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Hors-saison

Épisode 2 : hiver 

Alors que la nuit continue de nous surprendre aussi tôt, ayant grignoté le jour à ses frontières, que le froid est de plus en plus glacial, l’hiver est proclamé sans même s’en apercevoir. Dans son impasse, l’automne a été incompris, au point de nous amener à croire en un hiver interminable, comme si celui-ci n’était que la simple prolongation de l’automne, mélange de saisons depuis octobre. Bien au contraire, l’hiver n’est plus la saison qui s’approche d’un pas fatigué vers la fin d’un cycle, mais la fin elle-même, la saison qui clôt la scène et la pièce entière : « Winter is coming ». Au-delà de cette porosité du mois de décembre – l’hiver suivant l’automne avec docilité – les deux saisons sont loin d’être confondues dans les esprits : à l’automne morbide succède un hiver festif, mais encore bien encapuchonné. 

« Il neige

                        sur mon toit et sur les arbres

Le mur et le jardin sont blancs

                                                le sentier noir

                                    Et la maison s’est écroulée sans bruit

                                                Il neige »

Pierre Reverdy, « Souffle »[1] 

Comme l’automne a sa feuille morte, l’hiver a sa neige. C’est ici que réside la grande différence derrière la transition trop lisse de décembre. Alors que l’automne était la saison du « moi », de l’interrogation d’un for intérieur, la neige écrase tout de son teint monochrome. Le sol d’octobre fut tacheté d’orange, de jaune, d’un vert qui résiste ; l’hiver enrobe le monde dans sa couverture blanche. C’est à peine si, dans ses plus grandes œuvres, la neige laisse encore un arbre devenir un point noir, perdu. La neige est la saison de l’immensité, mais l’immensité dangereuse, qui terrifie en dissimulant tout repère. Ce n’est plus le temps de l’unicité mais de l’unité : dehors, le monde est un. « la maison s’est écroulée sans bruit », il n’y a plus rien. Que la neige. 

« Jolie neige nouvelle 

toi qu’arrives du ciel 

dis-nous dis-nous la belle 

ohé ohé ohé 

Quand est-ce qu’à Noël 

tomberont de là-haut 

des dindes de Noël 

avec leurs dindonneaux 

ohé ohé ého ! »

Jacques Prévert, « Noël des ramasseurs de neige »[2]

Le chant des enfants, celui des fêtes de fin d’année, est déjà le seuil de la mesquine cruauté de l’hiver. Cette saison, si froide, si brutale par nature, est devenue le siège de la lumière du foyer, de la famille réunie, des repas plantureux. En voulant corriger la glace de l’hiver, nous en avons fait le feu de la philia. Double visage de l’hiver : la disparition de la chaleur extérieure, de la proie de l’animal, a entraîné sa concentration autour de la tablée idéalisée. L’hiver est une saison en fête, mais des fêtes recroquevillées, bien à l’abri de l’extérieur venteux. Seulement voilà, cette frontière est loin d’avoir été si bien négociée. Le manque qui caractérise l’hiver – manque de chaleur, manque de soleil, manque d’argent – n’est pas partout compensé par le plaisir de douces retrouvailles. Car si l’on en vient encore à se demander « Quand est-ce qu’à Noël / tomberont de là-haut / des dindes de Noël », c’est que Noël n’est toujours pas un cadeau universel. Pour les uns, hiver coloré, pour les autres, hiver blanc

« Tout est dur, clair, sans voix, et mort ; 

l’hiver est fermé comme un livre. 

On dirait que la vie a tort 

de vouloir encor vivre. »

Guy-Charles Cros, « Croquis de janvier »[3]

Là paraît l’impassible façade de l’hiver. C’est le calme, le calme du cimetière qui persiste après novembre ; non celui qui repose après une vie bruyante, mais celui qui effraie, qui empêche d’entendre. Si l’automne était la décrépitude de la gaieté, l’hiver en est sa fin annoncée. La chute des feuilles, la pluie, tout cela n’était que l’atermoiement d’un monde qui ne peut éternellement fuir son ultime soupir. Les premiers flocons ne font plus la joie des enfants, c’est l’annonce de l’heure dernière. Aussi étonnant que cela puisse paraître lorsque l’on imagine l’hiver festif, cette saison semble retenir son souffle en attendant la renaissance prochaine. « l’hiver est fermé comme un livre », on attend d’ouvrir le suivant. Transition manquée. « sans voix, et mort », on attend. 

« Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires,

Des histoires du temps passé,

Quand les branches d’arbres sont noires,

Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé !

Quand seul dans un ciel pâle un peuplier s’élance,

Quand sous le manteau blanc qui vient de le cacher

L’immobile corbeau sur l’arbre se balance,

Comme la girouette au bout du long clocher ! »

Alfred de Vigny, « La neige »[4]

À défaut de vivre en hiver, cette introduction de Vigny montre qu’il est encore possible d’imiter la vie passée. Si le monde dehors s’est éteint, demeure celui de l’histoire, de l’imagination qui, d’un coup, brise la glace de l’immobile. L’aventure naît de l’inaction, le rêve, du sommeil. Avec les enfants qui demandent à leurs aînés d’animer d’histoires leurs visions moyenâgeuses, le fleuve tranquille de l’hiver est bouleversé, le trouble renaît. L’hiver n’est qu’un adulte trop sérieux, trop pâle. Il lui faut cette enfance, ces bonhommes de neige qui trouvent dans le vertige blanc un relief nouveau. Comme si, une fois de plus, l’humain avait voulu corriger le cycle des saisons, il donne à l’hiver la polychromie qui peut-être lui manquait. Si l’automne est naturellement en mouvement, l’hiver ne l’est que par artifice. C’est un temps retravaillé, fondu et forgé à nouveau pour équilibrer terreur blanche et rupture révolutionnaire. Saison énigmatique, c’est à ne plus savoir ce qu’il faut véritablement croire.

« Pour faire un grand bonhomme blanc, 

Tout le monde prend son élan. 

Après ça, bataille de neige ! 

On s’agite, on crie, on s’assiège. 

Et puis on rentre, le nez bleu, 

Pour se sécher autour du feu. »Lucie Delarue-Mardrus, « L’hiver »[5]


[1] Reverdy, Pierre. « Souffle », Sable mouvant et autres textes. Gallimard, coll. « Poésie », 2008 [1959].

[2] Prévert, Jacques. « Noël des ramasseurs de neige », Noël des ramasseurs de neige. Rue du monde, 2012 [1985].

[3] Cros, Guy-Charles. « Croquis de janvier », Avec des mots. Durand, 1928 [1927]. 

[4] Vigny (de), Alfred. « La neige », Poèmes antiques et modernes. Paleo Eds, 2013 [1826]. 

[5] Delarue-Mardrus, Lucie. « L’hiver », Poèmes mignons, pour les enfants. Gedalge, 1929.

Crédit image : ©Hans Braxmeier