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Être heureux à notre époque

« Le bonheur positif et parfait est impossible ; il faut seulement s’attendre à un état comparativement moins douloureux. »  L’art d’être heureux, Schopenhauer. 

John Lennon répondait enfant à la question (si souvent posée dans ces formulaires de rentrée) : « Que veux-tu faire plus tard ? », qu’il souhaitait « être heureux ». Son but ultime, alors naïf et immature ne répondait pas à la question pragmatique de sa maîtresse qui lui répondit alors qu’il n’avait rien compris à la question, et J. Lennon lui rétorqua qu’elle « n’avait rien compris à la vie ». Cette anecdote est symptomatique d’une tragédie sociétale, d’un dilemme majeur. Faut-il être heureux ? Doit-on être heureux ? Et ce à quel prix ? 

La dernière question est fondamentale, car quiconque se verrait posé ces questions répondrait par l’affirmative. Mais s’il s’agit d’être heureux à un instant t en faisant le choix 1, qu’en est-il, si, à l’instant t+1 je dois assumer mon choix et j’en suis malheureux ? Aurais-je du faire le choix 2 qui ne m’assurait pas un bonheur prochain mais peut-être plus lointain mais plus durable ? 

La question du bonheur s’entremêle avec des considérations temporelles (court, moyen, long terme, durée, transcendance…), spatiales et matérielles. Peut-être est-ce un privilège de se poser cette question, d’avoir cette liberté. En temps de guerre, de déportation, de génocide, de famine, la question apparaît un luxe. La question du bonheur se substitue à celle de la survie.  Être heureux paraît donc présupposer une certaine sécurité matérielle. Être heureux se lie intrinsèquement à un certain dégagement des nécessités de la vie, à une certaine prise de distance vis-à-vis du besoin de travailler pour subvenir à ses besoins, pour se maintenir. Le bonheur semble arriver dans un second temps, comme un bonus, qui s’extraie de la contingence, s’offre comme horizon à celui qui a le choix. 

Le bonheur semble communément apparaître comme un graal, une quête. Le bonheur est censé être LA source de motivation, le but ultime de notre « mission terrestre ». Le bonheur serait à la clé, un but à atteindre. Le bonheur nous nargue, nous titille comme une carotte que nous ne croquerons jamais vraiment à pleine dents. Qui pourrait honnêtement et objectivement dire qu’il fut heureux à chaque instant ? Comment juger objectivement de notre bonheur ? Qui ne s’est jamais demandé à quoi rimait concrètement cette notion abstraite qu’est le bonheur ? 

Selon l’idéal des Anciens, le bonheur est étroitement lié à l’idéal de la vie bonne, du philosophe en contemplation, qui atteindrait le bonheur au sens de vertu. La vie du philosophe, la vita contemplativa, vertueuse en serait la clé. Passé cette conception quelque peu théorique et idéaliste. Qu’est-ce qu’être heureux en 2022 ? 

Nous parlons d’« époque », un terme porteur de sens. Lorsque Hannah Arendt l’emploie notamment, elle retient non pas une simple période déterminée de manière arbitraire et scientifique, mais un ensemble d’événements et de systèmes de représentations qui constituent une époque. Ces éléments, communément admis comme révélateurs de « l’esprit d’une époque » sont des manières réelles d’être au monde. Mais quel est l’esprit de notre époque ?  

Notre époque (du moins par ce que l’on connaît en « Occident ») est celle de la révolution numérique, de l’hyper-mondialisation, de l’ultra-connecté, des cyberattaques et cyber harcèlement, de l’ère anthropocène, de l’urgence climatique. Elle est celle des migrations massives dues aux conflits et celle des premiers réfugiés climatiques. Notre époque est celle des épidémies, d’une pandémie sans précédent, du creuset des inégalités, d’entreprises qui réalisent du profit à travers l’exploitation d’humains, du génocide d’une population. Notre époque est celle de conflits ethniques, d’attentats, d’extrémisme, de racisme, de violences conjugales, de féminicides, de discriminations. 

Qu’en est-il du bonheur ? 

Parmi autant de mots grossiers, négatifs, mais bien vrais. Pour la plupart ils ont traversé les époques, persistent, certains s’amplifiant dangereusement. Ce qui est frappant c’est l’accumulation. Notre époque est aussi celle de la prise de conscience et de la dénonciation. Réminiscences de mai 68 ? La parole à bien des égards se libère, la dénonciation s’organise, la lutte devient sérieuse. 

Notre époque est celle de la responsabilisation. Face à l’urgence climatique, la nouvelle génération paie le prix fort des excès d’un autre temps. Mais alors à qui la faute ? Aux climato sceptiques d’alors, qui ralentirent la prise de conscience et l’action ; ou aux freins multiples de notre société. Le fait est que notre époque est celle d’une lourde responsabilité qui pèse sur la jeunesse. Le risque à toutes les échelles est grand, l’insouciance s’est évanouie. La prudence est de mise face aux réseaux sociaux, au voisin, dans les lieux publics, au quotidien face à nos émissions, à l’école pour « s’assurer un avenir ». 

Qu’en est-il du bonheur quand nous savons que nous vivons en un mois au plus avec ce que consomme en une année un habitant à l’autre bout du monde ? 

Qu’en est-il du bonheur quand on sait qu’au-dessus de notre tête plane un trou béant, qui laisse s’engouffrer toujours plus, toujours trop de rayons ? 

Qu’en est-il du bonheur quand le lendemain est incertain, qu’on ne sait si l’on devra rester, pour une durée indéterminée, dans notre appart de 10m2 ? 

Qu’en est-il du bonheur quand la société vous classe en CSP, vous prédétermine à y prendre part active ? 

Où est le facteur X dans la place que l’on occupera dans la société ? Si j’ai le choix c’est entre des professions, des études, mon appartenance à cette société matérialiste, consumériste est présupposée, le détachement devrait être radical. 

En 2022, le bonheur est peut-être l’insouciance, l’oubli, se centrer autour de son nombril, car la tâche est herculéenne, et l’angoisse s’engouffre aisément dans l’intériorité. 

Dans cette perspective, Schopenhauer considérait la souffrance comme positive, toujours éprouvée, elle est donnée avec la vie, elle lui est intrinsèque. À l’inverse, le bonheur est négatif et vient annuler la souffrance, il vient soustraire ce que l’on vit toujours ; c’est pourquoi nous ne pouvons pas le sentir. À ce titre, qui n’a jamais éprouvé à quel point un moment désagréable s’éternisait, face à l’éclair que représente un instant heureux ? Souvent, nous ne nous sentons pas heureux, c’est a posteriori que nous nous rendons compte que nous étions heureux. 

Être heureux à notre époque serait donc une forme d’ataraxie, c’est un bonheur en courant alternatif, par éclair. Un bonheur qui viendrait nous soustraire à notre condition humaine, qui, intrinsèquement, nous place dans une quête incessante, éreintante. Le bonheur nous soustrait de cette existence déterminée, influencée, contingentée, angoissée, pressurisée, et soumise à des enjeux dépassants largement l’individuel. À notre époque, être heureux c’est donc cesser de souffrir. 

Crédit image : ©Le voyageur contemplant une mer de nuage, Caspar David Friedrich, 1817-1818