonheur de monter au maquis en Avril ! »

La partie Roman de l’ouvrage fait défiler les tranches de vie d’un homme, jeune puis mûr, Victorien Salagnon, adolescent qui prend le maquis pendant l’Occupation pour ne plus jamais pouvoir en redescendre. Militaire de carrière, mais aussi peintre dans la quiétude anxieuse qui occupe le soldat entre deux assauts, Salagnon entraîne le lecteur dans la grande Histoire par la petite. A travers son expérience individuelle, ce narrateur nous entraîne dans les rangs de la Résistance où il fait, adolescent, ses armes, puis, aguerri, en Indochine et en Algérie. Marqué par l’expérience de la vie militaire, Salagnon est devenu inapte à l’existence civile.

« Ils furent curieux de savoir comment était l’intérieur des Panzer invincibles. Dedans stagnait une odeur pire que la fumée des chars brûlés. L’odeur ne débordait pas, elle restait dedans, liquide, lourde, et tâchait l’âme. Une gelée ignoble tapissait les parois, engluait les commandes, couvrait les sièges ; une masse fondue d’où dépassait les os tremblotait au fond de l’habitacle. »

C’est dans ces pages que se dévoile l’exceptionnelle capacité d’Alexis Jenni à retranscrire la guerre en mots, à créer chez le lecteur cette catharsis avec un narrateur pris dans l’inhumanité d’un art de la guerre désormais mécanisé. Paré d’une documentation époustouflante, Jenni, qui, né en 1963, n’a connu aucune des guerres dont il parle, étonne par son habileté à donner corps à l’expérience bellique. Son style presque cinématographique, attaché tant à la précision du déroulé des évènements qu’au ressenti du narrateur au sein de ces mêmes évènements, choque, attendrit, révolte, réjouit, en un mot, émeut. Jenni écrit ainsi comme on peindrait un tableau, fidèle mais expressif des conflits qui ont marqué les soixante dernières années de l’Histoire française.

Et c’est bien là que se situe la réussite de L’Art français de la guerre : devenir une sorte de mémorial, d’un goût certain, dédié aux vétérans de ces conflits. Conflits qui, en ce qui concerne les guerres de décolonisation, ou plutôt les « Opérations de sécurité et de maintien de l’ordre » (sur cette alternative se situe justement la pierre d’achoppement de nos mémoires) conservent ce relent sulfureux qui place leurs acteurs dans une positions délicate.

« La pourriture coloniale nous rongeait. Nous nous sommes tous comportés de façon inhumaine parce que la situation était impossible. Il n’est que dans nos bandes armées que nous nous comportions avec un peu de respect que chacun doit à l’homme pour rester un homme. »

Soldats héroïques ou tortionnaires ? Jenni ne choisit pas, il parvient juste à montrer combien ces guerres de décolonisation n’avaient aucun sens pour des hommes qui ne livraient pas une guerre contre une armée adverse, mais contre un pays entier. L’auteur place dès lors ces conflits sur le plan d’une opposition identitaire, et pas seulement militaire, et comment contraindre, tordre l’identité d’un peuple, qu’il soit indochinois ou algérien, jusqu’à le faire tenir dans le moule de l’Empire français, que même ses gouvernants ne pourraient définir avec précision ? C’est là tout le paradoxe de cette armée française embarquée dans ces guerres perdues d’avance, et où le désarroi idéologique dans lequel se trouvent les soldats français les poussent à n’être plus que de simples exécutants des tâches qu’on leur ordonne, puisqu’il ne peuvent embrasser une visée plus large. Jenni, à travers le témoignage fictif de Victorien Salagnon, rend ainsi la parole à des hommes dont les actions ont été jusqu’ici honnies.

« Nous avons sauvé l’honneur. Nous avons retrouvé la force dont nous avions manqué ; mais nous l’avons appliqué ensuite à des causes confuses, et finalement ignobles. »

Car si hommage a été rendu aux héros français des guerres mondiales, Joseph Kessel promouvant la dévotion et l’esprit de sacrifice des aviateurs français au cours de la Grande Guerre dans ce qui est peut-être son livre le plus marquant, L’Equipage, ou dans un registre différent, Les croix de bois de Roland Dorgelès qui montrent avec insistance la souffrance des hommes terrés dans les tranchées et leur réinsertion ardue après le conflit, il n’en est pas de même pour les acteurs de ces guerres plus récentes et à la mémoire plus insidieuse. La force de cet ouvrage tient en partie sur cette originalité ; le traitement ambitieux d’un tel sujet.

« Laissée à elle-même, la pensée produit la race, car la pensée classe, machinalement. »

On pourra arguer que la partie Commentaires de l’ouvrage est bien plus faible que le témoignage précis et entraînant de la partie romanesque. En effet, les états d’âme d’un narrateur égocentrique qui déclare, sans grandiloquence aucune, « La France est une façon de mourir un dimanche après-midi » et compare le rhume qui l’atteint à la déliquescence de la nation française, prête à sourire par sa maladresse et irrite parfois par son ton péremptoire. Jenni développe une réflexion sur l’identité et le langage en déclarant, position philosophique osée s’il en est, que les hommes forment une seule et même race et que le racisme est une sclérose de l’unité française. Il en arrive à la conclusion que les émeutes de 2005, période qui l’a inspiré pour composer son livre, découlent de la même logique que le déclin de l’Empire colonial français, à savoir une incapacité des français à trouver une identité commune.

« La France est l’usage du français. La langue est la nature où nous grandissons ; elle est le sang que l’on transmet et qui nous nourrit. »

Pour Jenni, la solution de l’identité se trouve dans le partage d’une langue commune, le français est pour lui la clé de voûte de la culture nationale. Cette assertion peut paraître simple, voire simpliste. En effet, réduire une identité à un langage partagé est une réflexion tendancieuse, puisqu’on peut le voir comme l’expression d’un impérialisme déguisé, l’obligation pour les minorités de s’assujettir à une culture dominante. Ainsi, quand Roland Barthes déclare que « langage est fasciste » Il entend par là dénoncer ce moyen de domination larvé qu’est la langue, et la bien-pensance qui anime la réflexion d’Alexis Jenni trouve ici sa limite.

« A-t-on besoin d’autre chose ? Pour peindre, pour écrire, pour vivre ? L’encre suffit à tout, jeune homme. »

Si le lauréat du Prix Goncourt pêche par maladresse dans la visée philosophique de son ouvrage, il n’en demeure pas moins qu’il livre avec L’art français de la guerre un récit prenant, qui prend par moment le lecteur à la gorge par la puissance du dégoût qu’il parvient à inspirer de conflits qui ne remontent pas à si longtemps. Le sens de la formule de Jenni lui permettant d’alterner avec élégance la vision crue de la guerre avec celle, plus contemplative, de la beauté d’un trait d’encre de chine.

Alexis Jenni, L’art français de la guerre, 640 pages, Gallimard, 2011

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