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Corpus X de Frederic Bischoff, Compte-rendu d’une entrevue avec la France de l’après-démocratie

Remarque préliminaire : En tant qu’ancien étudiant de Sciences Po, Frédéric Bischoff serait heureux de vous communiquer l’e-book de son ouvrage Corpus X ; retrouvez les détails en fin d’article ! 

« Monsieur, on ne fait pas dépôt de colis, il vous faudra communiquer vos propres adresses à l’avenir. 

– Oui oui Madame. Merci. » 

Ainsi commençait ce qui allait être ma rencontre avec un des futurs possibles pour notre pays ; une confrontation avec une France de demain, gagnée par le fléau autoritaire et un populisme liberticide. Sortant du petit bureau du 56 rue des Saint-Pères à Sciences Po Paris, un énorme colis rectangulaire en main, je m’interrogeais : quel peut être ce mystérieux destinateur qui adresse à La Péniche un tel paquet ? Que contient-il ? Pourquoi l’envoyer ici, et à nous ? 

Incapable de résister à la tentation d’ouvrir le colis , je l’ouvrais. Un livre. C’était un livre, un beau gros livre. D’abord, sur la couverture, l’image de ce qui s’apparente à un parking en plein air à plusieurs niveaux, devant un grand immeuble en verre. L’image est grise, en noir et blanc. Corpus X. Tel est le titre de l’ouvrage, signé Frederic Bischoff. Un recueil inconnu, énigmatique ? Un bandeau précise : « Comment une démocratie peut renoncer à la liberté et faire le choix d’un régime autoritaire ? Le récit de politique fiction d’un futur possible »

Je ne comprends toujours pas. Un roman de science-fiction ? Un répertoire d’articles de presse ? Une invention ? Une autre réalité ? 

Après avoir vogué de surprise en étonnement, en passant par le doute et l’appréhension, j’aimerais vous livrer mon opinion sur cette lecture passionnante à laquelle je me suis livré. L’insignifiant s’y mêle à l’invraisemblable dans un récit saisissant qu’il vous faut absolument lire à votre tour. 

Un angle narratif original

Dès les premières lignes de lecture, on se questionne : qui est à l’origine de cet immense rassemblement de textes engagés, articles de presse et autres mails privés ou documents confidentiels, envoyé aux « bureaux de Montréal des éditions de la Colinière » ? Quelle est cette « situation politique et institutionnelle qui prévaut en France » à la suite des « événements, des débats et des choix » dont le corpus rend compte ? Mais surtout, j’étais animé d’une question bien plus grave, celle d’un lecteur plutôt habitué à lire des romans classiques : l’assemblage de documents aussi divers et variés donne-t-il vraiment lieu à une structure narrative cohérente et captivante ? Pour le dire simplement, je me demandais sérieusement si je pouvais prendre un quelconque plaisir littéraire à lire des centaines d’articles de journaux fictifs, de communiqués de presse inventés et autres projets secrets issus d’un gouvernement factice ? 

Sans tarder, je vous donne ma réponse : Corpus X a été mon rendez-vous quotidien pendant plusieurs semaines. Il m’a tenu en haleine et a su me plaire et me convaincre. En agençant les documents chronologiquement, le narrateur nous place aux premières loges de ce qui s’apparente à la procession de la France vers un despotisme liberticide. Chaque élément, parfois d’apparence anodine, contribue à réaliser ce futur possible qui apparaît de plus en plus inéluctable, dans une ambiance tragédico-comique. Le narrateur flirte en effet avec une plume légère, qui adopte tour à tour la patte de différents journaux classés sur l’ensemble de l’échiquier politique : Le Monde, Libération, Le Figaro, Le Parisien, Ouest France… À tel point que je me suis demandé à plusieurs reprises si Monsieur Bischoff ne s’était pas dédoublé pour parvenir à adopter des styles aussi distinctifs et singuliers d’un document à l’autre. Le comique dont je parlais naît peut-être de ce que certaines situations prêtent presque à rire parfois, tant elles semblent éloignées de notre conception de la démocratie et semblent improbables… et pourtant, au fil de l’ouvrage et à mesure que le monde dans lequel on y vit évolue, tout devient plausible : décisions politiques radicales, transformations numériques empressées, tensions géopolitiques exacerbées…

De cette lecture sérieuse et grave, on en sort plein d’un réalisme pessimiste, jusqu’à se dire que ce futur possible n’est peut-être que celui qui se réalise sous nos yeux. À titre d’exemple, je pense au développement de l’application Civix par le gouvernement français dépeint dans le roman : l’exécutif lance, dans l’ouvrage, une immense campagne pour équiper l’ensemble de la population de smartphones dernier cri. La contrepartie, vous l’imaginez, fait frissonner : tous les téléphones portables personnels doivent être remis au gouvernement pour en bénéficier. Sur vos nouveaux gadgets gouvernementaux, l’application Civix installée par défaut rassemble tous vos documents d’identité – pour vous éviter de les perdre (et faciliter votre identification, notamment par les services de police), vos informations de santé – pour faciliter l’intervention des secours en cas d’accident (et vous géolocaliser), votre carte de crédit, vos pass pour utiliser les transports en commun… Si vous le refusez : des pénalités financières, un accès restreint aux services publics, entre autres.. Une politique très volontariste, somme toute, qui paie ses fruits. On se demande alors : la course à la modernité n’est-elle pas finalement une course à perte

Pas à pas, la démocratie vers son trépas

Je note surtout, dans la progression narrative de Corpus X, combien les idées sont ingénieuses et donneraient des idées tristement innovantes à tout bon dictateur en devenir : la généralisation des travaux d’intérêt général pour obtenir l’obéissance muette et unanime des sujets de droit, le recours à l’intelligence artificielle et à la surveillance de masse, l’instrumentalisation du combat écologique. Ce qui me plait en particulier est la manière dont les actualités sont traitées dans l’ouvrage : avec l’objectivité plus ou moins forte qui dépend du journaliste ou de l’auteur prétendu des différents textes et un certain recul, mais qui laisse toujours la parole aux femmes et hommes politiques, aux partis et aux dirigeants avec une justesse idéologique et une précision remarquable. On ne se lasse en particulier pas d’osciller entre les discours officiels de justification des politiques publiques et les velléités contestataires – candidats aux présidentiels extrêmes ou originaux, manifestants anti-système qui s’expriment par la force et la violence – le tout avec une qualité d’argumentation qui, bien qu’elle repose explicitement et volontairement sur des sophismes, nous porte parfois à croire ce qu’on lit, presque contre nous-mêmes. On n’oublie également pas les pointes d’inquiétude, dispersées çà-et-là, par des politistes, sociologues, chercheurs qui repèrent l’immixtion d’un autoritarisme croissant, tous ces éléments qui rappellent que la prise de distance et la réflexion rationnelle sont les meilleures armes contre le sophisme et les percussions totalitaires

Bien sûr, dès sa précision préliminaire, l’auteur rappelait que tous les faits relatés n’ont qu’un caractère fictif et n’engagent aucun des journaux ou individus cités dans l’ouvrage. Mais il ne peut que rester de cette lecture une impression de vivre les derniers instants d’une démocratie à peu près libérale qui, de proche en proche, par la force des « petites décisions » et du déplacement des discours vers la périphérie dangereuse des débats à ne pas mener, semble vouée à réaliser l’issue douloureuse du Corpus X. Cette dérive plausible de nos démocraties rappelle ainsi, par certains points, celle vécue par l’Ouest européen il y a maintenant plusieurs dizaines d’années : Hannah Arendt, dans son analyse de l’avènement totalitaire, pointait déjà le facteur de la « courte vue » dans la prise de décisions effectuée par les maillons d’une chaîne d’exécutants. Ceux-ci ne voyant pas plus loin que le bout de leur nez se rendaient alors responsables, sans vouloir le croire ni le penser (« thoughtlessness »), d’une catastrophe massive et inoubliable. 

On aime et on retient alors de Corpus X un constat dépassionné, mais qu’on sent inquiet, du chemin qu’emprunte peut-être la démocratie française, au nom des valeurs républicaines et des tergiversations sécuritaires. C’est en lisant l’ouvrage de Frédéric Bischoff qu’on peut faire ce constat et en prendre toute la mesure, grâce à la perspective qu’il projette sur le monde de demain. 

Alors que faire ? 

Au terme de sa lecture, il est assez plaisant de se retrouver dans l’état démuni et misérable dans lequel j’étais. F. Bischoff ne donne en effet pas la clé pour enrayer ce futur de l’ordre des possibilités : comme le disait un grand homme dont j’ai oublié le nom, la force des grands ouvrages est d’ailleurs précisément de savoir nous laisser démuni, seul face à nous-mêmes et à l’incohérence du monde qui nous entoure. À ce titre, il n’y a aucune recette miracle pour éviter la tragédie qu’on s’apprêterait à vivre, dans le cadre de Corpus X

Mais ce qu’il faut certainement faire, s’il y a une chose à faire, c’est avant tout lire Frédéric Bischoff : il nous faut tous nous procurer Corpus X, étudiants comme travailleurs de tous champs, petits comme grands. Ainsi se diffusera-t-il peut-être une meilleure compréhension et une capacité à repérer les signes avant-coureur : en particulier, Corpus X montre bien en quoi même de petits progrès ne présagent en réalité rien de bon. La lente agonie démocratique s’accompagne en effet d’une baisse drastique du nombre de violences ou d’une hausse des actes de solidarité interpersonnelle par exemple, sous l’impulsion de la nouvelle présidence élue. C’est en contextualisant ces progrès dans le champ plus large d’une dérive autocratique qu’on peut devenir plus alerte sur la réalité des évolutions sociales, culturelles, politiques et technologiques de nos sociétés. On comprend alors les potentialités contenues dans les développements de nos démocraties et toute l’ampleur des matérialisations concrètes auxquelles elles peuvent donner naissance. 

Un regard sur le projet intellectuel de l’auteur 

Ainsi, Frédéric Bischoff, ancien illustrateur de « L’indépendant de la Rue Saint-Guillaume » – un ouvrage qui décryptait l’actualité de Sciences Po avec mordant et cynisme à la fin du XXe siècle – nous livre une fiction tragique qui ne manque pas de réalisme. Il avait déjà rédigé un essai qui annonçait cet ouvrage, La démocratie : et après ?, qui se proposait d’analyser la démocratie sous l’angle de la biologie, mais toujours avec neutralité et efficacité : dedans, l’étude de la démocratie au prisme d’une maladie auto-immune, victime d’attaques perpétrées par les « vautours » populistes, se joint à une proposition de solutions concrètes pour garantir son maintien, notamment au travers de la protection de l’environnement. Le point d’accroche de tous ces ouvrages, un aspect qui semble central dans le parcours littéraire et réflexif de Frédéric Bischoff, est sûrement son étonnement, à prendre presque au sens philosophique, de la lassitude croissante des citoyens vis-à-vis des régimes démocratiques. Aujourd’hui en France, on peut finalement se dire que la valeur des droits humains et libertés publiques se dilue dans des controverses stériles et délétères sur des questions sociétales en tout genre, tandis que le souci avec la représentativité démocratique et le besoin d’une prise de décisions citoyenne et locale finit par occulter le fondement national de souveraineté duquel l’exercice du pouvoir tire avant tout sa légitimité. Peut-être faudrait-il surtout, face aux choix, s’autoriser à croire qu’on peut faire les bons tout en agissant, chacun à sa manière, pour faire advenir le modèle de société vers lequel on veut tendre. 

J’aimerais finir avec les mots introductifs de Corpus X, que Frédéric Bischoff prend de l’Histoire Générale de Polybe : « Il ne restait donc plus au peuple d’autre espérance que dans lui-même ; il se tourna de ce côté-là, et, se chargeant seul du gouvernement et du soin des affaires, il changea l’oligarchie en démocratie.

Tant qu’il resta quelqu’un de ceux qui avaient souffert des gouvernements précédents, on se trouva bien du gouvernement populaire, on ne voyait rien au-dessus de l’égalité et de la liberté dont on y jouissait. Cela se maintint assez bien pendant quelque temps; mais, au bout d’une certaine succession d’hommes, on commença à se lasser de ces deux grands avantages; l’usage et l’habitude en firent perdre le goût et l’estime ».

Pour vous procurer l’e-book, il vous suffit d’envoyer un mail avec votre adresse mail Sciences Po à corpusx@outlook.fr avant le 31 décembre 2021 en précisant le format que vous souhaitez (pdf, modi, epub) Merci encore à lui pour cette proposition !