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Tribune : La fin d’un tabou


   S’il suffisait d’être bon au lycée pour entrer à Sciences Po, pourquoi débourser des centaines, voire des milliers d’euros dans des préparations aux épreuves d’admission ? C’est pourtant le choix que font chaque année de nombreux étudiant.e.s pour combler le fossé qui existe entre les attentes de Sciences Po et celles de l’éducation nationale. C’est hélas une possibilité qui n’est pas accessible à tou.te.s.

   Fort de ce constat, nous nous sommes interrogé.e.s pour savoir quel était réellement le poids de ces organismes inégalitaires et opaques. A partir du 5 avril, nous avons donc fait passer un questionnaire destiné uniquement aux élèves de première année à Sciences Po, composé d’une quinzaine de questions, pour mesurer l’ampleur de ce système. Voici, brièvement résumé, les résultats de l’enquête (pour en savoir plus nous vous invitons à consulter la synthèse complète via le lien en fin d’article).

   Nous souhaitions répondre à trois questionnements principaux : quelle part des étudiant.e.s sont passés par les prépas, dans quelle mesure ces organismes génèrent ils des inégalités, et existe-t-il d’éventuelles collusions entraînant entre autres des fuites de sujets ? La dernière question, ouverte et facultative, portait sur les propositions des étudiant.e.s pour favoriser l’égalité des chances, afin d’envisager des solutions aux problèmes soulevés. Beaucoup d’étudiant.e.s ont pris le temps d’y répondre et ont proposé des idées intéressantes que nous relaieront plus bas. Afin d’assurer une meilleure représentativité et pour toucher le plus d’étudiant.e.s possibles, des étudiant.e.s « relais » dans chaque triplette sur le campus de Paris et dans chaque campus de province ont diffusé notre questionnaire. Nous les remercions chaleureusement ! Pour inclure les élèves admi.e.s par toutes les procédures (internationale, CEP, double diplôme), le questionnaire a été traduit en anglais, espagnol et allemand par les relais, pour permettre au plus grand nombre de répondre.

   Au terme de l’enquête, 758 personnes ont répondu, sur tous les campus. Cela représente environ 45% de la promotion : nous estimons que ce nombre est suffisant pour publier nos résultats et entamer une discussion avec l’administration.

   Plus de la moitié des sciencespistes (52%) sont passé.e.s par une prépa (par le terme « prépa » nous désignons quatre types d’organismes : les prépas payantes dans les lycées et hors lycée, et leur contrepartie gratuite). Parmi ces prépas, les prépas payantes hors lycée (que nous appellerons prépas privées) sont les plus importantes, elles représentent à elles seules 31% des étudiant.e.s. Le recours à ces prépas est plus important pour la Procédure par Examen : il concerne 66% des élèves admi.se.s par cette procédure. C’est également parmi les admi.se.s de la Procédure par Examen que la part d’étudiant.e.s ayant suivi les cours d’une prépa payante est la plus élevée puisqu’elle est de 56%. Cependant, une part non négligeable des élèves admi.e.s par les autres procédures ont également eu recours à des prépas. Ainsi, 19% des étudiant.e.s admi.se.s en double-diplôme international, 14% des admi.e.s en Bicursus et 26% des élèves entrés par la Procédure Internationale sont passés par des prépas.

   Ces classes se révèlent souvent d’une aide précieuse aux élèves. Ainsi, 81% de ces dernier.ère.s indiquent que la prépa a joué un rôle important ou très important dans leur admission à Sciences Po. Elles ne sont pourtant pas accessibles à tous.

   40% des étudiant.e.s sont passé.e.s par une prépa payante. Selon nos résultats, le coût moyen de ces prépas est de 1874 euros par élève. En plus de ces frais déjà très importants, il faut aussi ajouter des surcoûts liés au lieu d’habitation, s’élevant à 879 euros en moyenne pour les élèves concerné.e.s. Aux inégalités économiques s’ajoutent ainsi des inégalités géographiques, liées à la structure du marché des prépas, fortement concentré dans les grandes villes.

   Le marché des prépas privées est clairement oligopolistique. A elle seule, IPESUP concentre 30% des étudiant.e.s ayant recours à une prépa payante. C’est donc, selon notre sondage, près d’un cinquième de la promotion qui a eu recours à IPESUP (17% des répondants). Derrière cette entreprise, on retrouve quatre autres organismes qui se partagent un autre tiers du marché : les Cours du Parnasse (9%), Tremplin (9%), ELEAD (7%) et le CNED (5%).

   La deuxième partie de l’enquête portait sur les interrogations soulevées par la présence de professeur.e.s de Sciences Po dans le personnel enseignant des prépas. Selon nos résultats, un tiers des étudiant.e.s ayant fait une prépa (toutes prépas confondues : payante ou pas, à distance ou dans leur lycée) savaient avoir au moins un.e professeur.e de Sciences Po dans le cadre de leur prépa. Ce problème est d’autant plus grave dans certains établissements : par exemple, ce sont 45% des élèves passé.e.s par IPESUP qui avaient conscience du fait que certain.e.s de leurs enseignant.e.s venaient de Sciences Po. Cela pourrait s’avérer réellement problématique si cela conduisait à des fuites de sujets. Dans cette perspective, 13 élèves ont témoigné d’expériences pouvant correspondre à des fuites de sujets. Ainsi le « Sujet d’éco du concours blanc était exactement le même mot pour mot que celui du concours » à IPESUP, un professeur de la prépa Euroforce aurait « entendu les tendances de la part de ses collègues », ou encore un professeur de la prépa Optimum aurait prévu à l’avance « les sujets d’histoire ».

   Enfin, la dernière question permettait aux élèves de faire des propositions pour favoriser l’égalité des chances dans l’admission à Sciences Po. Même si la question était facultative, plus de 330 élèves ont répondu, ce qui témoigne de la préoccupation des étudiant.e.s pour ce sujet. Ces propositions s’articulaient autour de trois grandes idées : la création d’une prépa gratuite organisée par Sciences Po, la lutte contre l’autocensure en informant davantage (notamment dans les territoires ruraux) et la modification, voire la suppression, des épreuves écrites.

   Nous voulions mettre fin au tabou des prépas à Sciences Po ; nous espérons que notre enquête aura participé à mettre le sujet sur la table pour que l’administration et la communauté étudiante s’y confrontent. Mais savoir est la première étape. Agir doit être la seconde. Nous sommes convaincu.e.s que travailler avec l’administration est la meilleure manière de mettre fin au système des prépas, c’est pourquoi nous leur avons présenté notre démarche avant de lancer l’enquête, ainsi que nos résultats. La réforme des procédures d’admission au Collège Universitaire prévue pour 2021 est une opportunité formidable pour porter un grand coup au système des prépas. Les représentant.e.s de l’administration nous ont confié que c’était un des objectifs majeurs de la réforme. Ils nous ont assuré que nos résultats seraient pris en compte et ont évoqué la possibilité de nous associer à la réflexion. Nous ferons tout pour que cette enquête ne reste pas lettre morte. Nous leur avons aussi proposé de faire remonter les nombreuses propositions des étudiant.e.s.  Désormais, la balle est dans leur camp !

Pour accéder à la synthèse complète, cliquez ici

Tribune rédigée par Martin Emelien, Salomé Massart, Faye Vermorel et Adam Galametz

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