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Voyage de la mémoire (3/3) – « N’oubliez pas que cela fut / Non, ne l’oubliez pas : / Gravez ces mots dans votre cœur. »

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,

La première goutte de pluie se détache des nuages pour tomber sur une joue.

Vous qui trouvez le soir en rentrant 
La table mise et des visages amis,

La première larme se détache d’une cornée et se mêle à la goutte de pluie.

Considérez si c’est un homme 
Que celui qui peine dans la boue, 
Qui ne connait pas de repos, 
Qui se bat pour un quignon de pain, 
Qui meurt pour un oui ou pour un non.

Les gouttes de pluie et les larmes s’enlacent,

Les mots et l’eau dégoulinent.

Considérez si c’est une femme 
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux 
Et jusqu’à la force de se souvenir, 
Les yeux vides et le sein froid 
Comme une grenouille en hiver.

Les gouttes s’accélèrent, le crachin devient averse.

Personne ne bouge,

Le cercle tient et s’orne de quelques ailes de parapluies.

N’oubliez pas que cela fut 
Non, ne l’oubliez pas : 
Gravez ces mots dans votre cœur. 
Pensez-y chez vous, dans la rue, 
En vous couchant, en vous levant ; 
Répétez-le à vous enfants. 
Ou que votre maison s’écroule, 
Que la maladie vous accable, 
Que vos enfants se détournent de vous.

Les mots de Primo Lévi restent en suspension quelques secondes, puis quelqu’un d’autre prend la parole et porte à pleine voix les mots de Marianne Cohn, de Bertolt Brecht, d’Elie Wiesel, d’Avrom Sutzkever, d’André Migdal, de Francis Leder, d’Herbert Pagani, de Jean-Jacques Goldman, et d’autres encore qui ont formé lettre après lettre sur le papier des poèmes, des chansons, des récits, pour qu’on se souvienne.

Les poèmes se mélangent aux chants au fin fond du camp de concentration et centre de mise à mort Birkenau, devant trois stèles, sépultures de centaines de milliers de femmes, hommes et enfants. Il est 11 heures quand nous formons un cercle avec pour fermoir ces trois stèles. Et pendant quarante minutes, nous nous écoutons les uns les autres porter les voix des mort.e.s, des survivant.e.s, des descendant.e.s. Avec pour accompagnante, la pluie qui va et vient, comme si le ciel était parfois ému par un poème, puis apaisé par une chanson.

Ces minutes de communion sont conclues par une prise de parole courageuse d’Ethan, partageant avec nous une partie de son histoire familiale et sa volonté de rendre hommage à son arrière-grand-père qui repose « quelque part ici », prise de parole suivie d’une lecture du kaddish, prière juive pour les morts. Cette cérémonie est le nœud de ce voyage en Pologne : pendant trois jours nous avons suivi les traces du génocide dans la ville de Cracovie, à Birkenau et dans le musée d’Auschwitz, pendant trois jours nous avons appris en écoutant notre guide, pendant trois jours nous avons réfléchi à la manière de faire perpétuer la mémoire de la Shoah, pendant trois jours nous avons débattu des politiques mémorielles polonaises et françaises ; mais pendant ces quarante minutes nous avons rendu hommage à tous les disparus et les disparues dont nous essayons de porter la mémoire.

Ce fut il me semble la force de ce voyage : l’UEJF a pensé un programme constitué de visites et d’apprentissages, car c’est essentiel pour comprendre les mécanismes du génocide et défendre une mémoire enrichie d’histoire, mais le voyage ne s’est pas contenté des questions historiques puisque des moments recueillement et de fêtes ont également marqué notre épopée.

Mur de photos de déporté.e.s et de leurs proches situé dans le bâtiment dans lequel les déporté.e.s étaient tatoué.e.s, rasé.e.s, lavé.e.s, cette installation a pour volonté de rendre une identité aux disparu.e.s.

La fête, parlons-en ! Après la visite de Birkenau, suivie de celle d’Auschwitz, camp de concentration non spécifique aux populations juives, et de son musée l’après-midi, nous nous sommes retrouvé.e.s pour un repas du vendredi soir enrichi par les traditions juives.

C’est avec une grande émotion que Samuel a ouvert ce Shabbat en évoquant la force du geste : fêter Shabbat en Pologne où le génocide et les pogroms ont fait disparaitre la quasi-entièreté de la population juive. Nous avons donc pour beaucoup vécu notre premier Shabbat à Cracovie, ville où ils se font rares depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après une journée à évoluer dans le lieu de la destruction de la population juive et de sa culture, nous avons passé une partie de la soirée à célébrer la culture juive.

Chants, coutumes, puis contes ashkénazes (incarnés avec talent par Elie et Elliot), notre vendredi soir fut joyeux, au point qu’au moment de notre rendez-vous quotidien de discussion, nous balancions entre des émotions radicalement différentes, à l’image de ce que nous avions vécu dans la journée. Lors de ce tour de parole, certain.e.s ont pu évoquer les écarts entre leurs réactions supposées à la visite de Birkenau et leurs réactions réelles : alors qu’ils et elles pensaient pleurer, la pesanteur du moment n’avait pas fait couler les larmes chez quelques-uns, et au contraire d’autres avait été surpris par une émotion qu’ils et elles n’attendaient pas.

Personne n’endure de la même manière de marcher entre les ruines d’un camp de mise à mort : on peut être abasourdi.e, effondré.e, mal à l’aise ou même ne pas savoir ce qu’on ressent, il s’agit de recueillir cette émotion et de l’accepter. Pour ma part, durant les deux premières heures, j’ai ressenti une lourdeur sur mes épaules et ma poitrine, comme si le lieu m’écrasait peu à peu, et ce n’est qu’au moment de la cérémonie que j’ai pu libérer une émotion. Mais d’autres l’ont vécu différemment.

La visite d’Auschwitz-Birkenau est très singulière parce elle autorise le lien entre émotion et réflexion ce qui n’est pas souvent le cas dans les débats : la mémoire de la Shoah est une question profondément politique, mais elle est aussi un nœud d’émotion pour tous, juifs ou non-juifs. Et il semble indispensable de considérer l’émotion comme un élément à prendre en compte dans nos réflexions sur la mémoire et sa transmission. On oppose souvent rationalité et émotion, en acceptant seulement les discours prenant le visage de la rationalité dans les débats, mais autour d’un sujet comme la mémoire de la Shoah, nous nous rendons bien compte que cette distinction est loin d’être évidente. L’inclusion de l’émotion dans le débat a existé lors de ce voyage, et on peut prendre pour exemple le débat que nous avons eu sur la présence dans l’une des salles du musée d’Auschwitz de deux tonnes de cheveux entassés derrière une glace. Sept tonnes de cheveux ont été retrouvées au moment de la libération du camp ; les nazis récupéraient les cheveux des juives assassinées et les vendaient. Ces cheveux font partie du peu de preuves tangibles du génocide que nous possédons. Mais faut-il exposer à la vue de tous et toutes ces cheveux ? Un étudiant défend que leur place est dans une sépulture puisqu’il s’agit de morceaux de corps, et que les exposer ne correspond pas à rendre une dignité aux victimes. Il ajoute que les voir est bien trop difficile pour lui et qu’il a préféré ne pas entrer dans la pièce. Un autre répond qu’il persiste une nécessité de conservation et d’exposition des preuves dans un objectif de réponse aux arguments négationnistes, même s’il faudrait prévenir les visiteurs pour qu’ils n’aient pas à endurer cette vision d’horreur s’ils ne le souhaitent pas.

Ces débats acceptant l’émotion comme argument valable ont continué de rythmer notre voyage, qui s’est terminé le lendemain par un office à la synagogue pour ceux qui le souhaitaient, puis une visite du ghetto de Cracovie, et une déambulation dans la ville. Comme pour l’ancien quartier juif, circuler dans l’ancien ghetto questionne : le travail de mémoire polonais semble loin d’être terminé, on le voit à un square accolé au seul pan de mur du ghetto restant, lui-même accroché à une paroi rocheuse aménagée en mur d’escalade, seule une petite plaque de trois lignes rappelle que ce mur n’est pas la simple frontière entre une école et un parc. On le voit aussi aux maisons installées tout autour du site d’Auschwitz-Birkenau et notamment d’une, qui fait face à la Judenrampe, lieu d’arrivé des juifs par train. On le voit encore aux emblèmes nazis vendus sur un marché au prétexte que c’est de « l’histoire ». On le voit à la loi de 2018 interdisant d’évoquer l’idée d’une implication polonaise dans le génocide. De nombreuses questions se posent sur les politiques de la ville et la mémoire : Quelle place pour la vie dans ces lieux d’assassinat ? Comment préserver la mémoire sans pour autant muséifier une ville ? Mais ces questions se teintent aussi d’inquiétude au sujet de la Pologne et de l’antisémitisme toujours prégnant qui a des répercussions sur le traitement de la mémoire et de l’histoire de la Shoah.

Pour être fidèle à l’esprit de ce voyage, je terminerai en alliant ces questionnements à de beaux mots, ceux de Francis Leder.

Le violon de ma guerre s’est tu 
Est-ce le signe d’un deuil ? 
Je ne l’ai jamais su. 
Si ce n’est d’un parent la trop sinistre mort 
Que ses cordes à jamais en se taisant déplorent 
C’est qu’un amour abstrait pour toujours s’est éteint 
C’est tout celui d’un peuple aux malheurs lointains 
Et ce violon célèbre six millions de fois 
L’éternel silence de six millions de voix.

Crédit image : Victoria Peresse (UEJF Sciences Po) – Image de couverture : Pan du mur du ghetto de Cracovie toujours debout, il est entouré d’un jardin d’enfant, d’une école et d’un mur d’escalade.