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Voyage de la mémoire (2/3) – Ensemble face à l’absence

Le cercle deviendra la forme privilégiée du voyage de la mémoire à Cracovie et Auschwitz-Birkenau : cercle de rencontre au beau milieu du terminal 2F de l’aéroport Charles de Gaulle ; cercle de discussion chaque soir pour que chacun.e partage son ressenti, ses émotions, ses pensées du jour ; cercle d’hommage au fond de Birkenau pour offrir une cérémonie à celles et ceux qui n’y ont pas eu droit ; cercle de fête autour d’une longue table de bar pour célébrer la réouverture de la Pologne et notre départ prochain ; cercle d’au revoir dans le fameux terminal 2F, avant de chacun retourner dans nos chaumières. Que la formation circulaire soit revenue à maintes reprises n’est pas anodin, au contraire, elle est l’incarnation physique des valeurs de solidarité et d’échange qui ont régné au cours de ces quatre jours.

Il n’empêche que nous avons dû casser notre cercle afin de faire la queue pour monter dans l’avion, ou encore effectuer notre test PCR retour, mais une fois ces formalités passées, nous avons jeté nos sacs dans nos chambres d’hôtel et avons reformé notre cercle autour d’Alban. Alban qui nous guida lors de cette première après-midi en Pologne dans l’ancien quartier juif de Cracovie, Kazimierz. Cet après-midi-là, nous ne voyons que la place principale et l’ancien cimetière juif, l’une complètement vide et l’autre habité par les lianes et les mauvaises herbes. Pendant que l’histoire des juifs de Pologne nous est contée, nos yeux se baladent sur la longue place et ne rencontrent aucun être vivant, seulement d’anciens immeubles, des synagogues, et des restaurants « jewish style » fermés. Alban et les étudiant.e.s venu.e.s par le passé nous expliquent que la scène à laquelle nous assistons est loin d’être commune : dans une période hors covid, les touristes et les guides à la sauvette grouillent sur la place au point qu’on peine à entendre son propre guide, et les restaurants supposés proposer une authenticité – alors qu’ils ne sont pas tenus par des personnes instruites des traditions juives – sont remplis de touristes se satisfaisant de cette mise en scène mémorielle. En temps « normal », le commerce a pris le pas sur la mémoire et il est impossible de discerner ce qu’il y a à voir dans cette place de Kazimierz : l’absence des populations juives.  

65 000 à la veille de la Seconde guerre mondiale, les juifs sont aujourd’hui 130 à vivre à Cracovie. Sept synagogues en activité dans le quartier, une seule qui survit péniblement aujourd’hui. Le génocide se comprend par le vide qu’il laisse, nous explique Alban, mais le tourisme de masse incite à remplir tous les vides au point de cacher l’absence des populations assassinées. Samuel nous partage son ressenti sur cette place qu’il a déjà foulée huit fois : alors qu’il a pour habitude d’être en colère devant toutes ces mises en scène qu’il juge insultantes envers la mémoire de la population juive, il se surprend à ne pas ressentir cette colère et à pouvoir observer le vide. Comme quoi, chaque venue à Cracovie est singulière.

Le cimetière, quant à lui, se situe derrière un tunnel lugubre qui ne semble pas avoir été bien terminé, et face à la grille fermée derrière laquelle reposent les morts, on peut observer un pan de mur avec un grand aigle tagué entouré du mot « Polska ». En longeant la grille du cimetière, nous nous plongeons dans le paysage bucolique des herbes folles et des stèles qui disparaissent sous les lianes. Cette image tout droit sortie d’un poème romantique est très esthétique mais elle nous dit aussi le non-entretien des stèles… Est-ce que ces morts croisent parfois des âmes éveillées venues nettoyer une tombe et poser quelques cailloux comme le veut la tradition juive ?

Participant.e.s du voyage face à la synagogue Remu, seule synagogue encore en activité sur les sept synagogues du quartier.

Nous rentrons au pas de course à l’hôtel (nous ne marcherons que très rarement à un autre rythme que celui de la course pendant ce voyage), perdons trois ou quatre étudiant.e.s sur la route, et finissons par nous retrouver dans une salle de réunion avec, sur l’écran blanc, Ginette Kolinka, rescapée de Birkenau. À 96 ans, elle aurait bien aimé se joindre à nous, comme elle a pu le faire à maintes reprises avec d’autres groupes, ne serait-ce que pour rapporter en France de la vodka. C’est donc un verre à la main qu’elle nous déroule le récit de sa vie et de sa déportation, répondant aux questions d’un membre du bureau national de l’UEJF qui est avec elle à Paris, parce que sinon, dit-elle, « je ne sais pas quoi raconter. »

Je ne vais pas vous faire le récit de ce moment car vous pouvez retrouver un extrait du témoignage de Ginette Kolinka sur l’Instagram @weremember.scpo, mais j’aimerais vous partager toute l’émotion et la force qu’elle a pu nous transmettre en une grosse heure sur Zoom. Elle fait partie de ces personnes âgées qui refusent de céder à l’aigreur et qui profitent de leur grand âge pour se détacher des filtres imposés par la société et ainsi vivre et s’exprimer librement. Son humour n’a pas de limite au point qu’elle nous explique qu’avant d’être déportée, elle essayait de faire un régime mais n’y arrivait pas, et nous dit qu’avec Birkenau, « je l’ai eu, mon régime ! ».

Ginette Kolinka est une forcenée de la vie, une combattante ; elle refuse d’être une victime et c’est pourquoi, à la surprise générale, elle nous affirme à plusieurs reprises que jamais elle n’a ressenti l’antisémitisme. Elle qui a fui Paris parce qu’elle avait été dénoncée, elle qui a vécu sous une fausse identité pendant deux ans à Avignon, elle qui a été arrêtée par la Gestapo dans son appartement à 18 ans, elle qui a pris le train jusqu’à Drancy puis jusqu’à Birkenau, elle qui a vu son père et son neveu « partir en fumée » (puisque si elle a rejoint le camp de concentration, eux ont été assassinés dès leur arrivée), elle qui a survécu aux camps de la mort ; elle ne pense pas avoir vécu l’antisémitisme. C’est paradoxal, mais en écoutant la suite de son témoignage, on comprend que c’est le symptôme de sa force infinie. Une force qu’elle met aujourd’hui au service de la lutte contre la haine en offrant son témoignage à la jeunesse, car maintenant qu’elle a brisé le silence qui entourait son passé, plus personne ne pourra la faire taire.  

Ginette se déconnecte, nous descendons les bras ballants, la bouche pendante, épuisé.e.s de fatigue, vers le réfectoire, mais à peine nos estomacs remplis, nous retrouvons notre cercle pour un tour de salle de présentation et de partage sur nos appréhensions. Je ne vais pas me défiler à ce stade de l’article, et je peux donc vous avouer que lors de cette heure et demi de discussion, j’ai pleuré pendant 45 minutes, d’abord en silence puis à chaudes larmes lorsque ce fut à moi de m’exprimer. Au cours de cet échange, nous avons tous parlé de notre rapport personnel à Auschwitz-Birkenau, que ce soit du fait d’une histoire familiale, d’un intérêt historique, d’une sensibilité particulière, et au moment où Elie nous a raconté sa précédente visite à 13 ans, mon corps n’a plus tenu. Lui dont l’histoire familiale est ancrée dans celle de la Shoah, nous a raconté comment le lieu l’avait terrifié pendant des mois il y a dix ans, et comme il avait peur d’y retourner.

J’ai donc en ce premier soir ouvert le bal des pleurs, pleurs peut-être moins nombreux que ce qu’on aurait pu imaginer, beaucoup étant surpris.e.s de l’écart entre leurs réactions anticipées et les véritables émotions ressenties le lendemain à Auschwitz-Birkenau. À l’inverse de ceux qui craignaient d’inonder la Pologne, Simon nous raconta ce soir-là qu’il était longtemps demeuré réticent à l’idée de prendre part à un voyage risquant de tomber dans l’écueil d’un « tourisme de la désolation », reprenant ainsi l’expression du photographe français Ambroise Tézenas, pour ensuite fustiger l’injonction narcissique aux pleurs et à l’émotion visible. Sa prise de parole permit de rappeler que chacun réagirait différemment et qu’il ne fallait pas s’imposer de pleurer si ce n’était pas notre manière de recevoir ce à quoi nous nous préparions à faire face. Ainsi, aucun.e de nous n’envisageait le lendemain de la même manière, mais nous étions tous et toutes d’accord sur l’importance de ce que nous allions accomplir.

Crédit image : Victoria Peresse (UEJF Sciences Po) – Image de couverture : Participant.e.s du voyage face à l’ancien cimetière juif du quartier de Kazimierz.