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Vers la fin du système bipartisan au Royaume-Uni ?

Ed Miliband, Nick Clegg et David Cameron.
Ed Miliband, Nick Clegg et David Cameron.

Le Royaume-Uni en a-t-il fini avec le système bipartisan ? Ce qui semblait un des piliers inébranlables de la démocratie britannique est-il en fin de vie ?

La question agite le royaume alors que la campagne pour les législatives de mai 2015 vient de commencer officiellement, et que les premiers sondages électoraux sont publiés. De nouveaux partis jusqu’ici ultra-minoritaires, comme le UKIP ou le Scottish National Party (SNP), ont profité de la décadence des partis traditionnels pour gagner en audience.

Dans un système politique qui semble en crise, ces outsiders séduisent notamment un électorat qui se sent abandonné par Westminster. 

Les partis traditionnels à la peine

La tendance qui se dégage des sondages électoraux, souvent fiables au Royaume-Uni puisque les partis et leurs candidats sont connus depuis longtemps des électeurs, c’est le fléchissement des Tories et du Labour. Le 22 décembre, ces derniers étaient donnés à 36% de voix, légèrement devant les conservateurs à 32%.

Restent donc près d’un tiers des électeurs qui choisiraient d’autres partis : 16% pour le UKIP, 6% pour les lib-dems, 5% pour les verts, 4% pour le SNP. Une configuration inhabituelle dans un pays habitué à ce que les Tories et le Labour réunissent à eux deux au moins 90% des voix : en 1964, heure du bipartisme triomphant, ils avaient réuni 98,5% des suffrages exprimés.

Dès lors, la probabilité d’un « hung parliament » (lorsque aucune des formations ne parvient à remporter la majorité absolue des sièges) est assez élevée. Et ce, malgré un système qui favorise traditionnellement le bipartisme, puisque le scrutin majoritaire à un tour pousse les électeurs à « voter utile », et qu’il désavantage fortement les partis minoritaires en terme de sièges.

Bien qu’ils s’en défendent pour le moment, Labour et Tories réfléchissent dès à présent aux coalitions possibles, influant dès à présent sur leur ligne de campagne, à l’image des Tories qui ont donné des gages au UKIP en adoptant une rhétorique europhobe. Au Labour en revanche, on estime qu’il est encore possible de gagner une majorité absolue, et les tractations avec les autres partis n’ont pas commencé, du moins pas officiellement. Mais en cas d’échec, les travaillistes pourraient s’allier avec les verts, voire avec le SNP, en leur promettant plus de pouvoirs pour les régions. Reste que la situation est quasi-inédite pour le Royaume-Uni, rendant toute prévision hasardeuse.

Nigel Farage, le leader d'UKIP
Nigel Farage, le leader d’UKIP

L’attrait de nouveaux concurrents : UKIP, SNP

Pourtant, cette situation rappelle par bien des aspects l’évolution politique de beaucoup de pays de l’Europe continentale. Les partis de gouvernement en déclin peinent à convaincre les électeurs, qui se tournent alors vers un parti populiste — ici, le UKIP. Pour lutter contre ce trouble-fête, les leaders des partis établis reprennent alors sa réthorique, europhobe, xénophobe, populiste — provoquant presque mécaniquement une montée du trouble-fête en question qui bénéficie d’un « effet de cadrage » médiatique autour des thèmes sur lesquels sa réthorique est le mieux rodée.

Ainsi, les Tories essoufflés par 5 ans de pouvoir, espèrent-ils se relancer en promettant un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union Européenne en cas de réélection de David Cameron, ou en faisant courir le bruit qu’ils souhaitent réexaminer la libre circulation des personnes dans l’espace Schengen. Mais c’est bien Nigel Farage, le leader du UKIP, qui contrôle l’agenda politique, entretenu notamment par la défection de députés conservateurs qui viennent rejoindre son parti.

De l’autre côté, le Labour peine à convaincre avec le très peu charismatique Ed Miliband, à milles lieues de l’aisance et du naturel de Nigel Farage, le leader du UKIP. Traditionnellement très fort dans les bastions ouvriers du nord de l’Angleterre, et en Ecosse, les travaillistes se voient dépassés par les nouveaux partis. A l’image du FN, le UKIP a très fortement progressé dans les régions industrielles fortement touchées par la crise et en pleine désindustrialisation.

Dans le même temps, le Labour est également doublé sur sa gauche par le SNP écossais. Parti régionaliste qu’on avait cru sonné par la défaite lors du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse de septembre, le SNP a au contraire largement bénéficié de sa médiatisation pour concurrencer le Labour traditionnellement quasi omniprésent en Ecosse (il n’y a que 2 députés conservateurs dans la région).

Séduisant par la mise en avant de l’indépendance, le SNP est parvenu aussi à séduire les régions traditionnellement travaillistes, notamment autour de Glasgow, grâce à son discours social ambitieux et aux bons résultats du parti dans sa gestion de l’Ecosse. Les sondages les plus récents donnent ainsi 43% des voix aux nationalistes écossais, soit 23 points de pourcentage de plus que lors des élections de 2010. Et à l’inverse, le Labour recule de 16 points de pourcentage par rapport à 2010. Une tendance qui fait craindre aux travaillistes une sévère défaite, à même de compromettre leur avance sur les conservateurs. 

Nicola Sturgeon, chef du Parti national écossais (SNP) et Première ministre d'Écosse depuis la démission d'Alex Salmond.
Nicola Sturgeon, chef du Parti national écossais (SNP) et Première ministre d’Écosse depuis la démission d’Alex Salmond.

Un bipartisme qui en a vu d’autres

Il est  toutefois difficile de dire si les élections générales de mai 2015 marqueront la fin du bipartisme, tant le système britannique a connu de secousses depuis un siècle. Déjà dans les années 1920, 1930, le fléchissement des Whigs (les libéraux) au profit du Labour avait donné lieu, durant quelques années, à un véritable tripartisme. Mais le parti Whig a depuis connu un long déclin, victime du système qui favorise le gagnant, et malgré quelques victoires épisodiques, les libéraux restent aujourd’hui loin derrière les Tories et le Labour. Ainsi, en 1983, les libéraux alliés à des dissidents du Labour obtiennent 25% des voix, quand le Labour lui même n’obtient que 27%. Pourtant, malgré ce succès, les libéraux démocrates n’obtinrent que 3,5% des sièges, contre 32% pour le Labour.

En effet, dans le système britannique, le pourcentage de voix n’est pas le plus essentiel pour la victoire finale. Ce qui compte, ce sont les circonscriptions remportées. Hors, pour un parti minoritaire tel le UKIP, remporter une circonscription est plus compliqué que de remporter des voix dispersées, puisqu’il doit alors séduire une majorité de la population, et donc modérer son discours.

Dès lors, ce qui inquiète aujourd’hui les partisans du bipartisme, c’est surtout la montée de partis tels le SNP, très bien implantés au niveau local, et susceptibles par là de séduire une large frange de la population dans un certain nombre de circonscriptions. Des partis qui revendiquent aussi une représentation plus juste, alors que leurs victoires électorales ne se traduisent pas toujours en poids politique à l’assemblée de Westminster. Voire même, comme les nationalistes  écossais ou gallois, une modification profonde de la répartition des pouvoirs entre Londres et les autres membres de l’Union. A ce titre, l’élection de mai 2015 ne constitue peut être que les prémices d’un grand raz-de-marée politique au Royaume-Uni.

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