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Je ne suis pas allé à la Journée Dédicaces

Je ne suis pas allé à la Journée Dédicaces.

Des Esseintes n’est pas allé à Londres. « À quoi bon bouger, quand on peut voyager si magnifiquement sur une chaise ? » s’interroge-t-il d’ailleurs au moment d’entreprendre son voyage. Imbibé de « porter, cette bière noire qui sent le jus de réglisse dépouillé de sucre », le héros-dandy de Huysmans redoute les désillusions du réel, auquel il préfère l’imagination.

Samedi 1er décembre 2012, il est 9 heures 30, je viens de me réveiller, et c’est ce même sentiment qui m’anime. J’ai peur de la déception de la Journée Dédicaces, qui débute à 14 heures au 27 rue Saint-Guillaume. La Journée Dédicaces, organisée par le BDA de Sciences Po depuis 1947 : un événement incontournable de la vie culturello-estudiantine de Saint-Germain-des-Prés ? Ce n’est pas ce que semblent dire la mine interloquée et le « C’est quoi ? » systématiques en réponse à cette simple question : « Tu viens à la Journée dédicaces ? » Ce n’est pas non plus ce que semble croire mon inconscient alors que je contemple avec un intérêt grandissant ma tasse de café brûlant. Mon for intérieur préfère le café de San Eustachio à la Journée Dédicace. Pourtant, j’aime la littérature.

Tâchons donc de mettre en évidence les raisons d’une réussite en demi-teinte.

La JD, qu’est-ce-que c’est ? À ceux qui, comme moi avant que le directeur de rédaction de la Péniche.net ne m’en informe par inbox, ne savent pas en quoi consiste la Journée Dédicace, je crois qu’il est important de l’expliquer. Pour cela, je laisse la parole à un article informatif publié sur le site internet « Évous », le 28 novembre 2012 : « l’ambition de ce projet est simple : satisfaire un public large et varié par un souci constant porté à la diversité littéraire. Il s’agit d’ouvrir les portes de Sciences Po à un panel d’auteurs allant de la littérature aux sciences humaines et sociales, et de toucher ainsi un vaste public (5000 curieux tous les ans). »

Décortiquons cette description.

– Diversité littéraire et variété du public ? OK.

– Panel d’auteurs ? OK.

– 5000 curieux ? Non. 3000 en 2012, soit 2000 de moins que les chiffres prévus par le BDA sur la base de ceux des années précédentes. Sans le savoir, l’article publié sur « Évous » témoigne de la médiatisation défaillante de la JD 2012. Mis à part sur ce site, celle-ci n’a en effet été principalement évoquée que par l’intermédiaire d’une page Facebook attitrée ou des médias made in Sciences Po. Or, les statistiques ne mentent pas : chaque année, près de 60 % des visiteurs sont extérieurs à Sciences Po. Si l’affluence observée à la JD 2012 a été décevante, c’est donc avant tout la conséquence d’une médiatisation insuffisante en ce qui concerne les médias extérieurs à l’établissement.

Organisateurs de la Journée Dédicace de Sciences Po, membres du BDA, multipliez vos biais d’informations !

Il est fort dommage que tant d’amoureux de la littérature française passe à côté de sa Renaissance de 2012 ! Pour une simple question de médiatisation…

De jeunes auteurs, talentueux, pour certains novateurs, la Journée Dédicace de Sciences Po propose en effet une véritable programmation littéraire, qui fait la part belle aux professeurs de l’établissement. Ainsi de Florian Zeller, ou encore de Julien Capron dont certains se rappelleront certainement les envolées énigmatiques sur l’Odyssée dans le cadre de cet enseignement artistique étrange, l’ « Écriture Littéraire ». Les romanciers de la rue Saint Guillaume sont donc à l’honneur. Les essayistes aussi, avec Étienne Wasmer ou encore Bertrand Badie, deux professeurs de Sciences Po qui ont eu un énorme succès.

À côté des écrivains « maisons », Claude Lanzmann et Aurélien Bellanger ont particulièrement attiré l’attention. Le premier, costume cravate noir, impeccable ; le second, chemise bleue italienne, décontracté. Le premier venu faire la promotion de son dernier recueil ; le second invité pour son premier roman.

On ne présente plus Claude Lanzmann, mais qu’en est-il du jeune auteur de La Théorie de l’information ? Celui que Wikipédia présente comme son ambassadeur n’a pas que des amis parmi les commentateurs. Peut-on néanmoins le réduire, avec le journaliste Jérôme Dupuy, à un Michel Houellebecq « sans humour, sans sexe, sans aphorisme et sans mélancolie » ? Pas si sur. Un auteur moderne plutôt. Conscient des petitesses de sa société. Ironique.

Une programmation littéraire dense – 77 auteurs – et de qualité donc, la JD avait tout pour être une immense réussite. Si seulement…

Si seulement l’organisation n’avait pas été inaboutie. Si seulement Claude Lanzmann, Shoah, Le Lièvre de Patagonie, n’avaient pas été relégué dans un coin sombre du troisième étage de la bibliothèque. Si seulement il n’en avait pas été de même pour le lumineux Aurélien Bellanger. Si seulement la vente de livres ne s’était pas faite par l’intermédiaire d’un système sans pareil, envoyant les acheteurs, munis d’un bon, dans une petite salle obscure, pour que l’on aille chercher leurs livres, qu’ils payent, puis qu’ils reviennent donner leur bon, sous peine de mort, à une vendeuse hyper stressée par sa comptabilité. Si seulement…

Car, cela mérite d’être dit, la JD c’est plus de 6 mois de travail en amont, 15 partenaires officiels, 5600 euros de budget, 76 assistants, plus de « 30 étudiants le jour J pour préparer et aider au déroulement de l’événement » pour reprendre les mots de Morgane Tachon, qui en fut la co-organisatrice !

BDA, tu as failli nous surprendre, nous émouvoir, nous ravir même ! Malheureusement, tu as surtout satisfait les plus fidèles sciences-pistes accompagnés de leurs parents quinquagénaires.

Gageons donc que la JD de 2013 saura corriger les quelques erreurs de celle de 2012, rectifier une ou deux de ses lacunes. En effet, « il en faut peu pour être heureux. Vraiment très peu pour être heureux » ne cessait de répéter Baloo à Mowgli dans l’adaptation Walt Disney du Livre de la Jungle de Rudyard Kipling. Et, le plus modestement possible, je veux me faire le Baloo du BDA de Sciences Po et lui dire qu’il en faut peu pour faire d’un semi-échec un véritable succès, « un peu d’eau fraiche et de verdure », et la JD de 2013 ne sera pas, espérons le, la copie conforme de celle de 2012.

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