Billet d’humeur : L’Oscar du moins pire film

Billet d’humeur : L’Oscar du moins pire film

Dans la nuit de dimanche à lundi dernier avaient lieu les Academy Awards : les Oscars, rendez-vous annuel des cinéphiles et professionnels du métier au même titre que Cannes, et d’ailleurs généralement pour récompenser des films qui avaient débuté à ce même festival français. Faute de pouvoir y assister j’ai, comme chaque année, regardé la cérémonie depuis mon ordinateur, et comme chaque année j’ai revu les mêmes motifs ressortir. La saison des cérémonies se clôt par ce fameux week-end faisant le pont entre les Césars et les Oscars, mais surtout par le dernier prix donné au « Best Picture » : le meilleur film. Censé être le point culminant de l’année 2018 au cinéma, cette année l’Oscar a été attribué à … Green Book. Soit. Un film sur lequel – presque – tout le monde s’accorde pour dire qu’il était réussi, mais méritait-il réellement l’hommage ultime, la consécration suprême ? Face à lui étaient en compétition le doux Roma d’Alfonso Cuaron, le pinçant Vice d’Adam McKay, le cynique BlacKKKlansman de Spike Lee, le légendaire Black Panther de Ryan Coogler, l’électrique A Star is Born de Bradley Cooper, le tordu The Favourite de Yórgos Lánthimos et enfin le bruyant Bohemian Rhapsody de… de qui exactement ?

Avec de tels concurrents, on pourrait se dire que le biopic de Peter Farrelly serait au moins exceptionnel, un chef-d’oeuvre ! Pourtant, le film a beau faire consensus, il n’est pas le bijou à vocation cultissime de l’année. Et si on se penche sur les gagnants dans la même catégorie sur les 20 dernières années, on commence à voir le premier des motifs récurrents qui ressortent de ce genre de cérémonies élogieuses à outrance.

2000 : Gladiator
2001 : A Beautiful Mind
2002 : Chicago
2003 : The Lord of the Rings: The Return of the King
2004 : Million Dollar Baby
2005 : Crash 2006 : The Departed
2007 : No Country for Old Men
2008 : Slumdog Millionnaire
2009 : The Hurt Locker
2010 : The King’s Speech
2011 : The Artist
2012 : Argo
2013 : Twelve Years a Slave
2014 : Birdman or (The Unexpected Virtue of Ignorance)
2015 : Spotlight
2016 : Moonlight
2017 : The Shape of Water
2018 : Green Book

De cette jolie petite liste, on retiendra que n’y figurent pas Brokeback Mountain, Inglorious Basterds, La La Land, ou encore Inception, ayant pourtant tous acquis une certaine gloire postérieure plus grande que la plupart des détenteurs du fameux titre de cette liste. Pour comprendre cette incohérence, on peut s’intéresser avant toute chose au vote : au centre de l’élection – car c’en est véritablement une – se trouvent les votants et la manière de voter. Concrètement, l’académie – le groupe de votants – ce sont 8000 personnes qui selon une étude de 2014 du Los Angeles Times auraient en moyenne 63 ans, seraient à 76% des hommes et à 94% des personnes blanches – la tendance a heureusement changé depuis le scandale #OscarSoWhite de 2016, et les votants se sont diversifiés. Ces 8000 « vieux hommes blancs » sont alors séparés en 17 catégories ayant chacune ses conditions d’éligibilité. Chaque catégorie vote pour son champ d’activité (les acteurs votent pour les acteurs etc.) selon le tableau suivant : ​

Ainsi, quelqu’un comme Margot Robbie ne pourra pas voter pour le meilleur mixage du son, ce qui fait plutôt sens : jusque là, tout va bien. De plus, la proposition ayant le plus de voix gagne la catégorie, ce qui encore une fois parait plutôt logique. La seule catégorie échappant à ces règles est celle qui nous intéresse : meilleur film. Ici, pour recevoir une nomination, un film doit récolter au moins 5% des voix de l’académie lors de la première phase de vote, soit au moins 400 voix – s’ils votent tous. De plus, les votants disposent d’un ballot où ils doivent ranger les nommés de 1 à 10 au maximum (entre 5 et 10 films nommés chaque année) lors de la phase de vote pour le gagnant. Si aucun des nommés n’atteint 50% des premiers votes, les voix sont redistribuées jusqu’à ce que l’un d’eux brise le plafond des 50% +1 voix. Ce mode de scrutin mériterait presque sa place dans les pages de notre précieux Duhamel-Tusseau tellement il est complexe.

​À partir de là, on peut commencer à remettre en question la légitimité du gagnant : il fait consensus, mais n’est pas « le meilleur » au sens des votants. Et si ce n’était que cela… En se penchant sur les comptes-rendus de votes, on peut lire que nombreux sont les votants qui n’ont pas vu les films qu’ils sont censés juger, et que cela se passe à peu près comme une élection de délégués au collège : on vote pour son ami. ​Ajoutez à cela les milliards dépensés en marketing par les « Big Six » – les six plus gros studios de production, et la pression exercée par les producteurs et distributeurs sur les votants « for your consideration » et vous avez une industrie de campagne un peu douteuse, sans même parler des pratiques de certains, pour ne nommer que le tristement célèbre Weinstein.

Les campagnes marketing en sont devenues si intenses et agressives qu’en somme, il est possible de prévoir le gagnant du meilleur film en se basant sur un pur outil mathématique : les statistiques. Le gagnant ? Un drame (surtout pas un film de genre !!) de plus de deux heures, racontant l’histoire vraie ou adaptée d’un autre médium d’une figure héroïque (oppressée c’est mieux). ​En somme, l’Oscar du meilleur film, dont beaucoup ont plaisir à me rappeler qu’il « ne veut plus rien dire » reste d’une influence majeure quand on regarde les chiffres : les films vainqueurs toujours en salles font un pic d’audience soudain, les autres se vendront mieux par la suite sur les plateformes physiques et de VOD, l’équipe du film sera bankable pendant un certain temps, et surtout : les distributeurs se feront de l’argent. ​Cette approche cynique d’une cérémonie qui se voulait au départ récompensant la crème de la crème du cinéma anglo-saxon finit par se décrédibiliser, et cela s’en ressent du point de vue des audiences : en 2014, 43,7 millions de personnes avaient regardé la cérémonie en live pour seulement 32,9 millions en 2017, une chute phénoménale qui décourage d’autant plus les spectateurs restants. Tant de problématiques qui font qu’on élit le moins mal aimé plutôt que le bien aimé « meilleur film de l’année ».

Rita Faridi
@seizethemovies

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