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Interview de David Foenkinos : Oui la vie est une garce, et après ?

Numéro Deux, un livre sur l’échec mais aussi, la reconstruction et le dépassement de soi.                                   

Dans son dernier livre, Numéro Deux, l’auteur raconte la vie de celui qui n’a pas obtenu le rôle de Harry Potter dans la fameuse saga fantastique… 

En 1999 débute le casting visant à révéler celui qui incarnera Harry Potter, personnage principal du livre de J.K. Rowling. Mais 1999, c’est aussi l’année de la « descente aux enfers » pour Martin Hill. Après des essais plutôt concluants et encourageants, le jeune garçon de 10 ans ne sera pas choisi, et cette défaite le hantera tout sa vie.  

Constamment plongé, contre son gré, dans la fièvre et l’hystérie juvénile du phénomène « Harry Potter », Martin va devoir se confronter quotidiennement à l’Échec. Et ce, pendant des années. Le personnage de fiction devient alors l’obsession de ce jeune garçon, pourtant en pleine construction. Faisant constamment irruption dans sa réalité, Harry Potter prive Martin de vivre sa vie qui, elle, est bien réelle. 

David Foenkinos parvient toujours à introduire poésie et Beauté, offrant à son œuvre la douceur nécessaire, malgré l’amertume de l’histoire. 

Entretien avec un artisan de la Beauté…

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Q : En 2010, dans un article de La Péniche dédié à la sortie de votre livre Lennon, vous déclariez en toute humilité « J’espère juste avoir de l’inspiration pour le prochain livre ». Si cette phrase révèle un trait fort de votre personnalité, la modestie, elle force également la question : Alors, 11 ans après, comment trouvez-vous encore l’inspiration ?

R : Je pourrais répondre la même phrase. Là je fais une vraie pause cependant, et je n’ai plus envie d’écrire pour le moment : entre théâtre, films, livres… je n’ai pas arrêté. Et d’ailleurs je me dis… Il ne faut surtout pas que j’aie d’idées en ce moment ! 

Comment je trouve l’inspiration ? C’est vraiment hasardeux à vrai dire… Honnêtement pour celui-ci, je n’en avais pas… Au début du confinement, ils ont repassé Harry Potter, j’ai regardé, je suis allé sur la page Wikipédia, et surtout, j’ai vu cette fameuse interview de la directrice de casting. Je ne sais pas vous, mais ses mots prononcés m’ont immédiatement interpelé : « Il lui manquait ce petit truc en plus ». J’ai immédiatement eu une pensée pour cet Autre

Q : Écrire demande aussi de faire « des pauses », c’est bien cela ? 

R : Oui, car il faut vivre ! Il faut expérimenter des choses et se nourrir ! Mon inspiration, je la dois surtout à mes moments de vie : je m’intéresse, je découvre plein de choses, je visite… Souvent quelque chose se crée à la suite de ces découvertes. Mais actuellement, si rien ne se passe, ce n’est pas plus grave ! 

Q : Entre CharlotteLa Famille Martin ou Numéro Deux, votre dernier livre, on voit qu’un véritable travail d’enquêteur est réalisé au préalable. Comme si les premiers éléments de vos romans devaient être suffisamment ancrés dans le réel, comme s’ils devaient constituer une « base réelle » pour ensuite, les habiller à votre guise de poésie. Est-ce une volonté ?

R : Oui je crois que vous avez raison, j’ai souvent besoin de matière et de base réelleLe mystère Henri Pick et bien sûr, Charlotte, en sont les preuves… Ce dernier livre, Numéro Deux, n’aurait pas été écrit si je n’avais pas eu accès à la vie passionnante de J.K. Rowling, tout cela m’a beaucoup intéressé finalement.

Q : Mais avez-vous fait le pèlerinage jusqu’à Londres et aux studios d’Harry Potter, comme vous l’aviez fait pour le livre Charlotte, en vous rendant dans le Sud de la France ? 

R : Ah non en effet… Mais Charlotte, c’est le livre de ma vie.

J’ai mis des années à l’écrire, il est le plus important pour moi. Il n’y avait pas grand-chose sur cette femme, j’ai mis beaucoup de temps à me connecter avec elle, la découvrir… Je n’arrivais même pas à écrire ce livre. Comment mettre les mots de l’Admiration ? Comment expliquer l’importance que représentait cette artiste pour moi et à quel point je l’admirais ? Je ne me sentais pas à la hauteur d’un point de vue littéraire. C’est pourquoi le succès du livre a été au-dessus de tous mes espoirs !

Q : Mais c’est déjà très beau d’avoir eu une révélation telle dans sa vie non ?

R : Merci de me dire ça… C’est très rare que l’on adopte ce point de vue avec moi. Souvent lorsque que je me livre comme ça sur Charlotte, on s’empresse de me répondre « oh non ne dis pas ça, le prochain sera génial comme d’habitude » sans véritablement comprendre ce que j’entends par-là. Je pense qu’il est déjà magnifique d’avoir ressenti ce que j’ai pu ressentir avec ce livre, au moins une fois dans sa vie…  

Q : Les musées, la peinture et même, le personnage de gardien de musée sont des symboles que l’on retrouve souvent dans vos ouvrages. 

En fait l’Art vous obsède ?  

R : Oh je n’ai plus d’inspiration donc je réécris les mêmes histoires ! Non… plus sérieusement, dans Numéro Deux je fais effectivement un clin d’œil à mon livre Vers la beauté, lui-même en lien avec Charlotte … Car finalement, malgré ma volonté de me renouveler, mes livres parlent souvent du thème de la reconstruction et notamment, la reconstruction par la Beauté, comme étant capable de sauver, de consoler. C’est un des thèmes principaux de la vie de Charlotte Salomon d’ailleurs. Elle s’extirpe de la folie et du désastre par la création, et c’est ce qui me bouleverse chez elle. Se détacher d’un drame en s’entourant de la Beauté, de choses qui nous touchent. 

Q : J’allais y venir… Vous écrivez de très belles phrases à ce sujet 

« La Beauté demeure le meilleur recours contre l’incertitude »

« La contemplation de la beauté était un pansement sur la laideur »

Pensez-vous que l’on puisse soigner, panser, par l’Art et la Beauté ?

R : Je crois complètement en cela en effet… Je dirais même que c’est salvateur : il faut mettre de la Beauté de partout. Dans mon roman Les Souvenirs, je montrais que l’on pouvait soigner par la Beauté en transformant ces maisons de retraites hideuses…

Et encore une fois, dans Numéro Deux, Martin se réfugie dans la peau du gardien de musée au Louvre afin d’échapper au contemporain et à Harry Potter. Ne plus penser à rien et s’évader par la Beauté. 

Q : Cependant, l’autre pan de vos romans, c’est cet ancrage dans le réel, d’ailleurs responsable de de la douleur, de l’amertume de vos histoires. Vous déclariez sur C à Vous, « le problème de la réalité, c’est qu’on n’a pas beaucoup le choix ». Cette phrase résonne avec votre philosophie qui invite constamment à « prendre en charge le réel ». 

Selon vous, la mission de l’écrivain serait davantage de dévoiler et révéler la Beauté présente dans le réel, ou bien d’idéaliser la morne réalité ?

R : En fait, je pourrais dire que c’est une manière d’idéaliser, de sortir du réel. Pourtant, je me suis rendu compte, au fil de l’écriture, à quel point c’était personnel : c’était mon obsession. J’ai vécu pendant des semaines en soins intensifs, avec la proximité de la mort… et j’ai le sentiment que, quand j’ai retrouvé une chambre avec des livres, pour quelqu’un qui n’aimait pas lire, j’ai ressenti un sentiment très étrange. Quand j’ai ouvert les livres après cette épreuve, je ne lisais plus les histoires simplement, je lisais les phrases. La Beauté des phrases, la langue, les mots. Comme si cette proximité avec la mort m’avait permis de me reconnecter avec la sensibilité. Et à partir de là, je me suis mis à vaguer dans les musées, à explorer chaque nouvelle chose, à me concentrer sur chaque détail… à aimer la vie d’une manière plus profonde finalement. La Beauté ne peut pas tout réparer, elle ne peut pas tout soigner non plus, mais dans certains moments de douleur et de difficulté : elle peut clairement apaiser.

Q : D’ailleurs, on peut se sentir un peu déconcerté face à l’opposition entre votre personnalité, très solaire et joviale, et la mélancolie, le chagrin, de vos romans. L’écriture est-elle une manière de libérer la part invisible de votre personnalité ?  

R : On me voit toujours dans les émissions, avec beaucoup d’humour, en étant très souriant et léger. Je pourrais arborer un ton plus grave, plus sérieux, mais je ne fais qu’agir naturellement… Je n’ai pas besoin de me complaire dans une personnalité qui collerait à mes livres sur la réalité. 

Je suis capable de ressentir la douleur et la lourdeur de la vie de mes personnages, notamment lorsque j’ai écrit Vers la Beauté, qui relate une agression sexuelle subie par une jeune femme. Je me sentais en connexion avec ce personnage féminin, c’était très déstabilisant.

Bref, je pense qu’on est tous doubles finalement. Parfois je peux passer des journées entières à lire, à écrire, dans une solitude mélancolique et le lendemain, être sur un plateau de tournage avec Ramzi, François Damiens, en train de tourner des scènes burlesques. Je me sens très (très) double. 

Q : Merci pour ce détour vers la beauté… On va finir sur une touche plus légère et contemporaine…

***

À la question, quel est votre livre préféré, vous répondez toujours Un homme de Philip Roth alors je préfère vous demander votre film préféré. 

R : Eternal Sunshine of the Spotless mind. 

Je me rappellerai toujours l’émotion esthétique lorsque je suis entrée dans ce cinéma. En retard, la séance avait commencé, et j’ai aperçu cette belle image de Jim Carrey sur cette grande plage. Il me bouleverse. 

Q : Avez-vous lu le dernier Houellebecq, votre concurrent pour cette rentrée littéraire ?

R : Je l’ai commencé hier soir ! Mais bon… j’adore Houellebecq, c’est mon écrivain français préféré je pense… mais j’attends quand même parce que, Houellebecq a écrit des livres tellement extraordinaires qu’on peut ressentir une appréhension en lisant ses nouveaux livres : est-ce qu’il sera aussi bien ?

Q : Pourtant stylistiquement parlant, vous semblez assez différents… Si vous paraissez tous les deux assez ancrés dans la réalité, c’est un réel différent. Avec son ton pessimiste, cynique, nonchalant, il aime à se projeter dans l’avenir et mettre en exergue les troubles sociétaux de notre époque contemporaine… Vous semblez davantage attaché au réalisme psychologique de vos personnages, à la réalité quotidienne qui nous tombe dessus. 

R : Oui c’est vrai… Mais lui, c’est le propre des génies : il délimite le terrain des autres. Il m’empêche d’écrire comme lui. Une fois qu’il se lance sur un sujet en particulier, il est difficile d’aborder le même domaine…

Et d’ailleurs, sortir mon livre Numéro Deux en même temps que Houellebecq m’a fait sourire… 

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Finalement, dans un tout autre registre, et à une tout autre époque, les histoires de David Foenkinos peuvent faire écho à cette citation de Balzac, à la fois glaçante et tellement stimulante,

« Je pense à ceux qui doivent en eux trouver quelque chose après le désenchantement ».

David Foenkinos, avec « une mélancolie joyeuse », trace le chemin de ce jeune garçon, confronté bien trop tôt au désenchantement de la vie, à sa vulgarité et à sa dureté. 

Mais cela fait aussi partie de la réalité que de réussir à se relever et d’apprécier la beauté qu’elle renferme. 

« Rien n’est jamais tout lisse » semble nous dire l’auteur. Le réel, c’est ça. Des allers-retours entre la dureté de votre quotidien, et la beauté qu’il contient.

Loin d’être simplement un livre sur la désillusion, le désenchantement, il est aussi un appel à la vie. 

Alors enivrez-vous de beauté, c’est là qu’est le secret !

Crédit image : ©DONOSTIA KULTURA