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Rencontre avec Marie Robert : « Notre vie est remplie de réflexions philosophiques! »

Enseignante, directrice d’écoles Montessori, Marie Robert s’attache à dépoussiérer la philosophie en l’ancrant dans notre quotidien. Rencontre avec une personnalité solaire, passionnée et engagée.

Qu’est-ce qui vous a amené à créer des écoles Montessori ?

A l’origine je suis professeure à la fac: j’ai enseigné “Magie et religions” et “Histoire de la philosophie et de la psychologie” à Paris V. Mais après cinq années, j’ai éprouvé un ennui profond. Une fois que l’on a créé son cours, c’est prestigieux intellectuellement mais quand on est dans une simple récitation il ne se passe plus grand chose. Au bout d’un certain temps à la fac, j’ai compris que ce n’était plus mon espace. Certes, il y a 180 élèves qui m’écoutent religieusement mais je m’en fiche ! Je n’ai pas besoin que ma faille narcissique soit remplie. J’ai envie de contact, de liens, d’être bousculée dans mon enseignement. J’ai donc quitté l’université, et par un curieux concours de circonstances, je me suis retrouvée à enseigner dans le seul lycée Montessori de France, dans les Yvelines, à côté de Versailles. Il fallait tout réinventer pédagogiquement ! j’ai adoré, malgré la charge de travail. Mais quand on est face à des adolescents, il y a déjà des choses très ancrées et j’avais envie de les avoir avant. Je sentais que certains avaient déjà du mal avec l’autorité, l’affirmation, la confiance en eux… J’ai rencontré mon mari qui avait fait Montessori depuis le départ. On s’est dit qu’il serait super de créer des écoles, et pourquoi pas à Marseille car il n’y en avait pas ! C’est comme cela qu’on s’est lancé et qu’on a maintenant une école à Marseille et une à Paris !

Que répondez-vous aux personnes qui voient dans le système Montessori une espèce de bulle élitiste pour bobos parisiens, totalement à part du système classique ?

Je pense qu’il y a beaucoup de méconnaissance. Comme Maria Montessori n’a pas déposé sa méthode créée en 1906, il y a tout et n’importe quoi: l’idée que l’enfant fait ce qu’il veut, ou le Montessori très dogmatique exclusivement basé sur “la parole de Maria Montessori”. Nous, nous sommes sur une forme de Montessori hybride. C’est un outil merveilleux: respecter la temporalité de l’enfant, l’autonomie, la confiance en soi, la manipulation par le concret. Mais c’est aussi un outil qu’il faut ajuster aux problématiques contemporaines. Il faut l’ajuster au socle scolaire, aux questions du numérique… Quand les gens disent que c’est un truc pour “bobos”, c’est la même problématique quand on dit qu’il faut manger sainement. Non ce n’est pas un truc de bobos ! Bien sûr, il y a une question financière derrière. Nous formons aussi beaucoup de professeurs du public, nous accueillons des élèves boursiers dans les classes… Dire que c’est pour les “bobos”, c’est condamner et mettre à l’écart tout l’intérêt de la méthode. Une méthode n’est jamais pour une catégorie d’individus.

Vous plaidez pour un enseignement de la philosophie dès le plus jeune âge. Au-delà de la question de l’âge, ne faudrait-il pas réinventer l’enseignement de la philosophie qui peut s’apparenter en Terminale à un assimilation de connaissances, d’auteurs, de concepts ?

Je prône une philosophie beaucoup plus ancrée dans le réel, dans le quotidien. Et c’est quelque chose qu’on peut mettre en place dès le plus jeune âge: parler avec les enfants des notions qu’ils rencontrent comme la liberté, l’autorité, le désir. Aujourd’hui l’enjeu est de former les professeurs sur la manière de mener un atelier de philosophie car toute la particularité est que l’on se sait pas où ça va nous amener. Ce n’est pas comme faire une leçon figée, mais au contraire laisser libre au cours à la réflexion de l’élève. Il faut que l’élève fasse son chemin de pensée. Certaines personnes font des choses formidables. C’est le cas de Johanna Hawken qui a créé la maison de la philosophie à Romainville. Elle a formé les professeurs des établissements publics à faire des ateliers de philosophie et elle propose également des ateliers gratuits le samedi. Certains enfants font de la philosophie depuis leur cinq ans, et ils ont un niveau incroyable de réflexion, d’analyse et d’affirmation d’eux-mêmes. C’est tout à fait possible, il faut juste faire un effort dans la formation et accepter ce que cela suppose.

Beaucoup parlent de “vulgarisation” pour qualifier vos livres (Kant tu ne sais plus quoi faire et Descartes pour les jours de doute) et votre démarche. Pourquoi est-ce si important pour vous de distinguer la désacralisation de la philosophie et la vulgarisation ?

Derrière la vulgarisation, il y a toujours l’idée qu’on fait un peu moins bien, de faire une version moins qualitative. Ce n’est pas ce que j’ai envie de faire. J’ai aussi un peu de mal avec le terme “démocratiser” parce que j’ai l’impression qu’on donne de la démocratie à la petite cuillère: tout d’un coup “nous philosophes”, nous descendons de notre piédestal pour donner au peuple. Ce n’est pas ma démarche. La philosophie a un caractère un peu sacré qui la fige et qui la met à distance. J’ai envie de la remettre sur terre: quand on parle du désir par exemple, on parle de choses du quotidien et on peut y penser juste cinq minutes dans sa douche, en étant dans le métro… Notre vie est remplie de réflexions philosophiques. Quand on se met à l’écart d’une situation simplement pour réfléchir, on est déjà en train de faire de la philosophie !

Cette démarche passe aussi par votre activité sur Instagram où vous faites le pari que sur un réseau social où l’image est reine, il est possible de publier chaque jour un contenu écrit philosophique…

Sur un réseau social où il n’y a que des photos, j’ai décidé de mettre du contenu. Instagram ce n’est pas bien ou mal, c’est ce qu’on en fait. C’est un outil. J’avais envie de proposer quelque chose qui ne soit ni une leçon, ni une morale. Chaque matin, je pense à quelque chose au réveil et je voulais partager cette pensée. Après les gens se l’approprient et en lisant, ils sont en train d’enclencher leur propre pensée. Instagram nous a tous rendu directeur artistique de notre propre vie: cela nous impose une réflexion sur ce qu’on montre, ce qu’on ne montre pas, ce qu’on est prêt à assumer. Mon métier, je dirais presque mon existence, c’est de faire de la philosophie. Je voulais qu’Instagram soit aussi cet espace là.

Vous commencez aussi à développer des podcasts…

Je voulais vraiment travailler sur la multiplication des supports. Quoiqu’on en dise, les livres restent un support particulier qui n’est pas forcément accessible à tous. Le podcast est un bon intermédiaire entre Instagram et les livres parce que cela passe par l’oralité, et mon métier d’enseignante fait que ma transmission se fait d’abord en parlant. Un podcast, c’est aussi un format qui est moins figé que l’écrit. Pour l’instant, j’ai développé des notions (l’amour, l’audace, le rire, l’identité), mais je vais aussi faire un podcast sur les conseils de livres de philosophie pour ceux qui n’en ont jamais lu. J’ai envie d’inviter des gens pour voir comment ils explorent eux-mêmes la notion dans leur existence. C’est un format à la fois créatif et récréatif.

Vous travaillez sur un autre livre ?

Oui ! Le Voyage de Pénélope ! Une sorte d’histoire de la pensée ! C’est une femme qui a trente ans et qui quitte son travail. Elle décide de partir en voyage à Athènes. Elle va à la fois découvrir qu’on est la somme d’une pensée qui traverse les siècles et les lieux, et elle va se découvrir elle-même. Je voulais changer de format et être vraiment dans le roman initiatique et le roman d’histoire de la philosophie: comment la pensée nous transforme ?

A la lecture de vos livres, de vos posts sur Instagram, on a l’impression que la notion qui vous fascine le plus est celle d’autrui, le mystère qu’implique notre rapport aux autres…

Oui, c’est ce qui m’intéresse le plus. On me demande toujours la différence entre la psychologie et la philosophie, et je dis que la psychologie c’est “qui suis-je” et la philo c’est “qui sommes-nous ?” L’altérité est ce qui m’intéresse; ce qui n’est pas moi me fascine. Je ne suis jamais rassurée par la ressemblance. C’est à travers l’altérité que je parviens à me définir, à comprendre qui je suis.

Quel est votre dernier coup de coeur littéraire ?

Je dirais Le ghetto intérieur de Santiago Amigorena. C’est splendide: quel est le poids de la culpabilité, de tout ce qui nous précède ? Comment porte-on des choses qui ne nous appartiennent pas ? Les problématiques de mémoire, de constellations familiales, du rôle qu’on joue dans une famille, dans une lignée, m’intéressent beaucoup. C’est un livre très sensible.

Crédit image :  ©Myriam Gasperment

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