Les femmes artistes sont dangereuses – Rencontre avec Laure Adler

Les femmes artistes sont dangereuses – Rencontre avec Laure Adler

« Dans l’Art, les femmes sont à la fois beaucoup représentées et très peu représentées ». Si l’on devait résumer les instants passés en compagnie de Laure Adler, accompagnée de Najat Vallaud-Belkacem, en ce jeudi 12 septembre 2019, voilà ce qui les résumeraient le mieux : une réflexion contradictoire, parfois dérangeante, sur la place des femmes à travers le temps. Ecrivaine, journaliste et « bohémienne de l’audiovisuel », comme elle le déclare elle-même, Laure Adler aurait pu peindre une fresque sociologique ou s’adonner aux statistiques pour écrire au féminin. Mais avec son dernier ouvrage Les femmes artistes sont dangereuses, c’est dans l’Art, miroir des sociétés, que Mme Adler a choisi de regarder les femmes.

Voici ce qu’elle y a découvert.

            Tout d’abord, les femmes artistes sont moins nombreuses que leurs homologues masculins et peu connues, et cela n’est pas le fruit du hasard.

« L’art est politique » tranche Laure Adler en une phrase, avant de préciser sa pensée : en permanence façonné par les galeristes et conservateurs, le monde artistique est orienté selon leur bon vouloir dont la tâche, pendant de très longs siècles, a été de limiter les femmes à leur rôle de mère et d’épouse. L’Art, le regard de l’artiste, ne pouvait pas être détenu par une femme; et celles d’entre elles à la vocation artistique se sont vues s’effacer derrière leurs talentueux pères, frères, maris. Comme une mitraillette vengeresse, la bouche de Laure Adler énumère des noms qui se bousculent, pressés de voir la lumière du jour. Lee Krasner, Louise Bourgeois, Artemisia Gentileschi… Respectivement épouse de Jackson Pollock, disciple de Fernand Léger, et nom oublié pendant des siècles car non lié à celui d’un homme.

« Confisqué par les hommes et le regard des hommes » synthétise Laure Adler, l’art est devenu impitoyable pour les femmes artistes, réduites à leur rôle auprès des hommes ou condamnées à l’oubli. 

            Nous l’avons dit, l’analyse de l’Art amène toujours à une analyse de la société dans son ensemble, et c’est pourquoi Laure Adler, ancienne conseillère de François Mitterrand, nous emmène sur un autre terrain qui lui est familier, celui de la politique.

Selon elle, les responsabilités sont refusées aux femmes dans ce domaine également, et il reste compliqué pour ces dernières d’exercer des postes de responsabilités.

« Leur parole n’est pas encore vécue comme légitime » déclare Laure Adler, « même s’il y a des progrès », avant de se tourner vers Najat Vallaud-Belkacem, dont l’expérience dans la politique est plus récente. Celle-ci ne fait pourtant que confirmer la thèse de Mme Adler, en ajoutant « nous ne sommes pas encore au seuil où une femme est vue comme un homme politique comme les autres » puis en élargissant cette expérience au secteur privé, dans les conseils de direction, où les études démontrent que les femmes sont beaucoup plus coupées lors de leurs interventions que leurs collègues masculins.

Là encore, ce sont des siècles de modèles sociaux qui continuent de faire leurs preuves, et ce à travers l’auto-culpabilisation des femmes ayant tendance à douter d’elles-mêmes, tandis que ce n’est pas forcément le cas des hommes.

            Au fil des questions posées par les élèves du Certificat à l’égalité femme-homme et politiques publiques, la discussion s’oriente ensuite sur l’actualité, un domaine où l’opinion de Laure Adler fait moins consensus. A l’évocation du hashtag #balancetonporc, ses sourcils se froncent et elle nous avertit du danger de l’utilisation de « termes très injurieux ». « Les hommes ne sont pas des porcs, ce serait faire une insulte aux cochons » dédramatise-t-elle, avant d’expliquer qu’elle considère comme du « contre-féminisme » cette tentation de réduire les hommes à des animaux. « Par contre, #metoo, oui, je soutiens totalement » conclut-elle, afin de ne pas laisser planer le doute : son désaccord est une histoire d’appellation, pas de combat.

            Puis c’est l’inévitable question sur le Grenelle sur les violences conjugales, qui s’est tenu le 3 septembre 2019. Alors qu’elle analyse les mécaniques sociologiques à l’œuvre par rapport aux féminicides, le timbre habituellement clair de Laure Adler se charge de colère et d’exaspération à mesure qu’elle nous conte une petite histoire. C’est celle d’une femme qui tombe amoureuse d’un homme a priori parfait, ce-dernier la coupe pourtant de ses proches afin de l’isoler totalement. Après une ou deux grossesses, parfois trois, les violences débutent et ne s’arrêtent qu’au décès. « C’est toujours la même chose, et on ne fait rien » affirme Mme Adler. « Cela se passe dans la vie de couple, ce n’est donc pas considéré comme un crime » complète Najat Vallaud-Belkacem, alors que « les études ont montré que les auteurs des tueries de masses ont souvent des antécédents de violences conjugales » conclut-elle, l’air sombre. Lutter contre les féminicides n’est donc pas qu’une histoire de femmes, mais un enjeu de société, à l’image du féminisme lui-même.

            Dans ce cas, que faire ? Que faire pour obtenir l’égalité femme-homme en 2019 ? Pour Laure Adler, les temps ont changé depuis ses propres débuts dans la bataille, à une époque où l’on discutait d’égalité homme-femme uniquement entre femmes, car « on n’osait pas dire les mêmes choses » en présence d’hommes. Mme Adler le rappelle, « l’universalité des droits implique l’universalité tout court » et le féminisme d’aujourd’hui se doit d’accueillir les hommes en son sein. « Nous n’avons pas besoin des hommes, mais nous devons inclure ceux qui le veulent » résume-t-elle.

« Intersectionnalité », voilà le fin mot de l’intervention de Laure Adler. Promouvoir « le métissage des genres, des cultures » au sein du féminisme, à l’image du « féminisme post-colonial », qui met en lumière l’exclusion des femmes noires aux premiers temps du combat pour l’égalité des sexes. L’idéal d’égalité n’est pas une histoire de chromosomes, mais de mentalité et de civilisation.

A l’image de Laure Adler, il revient à tout un chacun de devenir artiste, et d’oser regarder le miroir de l’Art pour y transformer la réalité qu’il y perçoit.

Image : Autoportrait en allégorie de la peinture, Artémisia Gentileschi (1638-1639)

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