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Chroniques d’une extraterrestre – Épisode 2 : Zidane, Jean et Marie-Do

Je ferme la porte derrière ma mère qui rentre à la maison, à leur maison, qui est encore un peu la mienne mais plus complètement. Le dos contre la porte d’entrée, je regarde mon studio, il est bien rangé, bien propre, il s’est fait beau pour m’accueillir de la meilleure manière dans ma nouvelle vie. Je le remercie de cet effort, je le complimente sur son agencement, mais j’ai l’impression que je m’adresse à un inconnu que je viens de rencontrer et à qui je ne sais pas encore quoi dire.

« Cher studio, que vos meubles sont élégants, que votre lumière qui filtre dans la lucarne 10 minutes par jour est agréable, que votre clic-clac est confortable, que l’odeur de cuisine dans le lit est réconfortante, que vos toilettes sur le palier sont conviviales, que votre tapisserie années 60 est chic ! »

Mais derrière cet éloge de vitrine, je ne ressens rien pour cette pièce, pourtant elle n’est qu’à moi et je peux en faire ce que je veux (ou presque, le proprio n’a pas l’air chaud pour une fresque murale peinte par mon ami des Beaux-Arts, il regrettera de m’avoir dit non quand ses œuvres se vendront des millions). Mon salon-salle à manger-cuisine-chambre-salle de réception-dressing a beau être rempli de fond en comble par mes affaires, il ne me renvoie que l’image de ma solitude. Alors, je guette le moindre bruit de pas de mes voisins, et je me raconte que ce sont mes parents, mon frère et ma sœur qui s’affairent dans d’autres pièces : la voisine du deuxième est ma sœur qui boxe avec la musique à fond dans les oreilles, de l’autre côté du palier mon frère s’énerve sur son DM de maths, au troisième ma mère révise sa chorégraphie de claquette, pendant que mon père essaie d’apprendre la valse d’Amélie Poulain au piano (aucun des deux n’est en rythme). Je surprends un grand sourire sur mes lèvres quand mes voisins s’engueulent, claquent les portes, tapent du pied ou écoutent de la musique trop fort, ils me donnent le sentiment que je suis intégrée dans un tout. Attention, je ne nie pas qu’être seule, ça a ses avantages : je suis comblée le matin quand je n’ai pas à être polie avec ma table ou mon lavabo. Enfin des individus qui respectent ma mauvaise humeur matinale !

Mais quand la solitude me ronge les doigts de pieds, il faut agir :  je récupère mes jambes déposées dans l’entrée, je passe un pied puis l’autre de l’autre côté de la frontière, et je claque la porte (et la ferme à clef parce qu’on est à Paris, il ne faut pas l’oublier). Me voilà dehors, je respire un grand coup, la seconde qui suit je regrette car l’air est pollué, je choisis au hasard d’aller à gauche, j’évite un vélo qui clairement n’a pas eu son code, je slalome entre les enfants qui courent, je fixe le soleil qui dépasse des immeubles haussmanniens jusqu’à avoir mal aux yeux pour leur rappeler qu’ils sont vivants (oui mes yeux ont des crises existentielles aussi et c’est FON-DA-MEN-TAL de les rassurer), j’étire mes bras vers le ciel et je saute comme un farfadet quand personne ne regarde. Une fois ce réveil sensoriel accompli, je me laisse aller à mon activité préférée : je laisse trainer mes oreilles et j’intercepte des bribes de conversations qui en disent long sur l’humanité.

Ma première proie est un jeune homme, la trentaine, il raconte à deux jeunes femmes que chaque matin sa compagne se lève vingt minutes avant lui, et regarde, son au maximum, des vidéos sur le mariage. « Je crois qu’elle essaie de me faire passer un message » affirme-t-il. Non ???? Vraiment, tu crois ? La réponse de ses amies m’échappe car ils tournent pour longer les quais alors que je traverse la Seine, mais je n’ai pas le temps de rigoler qu’un enfant me rase à fond les ballons. Il se dirige droit vers un bus qui avance à vive allure, et avant même que je réagisse, sa mère déboule et le tacle pour l’arrêter. Un tacle digne de Messi, Ronaldo et Zidane réunis, tout en précision : elle parvient même à attraper l’enfant avant qu’il ne s’écrase au sol. Sous le choc, je reste devant eux les bras ballants, la mâchoire décrochée. La mère, son enfant sous le bras tel un ballon de rugby, s’avance vers moi, me regarde droit dans les yeux et me dit : « Réfléchissez bien avant de faire des enfants, et travaillez votre cardio sinon vous ne tiendrez pas. » D’accord, très bien, c’est noté. Je déteste courir. Voilà un choix de vie accompli très rapidement.

Alors que je me remets de mes émotions et annule mon baby-sitting prévu le lendemain (je ne fais clairement pas assez de sport en ce moment), mes oreilles toujours à l’affut interceptent un échange entre deux vie… bourg…, entre deux personnes d’un âge avancé et appartenant à une catégorie de population aisée. Madame dit à monsieur : « Non mais Jean est-ce que tu te rends compte de ce que je te dis ? Tu mesures l’étendue du problème de Marie-Christine ? Son piscinier est parti, Jean, et pour de bon, il ne prend pas des vacances, Jean, il ne reviendra plus ! Et tu sais bien comme le marché des pisciniers est bouché à La Baule, nous il nous a fallu deux ans pour mettre la main sur un piscinier digne de ce nom. » Jean qui a l’air de s’intéresser aux problèmes de Marie-Christine autant qu’à sa coupe de cheveux rétorque : « En même temps Marie-Do, il pleut toute l’année et Marie-Christine se baigne exclusivement le 15 août en rentrant de la messe… ». Ouch, Jean touche une corde sensible chez Marie-Do : « Alors là je n’y crois pas que tu me jettes ça à la figure, si tu ne voulais pas de piscine il fallait le dire, je t’ai posé la question vingt fois, Jean, vingt fois ! »

Je laisse Jean et Marie-Do régler leurs névroses de piscines non-désirées, et je bifurque pour aller admirer Notre-Dame derrière ses échafaudages. Alors que je m’assois sur le parvis, je distingue un portefeuille jaune à quelques mètres. Personne d’autre que moi dans les environs, je le récupère et cherche à qui il pourrait bien appartenir. Aucun potentiel propriétaire à la ronde… je l’ouvre. Il est presque vide, quelqu’un a dû récupérer les papiers de valeur et la monnaie. Seul survivant : un post-it bleu avec une adresse mail inscrite : jenesuispersonne@gmail.com.

Crédit image : Tanguy Le Cagnec

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