Le coup de coeur littérature de l’année 2012 : Peste et Choléra

L’année 2013 déjà bien entamée, La Péniche se permet un coup d’œil dans le rétroviseur pour mettre à l’honneur l’un des livres qui aura marqué la rentrée littéraire passée ainsi que nous, lecteurs. Peste et Choléra, Récit d’une vie pour la science de Patrick Deville, aura obtenu le Prix Femina, à défaut de Goncourt. Retour sur une leçon de biographie et, paradoxalement, de style.

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« Il est jeune encore, et pressé, Yersin, il s’ennuie vite. Il a choisi de devenir explorateur. Il l’avait choisi avant même de devenir médecin. »

Avec Peste et Choléra, Patrick Deville a acquis une renommée littéraire plus forte encore que celle dont ses dix romans précédents lui avaient fait bénéficier. Romancier français, son œuvre est marquée notamment par ses nombreux voyages en Amérique latine et en Afrique. Marque que l’on retrouve notamment dans des œuvres comme Kampuchea ou Equatoria, qui traitent comme souvent chez Deville de vies d’aventuriers, souvent occidentaux, partis à la découverte d’un monde nouveau, immaculé, et qui restait encore à défricher. La conquête de l’inconnu comme leitmotiv de la littérature de l’auteur, ayant débuté aux Editions de Minuit 1987 et publiant depuis 2004 au Seuil. Deville déclare ainsi avoir besoin de voyager, et surtout « pour écrire des livres » . L’idée qui traverse son oeuvre étant que le voyage est, comme l’écriture, un moyen de se réaliser par la découverte de l’inconnu et ainsi de soi.

C’est dans cette perspective que l’on peut voir son dernier livre, Peste et Choléra, biographie littéraire d’Alexandre Yersin, médecin et explorateur suisse et français d’adoption. Présent aux débuts de l’Institut Pasteur, Yersin est décrit par Deville comme un insatiable découvreur, plus féru de nouveautés que de récompenses et d’académismes, et dès lors en marge des circuits classiques du monde de la médecine. C’est cette vie en marge qui intéresse Deville, comment un homme qui a cherché sa vie durant à échapper au conformisme de l’univers de la recherche scientifique a-t-il pu y apporter une si grande contribution. Car on doit à Yersin la découverte et l’étude de la bacille de la peste, ainsi que nombre découvertes moins médiatiques mais tout aussi importantes. Ainsi, la biographie se veut roman, pérégrination plutôt qu’étude historique. C’est là que l’on peut expliquer l’apport et l’intérêt de cet œuvre.

« Yersin est un homme seul. Il sait que rien de grand jamais ne s’est fait dans la multitude. Il déteste le groupe, dans lequel l’intelligence est inversement proportionnelle au nombre des membres qui le composent. »

Suisse et petit bourgeois de naissance, Alexandre Yersin ne paraît pas destiné aux transports d’une existence faite de découvertes et de voyages. Deville nous le montre cherchant toujours à s’extraire des conventions, du sédentaire. Du canton de Vaud à Paris où il étudie la médecine et intègre le déjà prestigieux Institut Pasteur. De cette précoce réussite à des pérégrinations au gré de ses affectations en tant que médecin de marine, Yersin toujours cherche l’ailleurs. Ce qui le conduira à Hong Kong, à découvrir le bacille de la peste, Yersina pestis pour lequel il entrera à la postérité.

« On déroule souvent l’histoire des sciences comme un boulevard qui mènerait droit de l’ignorance à la vérité mais c’est faux. C’est un lacis de voies sans issues où la pensée se fourvoie et s’empêtre. Une compilation d’échecs lamentables et parfois rigolos. »

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Au service de cette recherche d’ailleurs, la structure de l’œuvre contribue à son dynamisme. En effet, on voit par chapitres alternés, comme un echo du propos de l’auteur, la vie de Yersin de façon chronologique entrecoupée de son dernier voyage, fuir la France et la guerre pour l’Indochine. Structure qui permet Peste et Choléra d’échapper au genre de la biographie auquel on aurait pu être tenté de la rattacher.

Doute évacué dès l’incipit, de par le style de Patrick Deville. Sec mais imagé, sobre mais musical, il laisse au lecteur le plaisir de constater qu’il a affaire à de la littérature. Deville colle à son sujet, jusque dans le traitement. Précis, factuel, il laisse aux détours de phrases tomber des intuitions. Parlant des compagnons du dernier voyage de Yersin, fuyards aisée de la France conquise : « Ceux-là riches assez pour ne pas collaborer, qui observent l’horloge au mur et leur montre au poignet. » (p.10), portrait sommaire, mais tout est dit !

Style encore que la métaphore filée du médical dans la vie de Yersin, homme-médecin ou plutôt médecin avant d’être homme, puisque de vie privée, il n’est pas ici question, à l’exception peut-être de sa relation dense avec sa mère, Fanny, fil conducteur de sa vie morcelée par la géographie.

Ainsi, Patrick Deville parvient à dépasser l’assommante biographie historique, en livrant, par un style, fluide, collant à son sujet, une forme de roman-voyage. Il donne ainsi l’Histoire non à travers le regard de l’historien, mais presque celui du disciple, celui qui apprend à travers la vie d’un maître. On ne peut s’empêcher de penser au Limonov d’Emmanuel Carrère, qui cherchait également à faire vivre son sujet plutôt qu’à le figer dans une lénifiante hagiographie. Deville se distingue néanmoins de Carrère en s’effaçant devant son sujet, du moins explicitement, quand l’auteur de P.O.L. cherchait la comparaison, l’identification au littérateur russe.

La forme, encore, interpelle chez Deville, quand il use au fil de son récit de notes et journaux tels quels de Yersin afin d’appuyer son propos. Certains ont décrété le plagiat, d’aucun peuvent penser qu’il s’agit d’un procédé littéraire, somme toute classique, qui consiste à mêler les genres afin de rendre son récit plus vivant. On abondera dans ce sens. Vivant, le récit de Patrick Deville l’est. Par son sujet, son style, sa composition, Peste et Choléra a marqué la rentrée 2012 d’un sceau qui, s’il n’est celui de la pure innovation littéraire, peut être considéré comme celui de la justesse.

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