Vie du campus

Thémoé : conte d’un voyage

« Je vais mourir avant mes vingt et un ans. Ce voyage n’a pas de sens si l’on ne sait pas que je n’en verrai pas la fin ; il n’en a pas non plus si je lui survis ». Thémoé vient de se découvrir une grave maladie dans la grisaille de Leipzig ; à sa mère, il ramènera un souvenir de Berlin, un sac trop lourd et cette nouvelle de mort. Il n’en a pas la force. Au même moment, le volcan islandais essaime ses cendres sur toute l’Europe ; les avions sont cloués au sol, les touristes paniquent, il décide de s’en aller. Thémoé entreprend alors un long voyage autour du monde, un dernier sursaut de vie avant de disparaître. Il verra la Hongrie, la Serbie, la souffrance en Grèce, Chypre, l’ébullition égyptienne, découvrira le Sénégal puis le Brésil en passant par les déserts brulants du Maghreb et l’embrun méditerranéen. Un conte de rencontres, de paysages et de défis qui roule lentement sur les rails et la route. Un air de Kerouac et de Cendrars avec sa petite Jeanne, un Alexander Supertramp sous le soleil. Une parenthèse soudaine et lumineuse dans notre modernité à bout de souffle paralysée sur les pistes de décollage ; un récit qui s’emballe au fur et à mesure que le personnage vacille : il faut accélerer, il lui faut tout voir et tout sentir, avant que la maladie ne l’emporte. L’Urgence du voyage.

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crédit : Michel Duléry

« J’aurais préféré L’insomnie des volcans ». Je retrouve Julia Malye au Basile par un samedi pluvieux aux relents leipzigiens ; je suis en retard, pas autant que pour l’article, mais elle ne m’en veut pas. Elle lit Oscar Wilde, j’arrive à souhait, elle s’endormait. « Tout le monde m’avait dit cet été que c’était un super titre, j’étais vraiment confiante, mais les éditions Balland n’en ont pas voulu.» Thémoé, sorti le 17 janvier 2013, est déjà son deuxième roman. La fiancée de Tocqueville, publié en mai 2010 avait été une très belle promesse ; un clin d’oeil amusé à son ancêtre qui disputait alors à Françoise Mélonio le cœur du vicomte. Le livre avait d’ailleurs remporté le Prix des Jeunes romanciers. Un second livre qui rencontre un certain succès ; entre la séance de dédicace éreintante à l’Écume des pages, l’interview au Mouv’, consécration ultime : quelques minutes de la page facebook de David Colon. Ça fait son artiste.

Julia est étudiante à Sciences Po, en deuxième année en double diplôme lettre avec Paris IV. L’ENA ? Finance et Strat ? Journalisme ? «Ce sera l’édition et la littérature comparée, à priori en master à la Freie Universität de Berlin ». Je n’ose pas demander « qu’est-ce qui l’a poussée à écrire ? », l’entretien a bien commencé, il est trop tôt pour les poncifs et l’embarras.

Th_mo__largeNous discutons de l’origine de Thémoé. Mon acuité légendaire me fait souligner que le volcan s’était réveillé en avril 2010, il y a presque trois ans. « Inévitablement, il y eut des hauts et des bas. J’ai eu très tôt l’idée clé du livre, mais avec le bac, Sciences Po, c’est un projet que j’ai dû faire sommeiller quelques temps ». Julia n’écrit que pendant les vacances. Un travail d’écriture intense, très prenant, qui la cloue au lit, pour être seule ; elle écrit jusqu’à sept heures par jour, des dizaines de pages, écrites d’un trait contre la peur et la frustration de la page blanche. Elle travaille tôt le matin, fait relire les manuscrits à ses parents et ses meilleurs amis ; elle a besoin d’être encouragée, d’avoir des avis sur les personnages et la trame du récit. Le premier roman avait par exemple été une expérience partagée avec toute la classe de troisième… Finalement, elle finissait d’écrire Thémoé en juin ; commença alors le long travail de relecture et de travail minutieux sur le texte. Quelle maladie pour le personnage ? Elle appelle un spécialiste. La leucémie correspond, une maladie qui prend peu à peu et permet à Thémoé de voyager quelques mois. Quel titre ? « C’est vrai que L’insomnie des volcans aurait été un super titre » répondai-je. Quelles escales ? A-t-elle suivi les traces de son personnage comme l’aurait fait Flaubert ? Parce que si son premier livre lui avait offert un grand voyage dans l’est de l’Europe, rares sont les écrivains que leur plume emmène à Rio de Janeiro … « Le site du guide du Routard est devenu mon meilleur ami. » Rires. Après tout Malraux n’avait-il pas écrit La condition humaine après seulement quelques jours passés en Chine ?

Thémoé est un roman qu’on lit d’une traite, dense et rapide. Avec un style « à la fois classique et délicieusement spontané » (Le Point), poétique. Elle s’inspire en partie de son romancier fétiche Romain Gary, de son ironie cinglante et sa plume spontanée, de celui qui fut l’un des plus beaux conteurs de notre littérature. Elle a lu pratiquement tous ses livres. Nous finissons d’ailleurs notre rencontre sur le diplomate d’origine russe dont il s’avère que je suis aussi un très grand admirateur. Un grand voyageur également.

A-t-elle un troisième roman en vue ? « Peut-être » me glisse-t-elle en roulant sa cigarette, alors que nous nous séparons. Des carnets mystérieux qu’elle a trouvés par hasard dans la rue, angoissants et passionnants, peut-être de quoi s’essayer au roman noir. Une jolie promesse.

One Comment

  • Le déclin du mensonge

    Julia, would you marry me :p? Ce livre est un voyage d’initiation paradoxal, pétri d’humanité, de fureur de vivre, à lire!

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