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Dossier | Liban: réflexions et témoignages d’un pays brisé (2/2)

Ralph Diab est un étudiant de deuxième année au campus de Paris de Sciences Po Paris, dans la majeure Politique et Gouvernement. Il a vécu et grandi au Liban durant l’entièreté de sa vie et y est donc très attaché émotionnellement. Mi-mars, après le début de la pandémie de Covid-19, il est retourné vivre à Beyrouth. Par conséquent, il était au Liban lors des explosions du 4 août et a accepté de témoigner pour La Péniche dans le second volet de ce dossier consacré à la situation actuelle au Liban.

La Péniche: Étais-tu à Beyrouth au moment des explosions ? Comment as-tu vécu les explosions? Peux-tu nous raconter la façon dont tu as fait face à l’événement ?

Ralph Diab: Le 4 août, à  18 heures, lors des explosions au port, j’étais à la montagne dans ma résidence estivale, avec mon frère et ma mère. Nous avons entendu des bruits très puissants suivis d’un souffle qui a fait vibrer toutes les vitres/portes, alors que nous étions à plus de 30 km du port. Mon père était au travail à Beyrouth, pas très loin du port, les vitres de son bureau ont explosé mais il n’a heureusement pas été blessé. Rapidement, nous avons pris la voiture vers Achrafieh, quartier au centre de la capitale et très proche du port, vu que notre résidence principale (hors été) s’y trouve. Nous avons mis 2h à arriver à Beyrouth en raison des routes bloquées, voitures détruites et embouteillages. Plus nous nous approchions, plus les dégâts s’accentuaient, en passant de vitres brisées aux meubles propulsés hors des appartements, façades détruites, portes arrachées, armoires explosées. Arrivés dans notre immeuble beyrouthin, un ascenseur sur deux fonctionnait, les portes d’entrée n’étaient plus, et il y avait des blessés parmi nos voisins. Nous habitons au huitième étage, et ma chambre donne sur le port.

LPN: Et ta famille ? Comment a-t-elle réagi ?

J’ai rarement vu mes parents en larmes, et ce fut une des rares fois. Parce qu’observer un appartement acheté, meublé et décoré, plein de souvenirs, partiellement détruit, c’est fort. Les vitres avaient toutes été brisées : c’était surtout ça, c’est plus la projection des éclats de verre qui avaient gâté le reste (parquet, meubles, piano, etc). À noter que ce ne sont pas seulement les vitres qui se sont brisées, mais toute la structure des fenêtres (le cadre, fer, etc). D’autres maisons, plus proches du port, ont été bien plus touchées : murs détruits, beaucoup de blessés, morts…

LPN: Avez-vous pu bénéficier de l’aide d’associations pour faire face aux dégradations ?

Personnellement non, nous n’avons pas bénéficié de l’aide d’associations parce que notre cas était moins grave que d’autres, notamment parce que ma mère est architecte donc avait à disposition une équipe pour aider avec les réparations (qui ont été finies début octobre).

LPN: As-tu pu être témoin de la solidarité du peuple libanais afin d’aider les plus démunis après les explosions ? 

La solidarité libanaise est exceptionnelle et j’y ai participé. Après les explosions, des milliers de libanais non touchés par les explosions (surtout âgés entre 15 et 30 ans) étaient tous les jours 24/7 dans les rues de Beyrouth, déblayaient, aidaient dans les appartements et allaient de porte à porte proposant de l’aide. Ces aides ne faisaient même pas partie d’associations, et il y avait des centaines d’associations qui aidaient les victimes aussi. À mon avis, cette solidarité est naturelle chez le peuple libanais en raison d’un État quasi-absent. C’est l’opposé en France, où l’État est très social et aide beaucoup, d’où une population qui est plus individualisée et plus chacun pour soi.

LPN: Que penses-tu de l’aide internationale apportée au Liban ?

L’aide internationale nous a aidés, c’est sûr, surtout au niveau des ressources matérielles. C’est pourtant triste, parce qu’on importe la majorité de nos produits alors que les ¾ peuvent être produits localement : géographiquement, le Liban est très riche en ressources: on a la mer Méditerranée, du pétrole au Sud (non exploité et disputé par Israël), des montagnes, des sols hyper fertiles… Malheureusement, surtout à cause du clientélisme et du fait que les politiciens sont très influents et impliqués dans l’économie, peu de ressources sont exploitées. De plus, le problème de l’aide internationale est que le peuple redoute souvent sa mauvaise utilisation par le gouvernement, ou même le vol par certains.

LPN: En parlant du gouvernement libanais, quel est ton avis sur sa gestion des conséquences de l’explosion ?

L’État est corrompu, et les dirigeants (mais ça c’est mon idée politique) sont très opportunistes. La politique est peu sociale, ils ont alors, à mon avis, mal géré les conséquences de l’explosion puisque la majorité des aides venait de la société civile. Le gouvernement n’a, de plus, donné que quelques discours et interviews. Pour contester son comportement, plusieurs marches anti-gouvernementales ont eu lieu, et aussi en mémoire des plus de 180 morts et 6000 blessés.

LPN: Que penses-tu du fait que la présence du nitrate d’ammonium, le responsable des déflagrations, avait déjà été signalé à la justice libanaise six fois depuis 2014 et qu’aucune mesure n’avait été prise ?

C’est écœurant de savoir qu’ils avaient tous conscience de la présence du nitrate d’ammonium depuis 2014. Ces explosions auraient très bien pu avoir lieu en hiver (où Beyrouth est remplie et les montagnes sont plus vides qu’en été – beaucoup de libanais estivent hors de Beyrouth comme moi ! ) et à une heure de pointe: elles auraient donc pu faire beaucoup plus de morts.

LPN: Après tous ces évènements, comment envisages-tu la reconstruction sociale et matérielle du pays ?

J’ai confiance dans le peuple libanais : après 15 ans de guerre (1975-1990), puis celle d’un mois avec Israël en 2006, le séisme de 1958 qui a tout détruit, les tensions régionales dans tous les pays autour qui impactent directement le Liban, le pays se relève. Nadia Tuéni, poète libanaise francophone disait sur Beyrouth : « Ville sept fois détruite, sept fois reconstruite » dans son poème Beyrouth. C’est pour cela que je crois en la reconstruction progressive qui a déjà commencé, et au fait que le Liban retrouvera sa gloire qu’il a perdue depuis le début des années 70. Aujourd’hui, c’est un pays qui a beaucoup de potentiel à la fois en son peuple et ses ressources et qui pourrait rayonner économiquement. Tout ce qu’il faut, c’est un changement politique et j’y crois”.

LPN: Tu sembles positis vis-à-vis de l’avenir du Liban : et toi, comment te sens-tu deux mois après les explosions ? As-tu été accompagné par l’équipe de Sciences Po ?

Je me sens plutôt mieux. En ce qui concerne l’école, quelques jours après les explosions j’ai reçu un mail de la directrice du campus de Paris qui me demandait si tout allait. J’ai aussi contacté le parcours civique pour leur expliquer ma situation et ils ont été très compréhensifs. De plus, le pôle financier a accepté d’échelonner les paiements de frais de scolarité jusqu’au mois de juin puisque la situation économique au Liban est contraignante. (capital control)”

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Ralph Diab vient illustrer avec son expérience les avis partagés lors de la table ronde organisée par Sciences Po TV et Sciences Po pour le Liban. Néanmoins, contrairement à Karim Emile Bitar, l’étudiant se montre confiant pour l’avenir du Liban et nous terminerons notre article sur cette note d’espoir. Pour que cet espoir prenne forme, il nous faut continuer d’informer et d’aider le Liban. L’article se termine ici, mais pas la mobilisation.

Voici quelques liens pour aider le Liban avec des dons:

Fondation France : https://dons.fondationdefrance.org/mono-affectation/~mon-don?_cv=1

Croix-Rouge Libanaise : https://supportlrc.app/donate/

Offrejoie : https://offrejoie.org/fr/page-daccueil/ 

Crédit image : Centre de Beyrouth après les explosions du 4 août, par Ralph Diab.

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