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Divagation littéraire : sociologie du marque page

Une découverte est venue agrémenter la tâche d’aide bibliothécaire que j’accomplis dans le cadre d’un job étudiant. Debout, en première ligne, je range et rerange, scrute les cotes, retourne l’alphabet dans tous les sens, souris aux énervés, encourage les plus timides, plie les genoux pour ranger les DVD… Ma découverte s’est faite par hasard, en ramassant des livres indisciplinés qui refusaient l’étagère : deux beaux marque- pages libérés par la chute de plusieurs volumes. Dès lors j’ai décidé de feuilleter chaque livre avant de le ranger pour en trouver d’autres, et mon intérêt n’a cessé de croître. Il y en avait beaucoup d’autres.
Selon le genre littéraire et probablement la personnalité de chaque lecteur ou lectrice, le marque-page diffère, et je me suis prise à élaborer une sorte de sociologie du marque-page.

Par exemple :
Le ticket de métro : les gens pressés mais qui s’obstinent à lire dans les transports voire en marchant, l’utilisent pour ponctuer leur lecture.
La page cornée : pour le lecteur qui ne s’embarrasse pas de scrupules : facile et rapide, pas d’investissement.
Un clou, un chouchou, une barrette plate (le livre n’apprécie pas) ce sont mes trouvailles du rayon jeunesse. Les enfants utilisent ce qu’ils ont sous la main et… qui traîne au sol ?
La photo ou la lettre d’une amoureuse : un musicien l’a abandonnée dans des partitions.
Des marque-pages de Klimt achetés en musée, ce sont cette fois des amateurs de poésie.
Des pages de magazine découpées représentant des tableaux, abandonnées par des historiens.
Des cartes “métal mission” ornées d’un Jésus qui joue des pectoraux, insérées dans les livres de jeux d’énigme et de geeks.
Des post-it ou des bouts de page déchirés, intercalés à la hâte par des lecteurs peut-être dérangés par un importun.
Certains dévoreurs de romans transforment leurs livres en herbiers ; d’autres y glissent des cartes postales (moches) qu’ils n’ont pas voulu jeter. Les fins gourmets oublient une carte de restaurant, les paniqués laissent leurs ordonnances, les détendus un billet de cinq euros. On peut imaginer ce que la sociologie du marque page pourrait nous apprendre si on voulait s’y intéresser de plus près. Aussi j’ai commencé une collection.

Albane Miressou-Got

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