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Rencontre avec Monica Sabolo : « L’écriture surgit comme un rêve. »

Auteure de romans empreints de poésie et de noirceur, Monica Sabolo impose une voix singulière sur la scène littéraire contemporaine. Rencontre à Saint-Germain-des-Prés.

Depuis le succès critique de Tout cela n’a rien à voir avec moi, couronné du Prix de Flore en 2013, Monica Sabolo s’est entièrement consacrée à l’écriture. Après ce roman conceptuel qui décortique avec humour et tendresse le chagrin d’amour, ses textes ont gagné en ambition. Les thématiques du secret de famille, de la disparition et des traumatismes sont centrales dans son œuvre. Mais l’écriture de Monica Sabolo, nourrie d’un réseau métaphorique puissant, parvient à saisir et creuser ces sujets lourds avec grâce.

LPN : Avez-vous eu l’impression d’accéder à une légitimité d’auteure à partir de votre troisième livre, Tout cela n’a rien à voir avec moi, pour lequel vous avez reçu le Prix de Flore en 2013 ? Pourquoi cette longue parenthèse sans écriture entre 2005 et 2013 ?

Monica Sabolo : Cela a été plus qu’une parenthèse. Je pensais que je n’écrirai plus jamais. J’ai écrit Jungle avec beaucoup de difficulté. J’avais la sensation de ne pas être à la hauteur de ce que j’imaginais être la littérature. Je le vivais comme un échec. Mon éditrice a continué à m’encourager. Au moment où j’ai commencé à écrire Tout cela n’a rien à voir avec moi, j’étais rédactrice en chef de la rubrique culture à Grazia. C’était une période géniale, avec une équipe incroyable, quelque chose de l’ordre de la liberté, de la créativité… J’ai eu un chagrin d’amour qui m’a mise à plat avec l’impression de perdre complètement deux années de ma vie. J’ai commencé à prendre des photos et j’ai eu l’idée d’un livre qui raconterait un chagrin d’amour à travers des images et de petites légendes. Je ne voulais pas écrire. En disant à mon éditrice que j’avais une idée de livre, il y avait une sorte d’espoir en elle. Mais quand je lui ai expliqué qu’il s’agissait d’un livre de photos, l’espoir s’est éteint ! (rires). Evidemment, elle a été beaucoup plus fine que moi : elle se doutait bien que l’écriture reviendrait. J’ai commencé par les photos et le texte est venu, même s’il est fragmentaire et contenu. On sent que j’y vais sur la pointe des pieds : au niveau de l’écriture, il y a quelque chose de verrouillé. Mais c’est un livre dont je ne reviens pas encore de m’être autorisée à écrire et à publier. Il est d’une grande liberté, d’une grande mise à nu. Obtenir le prix de Flore a été quelque chose de fondamental, comme une clé dans une serrure, une reconnaissance. Le fait qu’on ne parle pas de mes deux premiers livres allait assez bien avec la façon dont je me sentais intérieurement. J’avais vraiment l’impression que c’était un nouveau pas, un nouveau départ, un nouveau travail littéraire. Il y a eu une grande bienveillance autour de ce texte dans sa réception. Depuis, j’ai sorti un livre tous les deux ans, j’ai quitté ma place à Grazia et je me suis consacrée à l’écriture.

Pourquoi privilégier l’écriture métaphorique, l’abondance d’images (parfois à l’excès selon certaines critiques) pour évoquer des sujets lourds ? Est-ce que les écritures plus sèches, incisives et frontales vous touchent ?

La métaphore est mon penchant naturel. Je suppose que cela vient d’une volonté de ne pas jeter la violence dans le visage du lecteur. C’est aussi une forme de pudeur, une voie de transformation de tout ce qui peut être sombre, douloureux et agressif en quelque chose de beau. Pour moi ça pourrait être la définition de ce qu’est la littérature.

L’écriture frontale d’Annie Ernaux, une écriture qui refuse le romanesque, me touche beaucoup. Ce sont des textes d’une extrême beauté qui me touchent et me travaillent longuement. Mais ils restent très mystérieux pour moi dans l’approche. Quand j’essaye d’écrire d’une façon plus dénuée d’effets, j’ai la sensation que ça ne prend pas. Dans le livre que j’écris en ce moment, j’essaye d’aller vers quelque chose de moins baroque. J’ai envie d’aller plus loin, de travailler autrement. Mais il est évident pour moi que l’image, la poésie, l’évocation, la sensation sont mes façons d’essayer de toucher à la vérité.

On sent l’influence de la romancière Laura Kasischke dans vos livres, avec l’attention portée à l’environnement naturel, le sens de la métaphore… De plus, le début de Crans Montana rappelle Virgin suicides de Jeffrey Eugenides… Comment prendre du recul sur ces références, pour proposer un texte singulier et trouver sa propre voix ?

Je ne le vis pas tellement comme une influence, mais comme une résonance très puissante avec quelque chose qui m’est propre. Ces textes sont comme des textes d’appui qui me permettent de croire que je suis capable de faire quelque chose, comme s’ils réveillaient une flamme à l’intérieur. Avec le temps, la flamme ne s’allume pas forcément avec les mêmes textes. C’est peut-être ma tendance à ne pas croire en moi ou à l’aspect fantomatique, inaccessible de l’écriture à l’intérieur de mon corps. C’est comme une voie de passage. Je n’ai pas la sensation de me dire “il faut que je m’écarte de ces références”, mais plus l’ouverture d’une porte et quelque chose qui peut ensuite déferler.

Tout en restant singulier, Summer rappelle beaucoup Un oiseau blanc dans le blizzard de Laura Kasischke (la thématique de la disparition, la métaphore déployée en boucle : le froid, la glace chez L.K. et l’eau dans Summer)…

Je dirais que dans l’œuvre de Laura Kasischke il y a quelques livres qui sont là en permanence. “Un oiseau blanc dans le blizzard” en fait partie. Mais ce n’est jamais quelque chose pensé de cette façon-là. Plus largement, ce qui me relie aux romans de L.K. c’est son rapport à la nature, au temps, aux saisons. C’est le point de départ de tous mes livres : le lac pour Summer, la montagne, l’air coupant pour Crans Montana et Eden c’était la forêt. C’est comme une usine intérieure où tout part de ça. Le parallèle est juste et ce sont de belles filiations, quand on me parle de Sofia Coppola, David Lynch… Mais depuis quelque temps, j’ai l’impression que c’est de moins en moins le cas. Je pense que ma voix a sa singularité.

J’ai l’impression que votre dernier livre, Eden, s’émancipe plus de ces références et gagne en ambition, avec un plus grand mélange des univers, des registres, des incises d’humour…

C’est vrai. Ce qui est bizarre pour moi, c’est qu’écrire de façon drôle est le plus naturel. Cela peut paraître étrange quand on lit Crans Montana et Summer, mais mon premier roman, qui n’est pas du tout littéraire, dégage une sorte d’énergie et de comique. C’est aussi peut-être ma façon de me déguiser. Ce n’est pas toujours simple de mêler souffle et verve comique. Le livre que j’écris en ce moment commence de façon assez burlesque. D’ailleurs, je suis en train de lire Yoga d’Emmanuel Carrère, qui est une vraie réussite mécanique du mélange du désespoir absolu et d’une écriture extrêmement drôle.

Peut-on considérer Tout cela n’a rien à voir avec moi, Crans Montana et Summer comme une trilogie ? Il y a en effet beaucoup d’échos entre ces livres (le secret de famille, la disparition, des scènes similaires). Petit à petit, vos livres ont une architecture romanesque plus construite, avec une intrigue et une résolution…

C’est en effet pour moi une sorte de trilogie. À la fin de Tout cela n’a rien à voir avec moi, j’ai toute suite su qu’il y en aurait deux autres. J’ai eu l’impression de boucler un cycle. Avec Eden, j’ai pu m’éloigner de certains thèmes, de ces milieux favorisés de la bourgeoisie suisse. Je voulais jouer avec les codes du roman américain, avec un scénario un peu plus vissé et une incarnation de mes personnages. Au début, mes personnages étaient fantomatiques, dans l’inaccomplissement d’eux-mêmes ; des spectres qui vivent à côté de leur enveloppe. Il y a ensuite une mise en route, quelque chose qui tend plus à être dans le réel et dans l’action. Eden n’est peut-être pas si éloigné des autres, il y a une progression. Les garçons de Crans Montana sont spectateurs de leur vie, qu’ils regardent passer comme un bateau au large. Dans Summer, Benjamin prend en main sa propre existence. J’avais envie de scènes d’action, même si les scènes évanescentes sont plus simples à écrire pour moi. Le mélange de la poésie, de l’image avec de l’action pure peut être intéressant.

Pour évoquer Eden, certains ont parlé de « fable éco-féministe ». Est-ce votre livre le plus politique ? Le génocide des autochtones au Canada a été le point de départ de l’écriture de ce livre, mais vous semblez pourtant privilégier le filtre du romanesque, de l’intemporel…

C’est compliqué d’aborder un sujet d’une telle douleur et qui m’appartient tellement peu. J’avais vraiment une problématique morale qui m’empêchait de dormir au début de l’écriture du livre : comment puis-je évoquer cela, alors que je suis une femme européenne, blanche ? Mais ça résonnait d’une telle façon en moi que c’était impossible d’y renoncer.

L’écriture sur le réel est quelque chose que je trouve passionnant. Mais le romanesque a été mon pas de côté pour m’autoriser toute liberté.

C’est effectivement mon livre le plus politique. J’ai la sensation que c’est aussi ma manière d’aborder tous les sujets. L’écologie, le féminisme sont des mots que j’utilise peu, mais ils sont au cœur de toutes mes émotions, ma construction en tant que personne au fil du temps. J’ai essayé de l’aborder de la façon qui m’est propre, toujours par la voie de la littérature et du romanesque. J’y crois profondément. On dit parfois que le roman est mort mais ma construction s’est faite et se fait encore à travers la littérature.

Le souvenir traumatisant de l’agression sexuelle revient au cœur de vos livres, avec des scènes similaires et des effets d’échos. Comment réussir à poser des mots sur l’indicible ?

Cela a commencé avec Tout cela n’a rien à voir avec moi, où ça apparaît subrepticement, jusqu’à prendre de plus en plus de place dans mes autres livres. Ce sont des scènes avec lesquelles je pensais en avoir fini. Mais j’ai commencé un livre qui parle des années 80, de sujets complètement autres, et elles sont revenues. Elles seront là d’une façon ou d’une autre dans presque tous mes livres. On n’en a jamais fini avec cette chose qui cloche, qui est presque le générateur de tout le reste, de cette envie, de cette nécessité d’écrire. Ce qui a changé, c’est que mon écriture est beaucoup moins douloureuse. Elle est plus proche de la joie. La joie d’écrire. Ce moment où les enfants sont à l’école et que je me jette sur mon ordinateur. Comme je suis encore dans quelque chose qui n’est pas très maîtrisé intellectuellement, l’écriture surgit comme un rêve. C’est un moment de bonheur absolu. Ce n’était vraiment pas le cas avant.

Vous parlez souvent de l’écriture comme d’une “extraterritorialité”. Pouvez-vous en dire plus sur votre processus d’écriture ?

Ça me rassure d’avoir un cadre. Je me dis que je veux écrire 30 000 signes par mois. En écrivant très peu mais avec une grande régularité, on y arrive. J’ai toujours l’impression de faire une grande tenture murale avec une toute petite aiguille, comme une micro-brodie. Je ne m’autorise pas beaucoup de liberté tant que je n’ai pas fait ce que j’avais à faire. Avec mes copains écrivains, la première question qu’on se pose c’est « t’as écrit combien de signes ? » (rires). Avoir ce cadre nous rassure. Mon truc pour l’écriture, c’est la régularité.  Écrire tous les jours, même très peu. Mais il faut toujours que j’écrive au même endroit : dans mon lit. J’ai beaucoup de mal à écrire en voyage, dans un café. Je dois avoir l’illusion d’avoir un temps immense. Si je sais que dans une heure j’ai un rendez-vous ou que je dois aller au supermarché, je suis complètement bloquée.

Quel est votre dernier coup de cœur littéraire ?

L’empreinte de Alex Marzano-Lesnevich: l’histoire d’une femme américaine qui mélange un traumatisme personnel avec l’histoire d’un procès d’un meurtrier. C’est remarquable dans l’écriture, la construction, la sensibilité.

Propos recueillis par Ismaël El Bou-Cotterau

Photo par Ismaël El Bou-Cotterau

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