Vie du campus

Sciences Po et les Présidentielles : une inertie réelle ?

Par Elian Peltier et Paul Laurent

A deux semaines du premier tour et à l’heure où pleuvent les articles intitulés « Découvrez quel programme politique vous correspond le mieux » ou « De quel candidat êtes-vous le plus proche ? », la question de la visibilité des présidentielles à Sciences Po interroge l’intérêt des Sciences Pistes pour les élections. La Péniche jette le pavé dans la mare.

L’ambiance est électrique : en Péniche, les étudiants accueillent Marine Le Pen dans le silence et lui tournent le dos, tandis qu’une heure plus tard, NKM est copieusement conspuée en Boutmy. La sécurité est dépassée, pressée, éventrée par des étudiants furieux et vindicatifs, des féministes rouges de colère – vous savez bien, celles-ci même qui lisent le fameux magazine vendant l’image d’une femme émancipée et libre à condition de faire une taille 36 – et des photographes qui au péril de leur vie rapportent l’irracontable. marine_lepen_2012.jpgC’est à peine si l’on aperçoit quelques étrangers ochlophobes ahuris qui fuient vers la bibliothèque désertée, tandis que depuis 9h déjà, une fièvre ardente a gagné les réseaux sociaux et les live tweets de LaPéniche.net et de SciencesPo Tv. Plus tard, on dégoise, on braille, on s’indigne : a-t-on réellement empêché Nicolas Sarkozy de débattre comme l’avait fait avant lui six autres candidats à la présidentielle dans le cadre du forum « PrésidentiELLES» ? S’agit-il au contraire d’une pure manœuvre tacticienne pour éviter une foule hostile? A défaut de marcher sur des œufs, on écrase le poulailler ; et juste au-dessus de notre tête, un drapeau en berne toise tristement cette masse compacte parsemée de chroniqueurs télé, devenus depuis mercredi pensionnaires de la rue Saint Guillaume.

Pourtant, cet engouement soudain faiblit peu à peu ; l’événement n’était qu’une parenthèse et l’Institut replonge dans sa torpeur sourde aux élections, à deux semaines à peine du début de la présidentielle. D’après un e-sondage effectué par nos soins – ne bénéficiant donc pas d’une réelle scientificité – on peut dégager tout de même quelques impressions générales : 80% des sondés considèrent que la campagne présidentielle n’est pas assez visible à SciencesPo ; on atteint la même proportion de sceptiques quand nous demandons l’avis sur la qualité des évènements – conférences, débats, réunions – organisés dans le cadre de la campagne électorale à SciencesPo : un seul étudiant sur un échantillon de 130 se considère très satisfait.

Certes il ne faut accorder à ces chiffres qu’une importance relative, mais il n’en demeure pas moins un constat frappant : on a beau ne pas forcément considérer Sciences Po comme l’ « université d’excellence pour la formation des futures élites politiques disposant d’un tissu associatif très dense et d’une attractivité sans pareille », notre Institut semble apparaître comme muet et apathique à l’approche de ce qui aurait dû constituer un grand moment d’effervescence et de bouillonnement intellectuel, d’affrontements idéologiques et partisans extraordinaires. Alors forcément, pour certains, la déception n’en est que plus grande.

_DSC2026.jpgAchevons-nous, déplorons notre médiocrité, en réfléchissant aux mots très révélateurs d’Hugo Christy, Secrétaire du PS Sciences Po : « On se rend compte que sorti des grandes têtes d’affiches, l’étudiant moyen ne se déplacera pas vraiment pour « se laisser convaincre ». Alors que tous les partis s’évertuent à organiser des évènements profonds et de qualité, ils pâtissent de l’absence d’une véritable scène politique locale. »

En 2007, une grande journée avait déjà été organisée par ELLE et n’avait pas été bien plus intéressante que le millésime 2012 (la poésie de Jean-Marie Le Pen résonne d’ailleurs encore dans la coupole en verre de la Péniche). De même, France Culture organisera comme il y a cinq ans une veillée politique les soirs des premier et second tours, et sera présent pour la matinale le lundi dans la cafétéria. Mais la comparaison s’arrête là : aucune trace des 6 grands débats organisés en partenariat avec leMonde.fr, Public Senat et France culture qui avaient vu se succéder sur l’estrade de l’amphi Boutmy de prestigieux invités comme Jean-François Copé, Christiane Taubira, Marie Duru-Bellat, Valérie Pécresse, Xavier Emmanuelli, Eric Woerth, Louis Chauvel, ou encore Pierre Moscovici. Seul le CEVIPOF propose un large éventail de manifestations tout comme en 2007 auxquelles tous les étudiants ont accès : des conférences sur les “Grands Enjeux des élections de 2012”, des débats avec l’Ecole de Journalisme de Capture_d_ecran_2012-04-10_a_15.53.09.pngSciences Po, des matinées et journées d’étude, de nombreuses ressources, des statistiques, etc. En ce qui concerne les partis politiques, les mauvaises langues reprocheront à leurs sections de la rue St Guillaume de n’organiser que peu d’événements. Les délais d’organisation et les agendas overbookés des politiques et experts sont une première explication. D’autre part, selon l’UMP Sciences Po, les partis politiques préfèrent se consacrer essentiellement au militantisme dans cette dernière ligne droite, étape peu glamour mais cruciale pour faire gagner leur camp.

Dans cet horizon politique, Sciences Po TV et Radio SciencesPo font figure de premier de la classe : «Le Grand O», «la voix des 27», «Témoins de campagne» sont autant d’émissions dont nous sommes maintenant familiers. Un semblant d’optimisme refait surface si nous évoquons les simulations d’élections, organisées en mars par le PS Sciences Po, l’UMP Sciences Po, le Modem Sciences-Po, le Front de Gauche Sciences-po, République Solidaire Sciences-po et Europe Ecologie Les Verts. Avec 750 étudiants votants, et même si l’on pourra regretter qu’une si faible portion d’élèves de Sciences Po se soit mobilisée au 56, l’événement, diffusé au dernier moment, a rencontré son public. Des simulations d’autant plus louables qu’elles ont été organisées par les partis eux-mêmes, là où en 2007, l’Administration les avait prises en charge.

Par ailleurs, peu de Sciences Pistes savent que le fameux Wikipol de Slate.fr, est géré par l’Ecole de Journalisme de Sciences Po. De même, peu d’étudiants jettent un œil au CEVIPOF. A l’image de son école, le Centre de recherches politiques de Sciences Po arbore un statut ambigu : s’il organise des événements qui nourrissent un débat de qualité, comme lors de la Semaine de la Recherche par exemple, on peut également lui reprocher de sombrer parfois dans de la « politique de marché », la Boussole Présidentielle étant à ce jour le « Choisissez votre candidat pour Les Nuls », version Sciences Po (et 20 Minutes),

www.cevipof.com.png

D’autant que les événements ne manquent pas : tous les partis se défendent d’organiser fréquemment des événements ou conférences… Comment expliquer alors cette désaffection apparente des étudiants pour les diverses manifestations? On peut tergiverser sur un climat de tiède indifférence entre les murs germanopratins, mais la cause réelle semble surtout s’apparenter à un manque de visibilité. Quelle est donc la responsabilité des médias ? Quand on sait que Facebook, Lapéniche.net et la newsletter de SciencesPo constituent les trois principaux moyens de diffusion de l’information auprès des étudiants, il semble difficile d’échapper à une certaine autocritique de notre part. Lapéniche.net ne relaie-t-elle pas efficacement les initiatives des associations sciences pistes, comme nous l’a reprochés Hugo Christy ? Peut-être. Peut-être d’ailleurs faudrait-il œuvrer dans ce sens, peut-être est-il un peu tard pour se poser de telles questions. Assure-t-elle une communication de qualité entre étudiants et groupes politiques ? Certains en doutent. Indéniablement, les «brèves» de la rédaction ne concernent que les faits majeurs. Si le problème vient d’un manque de visibilité ou de diffusion, l’interface Pic’Asso semble avoir été conçue à cet effet. Il faut juste lui laisser le temps de rentrer dans les mœurs, pour devenir à coup sûr une institution incontournable de SciencesPo.

Selon Maxime Cordier, président de l’UMP SciencesPo, les partis politiques pâtissent également de l’accumulation d’évènements non-politiques organisés par l’administration de SciencesPo (journée Anti-Mafia, semaine du cinéma, semaine des Arts) qui mobilisent l’ensemble de la communauté étudiante à quelques semaines de la grande échéance, en empêchant les partis de militer comme ils le souhaiteraient. Et de proposer une « semaine de l’engagement politique » pour encourager le débat démocratique et la tenue de grandes conférences.

Pourrait-on aller jusqu’à reprocher à l’Administration de ne pas avoir assez médiatisé et diffusé les événements autour de la campagne ? Peut-on tomber dans la vision binaire et déprimante d’un Sciences Po divisé entre des militants actifs qui reprocheront à cet article un parti pris inévitable, et des étudiants désintéressés qui n’attendent que le Gala ou la prochaine soirée BDE ? Si les militants des sections font preuve de beaucoup de dynamisme, à l’intérieur mais surtout en dehors de SciencesPo, s’ils travaillent sans relâche dans l’ombre, épargnés par les quelques buzz médiatiques pré-électoraux, leurs moyens de communication – qui connaît « La Rose au poing »? – ne permettent pas de toucher l’intégralité des étudiants. Les mailing lists, les pages Facebook, ne s’adressent qu’aux visiteurs réguliers, au second cercle, à ceux que l’on appellerait «les sympathisants». sciencespo_end.jpgDe même, tout le monde ne s’arrête pas en Péniche pour discuter avec les militants. Pourtant, n’en déplaise à certains, Sciences Po n’est pas uniquement un havre de paix ou un cénacle élitiste de réflexion profonde sur « Le Politique » : le bourrage de crâne, les tracts de propagande et les joutes verbales enflammées dont nous serons victimes dans les prochains jours, auront raison de notre toupet.

En définitive, rassurez-vous : vous ne serez peut-être pas le prochain Secrétaire Général de l’UMP ou le futur directeur de cabinet du Ministère de l’Éducation, vous avez beau vous désintéresser de la politique, vous serez toujours la proie privilégiée de politiques véreux qui vous paieront à coups de millions. Inutile de vous rappeler, donc, que le premier tour a lieu dans moins de deux semaines et que l’abstention ou le désintérêt, même s’ils sont des pratiques à part entière, sont un peu plus difficiles à justifier, dans notre vénérable antichambre de la future scène politicienne française, que l’engagement partisan, tant loué.

15 Comments

  • hqrpie

    Wahou Elian, chill the fuck out. L’ironie de la dernière phrase me semble en effet très peu décelable, car « notre vénérable antichambre de la future scène politicienne française » concentre le sarcasme sur l’institution, pas sur le propos de la phrase. Accepte la critique et explique en quoi elle est injustifiée sans monter sur d’immenses chevaux, ça te grandira.

  • anonyme

    +1 mais quel parti souhaiterait mettre à jour la défiance généralisée vis-à-vis des machines politiques gouvernementales sinon un parti qui justement n’est pas en mesure de gouverner.

    Un peu de proportionnelle ne ferait pas de mal, au moins cela permettrait de démontrer qu’il n’y pas que l’UMPS qui est susceptible d’être corrompu.

  • Paul L

    Certes, de nouvelles expressions, de nouvelles actions politiques existent – et loin de moi l’idée de dire que l’abstention n’est que passive, malgré tout, mon opinion personnelle est que le vote reste le seul moyen aujourd’hui de peser sur l’action des dirigeants ; je n’ai pas souvenir de la dernière pétition, de la dernière manifestation qui ont profondément remis en cause la politique mise en oeuvre par le gouvernement (la réforme des retraites – appréciée ou pas – montre que le gouvernement n’a pas pris en compte la vindicte populaire). Aussi, les candidats ne promettent des politiques publiques que pour ceux qui votent, qui peuvent les faire gagner ; que les banlieues ne soient pas du tout un sujet de débat dans cette campagne du fait du faible poids électoral en est la preuve évidente. C’est pas très idéaliste, certes, mais je pense qu’aujourd’hui, voter est la seule façon de se faire entendre, de faire planer une réelle menace sur la tête du président. Pour finir ce n’est que mon avis, qu’une phrase – un peu maladroite – a tenté de retranscrire.

  • Elian

    L’article ne confère à aucun moment un caractère apolitique à l’abstention, la dernière phrase tourne plutôt en dérision cet entêtement à vouloir absolument s’engager et se déclarer à fond derrière un candidat. Donc, au fond, le même amalgame que vous dénoncez. Si le « vénérable antichambre de la future scène politicienne » et le « tant loué » ne vous mettent pas sur la voie du ton de la dérision, nous ajouterons un [IRONIE] dans le prochain article.

  • Jules César

    @hqrpie: Il est en effet agaçant de constamment entendre amalgamer abstention et apolitisme. Nombreux sont les chercheurs et autres sociologues qui ont depuis longtemps démontré que l’abstention n’est pas uniquement révélatrice de l’ existence d’un citoyen passif ( » Le mythe du citoyen passif » Rosanvallon, Le Monde 21 Juin 2004), le type d’abstention prédominant depuis les années 90 étant une abstention active. Le citoyen d’aujourd’hui dispose en effet d’une palette d’options différente et plus riche qu’auparavant pour s’exprimer, le vote n’est plus seul marque de la démocratie.

  • hqrpie

    Je ne comprends pas vraiment en quoi l’abstention est moins justifiable que l’engagement politique, ni même en quoi ils sont opposés.
    On a le droit de penser que le politique est un problème en soi, que la gouvernance ne doit pas se trouver en un lieu centralisé, que l’offre actuelle est insipide ou encore que la représentation fausse le processus de décision. Ça ne fait pas pour autant de ceux qui partagent un ou plusieurs de ces options des gens étrangers à la réflexion politique.

  • Lechêne

    Les semaines de tout et n’importe quoi ont réellement brisé la dynamique des sections à l’intérieur de Sciences Po: comment militer lorsque c’est successivement la queer week, la semaine de l’environnement, de l’art, la journée anti-mafia, la campagne BDE etc…??

    C’est déplorable que Sciences Po devienne un centre culturel voire une garderie alors qu’à la base c’est quand même l’Institut d’Etudes Politiques de Paris hein.

    De plus, comme dit François Hollande, les sections n’ont plus le droit de recevoir de candidats à leur invitation. Seule l’administration pourrait le faire, mais elle a l’air plus impliquée à organiser des danses de salsa dans le Hall de Sciences Po à moins de deux semaines du Premier tour.

    Bref, à Sciences Po, l’élection présidentielle du côté de l’administration on s’en fout, et c’est bien dommage.

  • Thomas

    Je profite des commentaires pour rajouter le lien de La Voix des 27 sur RSP.fm. L’émission qui dévoile les propositions pour l’Europe des principaux partis en campagne dans cette époque troublée où la France doit compter sur ses partenaires européens et inversement.
    À bientôt sur RSP.fm et merci à la Péniche pour le coup de projecteur !

    http://www.rsp.fm/category/emission

  • Bite

    L’article se tient, mais était-ce vraiment la peine de taper sur les féministes dès le début et aussi gratuitement?
    Je réitère mon propos égaré sur une page fb random : comment ça se fait qu’on en prenne plus plein la gueule en étant féministe qu’en soutenant MLP? Rappelez-moi qui défend une égalité des droits déjà?!

  • François Hollande

    Mouais.
    Élément important : pendant toute la période de campagne, – donc officiellement depuis mars – l’administration interdit aux sections d’inviter des personnalités politiques. Rendez-vous compte. Alors j’en entends qui disent : « oui mais ça fait pas tout ». Bah ça fait déjà beaucoup.
    Par ailleurs, le 17 avril, mon parti organise quelque chose à Sciences Po; be there.
    PS : N’oubliez pas de me donner une dynamique *dès le premier tour !*
    Amitiés,

  • Shakman

    Se faire voler les questions en Boutmy à cause de prétendues féministes qui prônent l’anorexie et le déficit intellectuel dans leur magazine, c’est déplorable…

  • PJ

    Article intéressant, mais qui oublie selon moi deux dimensions essentielles du problème:

    -La discussion politique entre membres de la même triplette/groupe d’ami, qui constitue selon moi une partie essentielle de l’information politique des élèves de Sciences Po. Certes, les réunions politiques ne sont pas très fréquentées, mais l’on (enfin « je ») s’attend à assister à un simple monologue partisan auquel l’on est prié de souscrire sans broncher. Il n’y a pas de débat, et c’est sous-estimer les étudiants de Sciences Po que de les croire incapables de prendre un tant soit peu de recul.

    -Le manque d’intérêt global de la campagne. C’est bête à dire, mais il et bien plus intéressant de lire des articles de décryptage politique (qui font des mises en parallèle des programmes, qui proposent des idées novatrices) que de tenter d’intégrer les propositions des candidats, qui ne font que de la « com » sur leur projet et refusent le débat (je pense à la déclaration de Copé: « Un débat à 10 serait inaudible », signe d’un grand engagement démocrate!)

    Donc oui, Sciences Po est désabusé par la campagne, mais davantage dans la sphère « institutionnelle » et sur le plan partisan que dans le domaine personnel.

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