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MCM (III) : Interview – Laurent Bigorgne, directeur des études et de la scolarité, sur le réaménagement des Masters à Sciences Po

C’est avec un grand sourire et visiblement ouvert à répondre à toute question que Laurent Bigorgne m’accueille dans son bureau, afin de faire le point sur le master Management de la Culture et des Médias. Et en plus, il livre à LaPéniche.net quelques scoops sur certains masters…

LaPéniche.net : A partir de 2008, le « positionnement » du master « Management de la Culture et des Medias » sera modifié, et les trois filières qui le composent seront affectées à différents masters. Plus qu’un réaménagement, cela ne signifie-t-il pas une suppression du master en lui-même ?

Laurent Bigorgne : Oui et non. Ce master était très hétérogène. Quel est le rapport entre les branches gestion des équipements culturels et audiovisuel ? On est face à un master qui est désarticulé, ce qui affaiblit son image et sa cohérence à l’extérieur. Les fondamentaux de chacune des branches sont très différents, de même que les secteurs d’activité et leurs logiques économiques. L’audiovisuel est par exemple complètement soumis à la loi du marché, alors que la gestion des équipements culturels correspond d’avantage aus modes de fonctionnement du secteur public. Le secteur de la presse se trouve dans une situation difficile, et celui de l’édition donne le sentiment d’être en grande difficulté. D’une certaine façon la mention du master est supprimée, mais nous ne mettons pas fin à quelque chose qui aurait eu une forte identité et ce sur un coup de tête, nous nous rattachons aux nouvelles écoles, celle de la communication dont le domaine est celui des médias, le master Affaires Publiques qui se diversifie beaucoup et s’intéresse aux liens entre privé et public…Le rôle du master n’est pas d’être figé mais de donner la plus forte visibilité possible à des élèves qui rentrent sur le marché du travail. Et le master Management de la culture et des médias, quel que soit la qualité de ses enseignants et élèves, et elle est grande, manquait de cette cohérence.

LaPéniche.net : Vous pensez donc que le master sera plus visible si les différentes options qui le composent sont « absorbées » par des masters plus conséquents ?

Laurent Bigorgne : La question de la visibilité ne tient pas à l’existence du master en tant que tel mais à un souci de cohérence. Le master Affaires Publiques reste emblématique, mais le fait d’annoncer qu’il y a une concentration au sein de celui-ci d’enseignements dédiés à la culture est très important. L’école de la communication aura toujours une plus grande visibilité aussi, de même que l’école de journalisme. Reste la question de l’audiovisuel, soulevée par de nombreux étudiants. C’est un secteur à la fois difficile mais très porteur, dans lequel de nombreux diplômés de Sciences Po sont présents. Nous allons donc réfléchir à la question, mais sans doute pas pour le constituer tout seul, plutôt en coopération avec d’autres très bons opérateurs comme INA Sup’.

LaPéniche.net : Le message de Jean-Baptiste Nicolas, directeur des études, concernait la « mise en cohérence avec la nouvelle cartographie des masters de Sciences Po ». Celle-ci serait-elle la constitution d’écoles sur le modèle étranger, financées par des fonds privés ?

Laurent Bigorgne : Il est certain qu’on va effectivement vers la constitution du master de Sciences Po autour d’agrégats, qui seront beaucoup plus visibles, à l’international, par le marché, public ou privé. Petit à petit il faut qu’on arrive à trouver des points de rassemblements et une capacité à afficher en direction des différents marchés du travail que nos élèves sont excellents. L’avenir est aux écoles. Quant à leur financement, il reste majoritairement public. Si les ressources privées ont augmentées depuis plusieurs années elles ont été accompagnées d’une augmentation très importante du financement public de Sciences Po.

LaPéniche.net : Dans ce projet de réaménagement des masters de Sciences Po, pourquoi commencer par la culture ?

Laurent Bigorgne : Si vous regardez l’ensemble des masters vous constaterez que « l’on n’a pas commencé par la culture ». En cinq ans nous avons revu complètement les masters affaires internationales, journalisme, communication…Nos formations de premier cycle comme de masters ne sont pas figées: ce processus est un long et continu, il concernera au fur et à mesure tous les masters. En ce moment nous sommes en train de travailler sur le droit économique ; nous avons créé différentes filières, et allons en créer une nouvelle en droit du contentieux économique. Nous nous apprêtons aussi, et c’est un scoop, à créer une année post-master, en lien avec Paris I, qui permettrait aux élèves de nos deux établissements de partir six mois à la Law School de l’université de Columbia, une des meilleures du monde. Il n’y a pas de focalisation sur le master management de la culture et des médias, ni une absence de travail sur les autres masters. Il y a deux attitudes : soit conserver le master alors qu’il est confronté à une situation difficile et tenter de cacher ses faiblesses, soit réorganiser le dispositif de formation pour faire une meilleure proposition aux élèves.

LaPéniche.net : Possédez-vous des données statistiques sur les débouchés du master ?

Laurent Bigorgne : Oui, mais je ne pense pas que la question soit à aborder en termes de débouchés. Nous savons que les étudiants trouvent des emplois, même si le recrutement est plus dur pour ces métiers que d’autres secteurs. Ce qui pose problème c’est qu’on mélangeait des filières différentes. Dans une de ces filières le ministère de la Culture est le premier pourvoyeur d’emplois, d’où l’intérêt de préparer aux concours de la fonction publique. Les types de débouchés sont vraiment très différents, dans le monde de la presse, de l’édition, de l’audiovisuel…Et avant tout les étudiants sont diplômés de Sciences Po Paris, c’est ce qui fait la différence.

LaPéniche.net : Je pense qu’une partie des étudiants ont l’impression que Sciences Po « abandonne » la culture, au profit de profils Sciences Po plus « rentables »…

Laurent Bigorgne : Nous n’investissons pas dans des profils rentables. Nous avons beaucoup investi dans l’école de journalisme, alors que le salaire d’un journaliste jeune diplômé n’est pas très élevé et que c’est un secter qui décrute beaucoup en ce moment. C’est la même chose pour l’agrégation d’histoire ou le master recherche. Paradoxalement la culture ne s’est jamais aussi bien portée à Sciences Po, avec la journée dédicaces, le Bureau des Arts, le cofinancement de cours artistiques pour certains élèves… Il existait avant une filière qui s’intéressait au sport, que nous avons supprimée car ce que demandaient les recruteurs renvoyait au développement des compétences en matière de finances, de marketing…Pourtant est-ce que le sport s’est effondré à Sciences Po ? Il faut que nous tenions compte de la demande de l’extérieur, alors que je pense que les étudiants de Sciences Po sont tout à fait capables de choisir un secteur par inclination personnelle, par volonté d’engagement, tout en sachant que ce secteur est difficile.

LaPéniche.net : On ne va donc pas vers la constitution de Sciences Po sur le modèle des « Business schools » ?

Laurent Bigorgne : Il faudrait pour devenir une « Business school » procéder à des révolutions qui ne vont pas d’une institution à l’histoire si particulière que Sciences Po. Sur le plan académique nous avons un corps composé de sociologues, d’historiens, de politistes, de juristes…Nous n’avons jamais au autant d’élèves se présentant aux concours de la fonction publique ou de l’agrégation d’histoire, plus récemment, et une Business school n’aurait aucun intérêt à développer une école de Journalisme; elle s’intéresserait d’avantage au marketing qu’à la communication, surtout telle que nous avons choisi de l’enseigner… Nous avons également une bibliothèque très riche en sciences sociales, et pas du tout les mêmes droits d’inscription que ces écoles. Le nombre de boursiers a été multiplié par trois ces dernières années. Et aujourd’hui, dans le monde anglo-saxon, les partenaires de Sciences Po sont des institutions comme Columbia University, London School of Economics, pas des Business schools, plus que Wharton ou la London Business School.

LaPéniche.net : Pour revenir au master, les étudiants qui voulaient actuellement intégrer le master MCM ne vont-ils pas se trouver en difficulté face à des profils ambitionnant l’ENA ou l’Ecole de Journalisme ?

Laurent Bigorgne : Oui, cela va exister, mais cela ne peut que les inciter eux à s’interroger d’avantage sur les voies et moyens de parvenir à l’aboutissement de leur projet. Il faut être lucide, le fait de vouloir faire le master management de la culture et des médias ne doit pas vouloir dire ne pas s’intéresser aux autres matières ou être coupé des réalités du monde. Effectivement, aujourd’hui pour gérer des équipements culturels il faut avoir fait du droit public, savoir appréhender le fonctionnement de l’Etat et le mécanisme de la décentralisation, des collectivités locales, le mécénat d’entreprise…Cela implique qu’un certain nombre de candidats densifie leur projet. Les métiers du journalisme sont de toute façon sélectifs ; nous sommes actuellement à 35 places, on pourra pousser à 40 ou 45, en fonction des demandes des candidats, mais pas au-delà. Et d’autres vont peut-être reporter leur souhait sur d’autres masters, ou d’autres institutions. Mais on demande clairement aux candidats de refondamentaliser leur projet.

LaPéniche.net : La maquette pédagogique des cours qu’auront à suivre en commun les différents étudiants n’est pas encore prête ?

Laurent Bigorgne : Non, il y a le temps de l’annonce, puis du dialogue avec les étudiants, qui était assez riche, et les enseignants. Sur la question de l’audiovisuel, il y a une réelle question qui a été soulevée par les étudiants, et sur laquelle nous allons poursuivre la réflexion.

4 Comments

  • Gloubiboulga

    Je trouve que cette réforme va dans le bon sens, personnellement, et je souligne la qualité de l’interview de la Péniche, et les réponses de Bigorgne…

    Une mention "presse" séparée de l’école de journalisme ne sert strictement à rien, c’est ridicule. Quant à une mention "équipements culturels" séparée d’un master sur les affaires publiques, c’est un nonsens de même. Quant à "audiovisuel et cinéma", je suis dsl les cocos, mais si vous vouliez devenir le prochain Jackson (ou Kubrik ou Godard ou autre) c’était pas pipo qu’il fallait faire.

  • Sid

    « Oui et non »,
    Grand flou artistique. J’adore.
    «Oui, mais je ne pense pas que la question soit à aborder en termes de débouchés.»
    Ah ah, et un poisson de plus noyé : ou comment je vous fais comprendre subtilement que j’ai des stats mais que je ne les communiquerai pas…
    « Petit à petit il faut qu’on arrive à trouver des points de rassemblements et une capacité à afficher en direction des différents marchés du travail que nos élèves sont excellents. L’avenir est aux écoles »
    C’est donc parce que personne n’a voulu mettre d’argent dans le MCM qu’il disparaît ?
    « Nous n’investissons pas dans des profils rentables. Nous avons beaucoup investi dans l’école de journalisme, alors que le salaire d’un journaliste jeune diplômé n’est pas très élevé et que c’est un secter qui décrute beaucoup en ce moment. »
    Ca serait vilain de souligner que dans le même temps, on n’a jamais vu autant de papiers sur Sciences Po dans les journaux ? Genre Le Monde par exemple, dont, ô, miracle, le futur directeur est directeur de l’Ecole de Journalisme…
    « Mais on demande clairement aux candidats de refondamentaliser leur projet. »
    Au final : cherchez ailleurs, parce que le MCM, on vous le dit, c’est pas la peine d’y resonger. On a donc la réponse à la première question, c’est plus « oui » que « non ».

  • Romain

    Cohérence du master j’ai du mal a le croire… Plus de cohérence des équipements culturels avec tous les aspirants à l’ENA ? Personnellement j’en trouve plus justement avec l’audiovisuel… Qui peut imaginer intuitivement que derrière le master affaires publiques peut se cacher une branche culture ? La mention du Master "existante" ( et "qui existait" dans un futur proche ) permettait je pense de faire une véritable place au secteur culturel à Sciences Po, une mise en valeur, qui semble être plutôt niée par la suppression de cette mention… L’avenir est aux écoles aussi… Sciences Po une grande école alors au final ( ou pas ? ) : on se demande entre Richie et le discours de Laurent Bigorgne… Enfin, le "les inciter eux à s’interroger d’avantage sur les voies et moyens de parvenir à l’aboutissement de leur projet" : les inciter à reconsidérer complètement leur projet ? ( car cette réforme semblerait bien en décourager plus d’un parmi les intéréssés et intéréssées… )

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