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Affaire Olivier Duhamel : retour sur le ressenti des élèves de Sciences Po

À la suite des articles du Monde au sujet de l’affaire Olivier Duhamel, de nombreux.ses étudiant.es de Sciences Po font part d’une vive émotion, et réclament même pour certain.es la démission du directeur de l’école, Frédéric Mion.

Depuis lundi 4 janvier, jour où le journal Le Monde révèle l’existence d’accusations d’inceste contre Olivier Duhamel, l’ancien président de la Fondation des Sciences Politiques, Sciences Po connaît une véritable onde de choc. Ces révélations, tirées de l’ouvrage La Familia grande de Camille Kouchner (Seuil, 2021), ont eu un retentissement direct sur l’institution de la rue Saint-Guillaume, où M. Duhamel a enseigné pendant des années le droit constitutionnel.

L’affaire a immédiatement fait réagir l’institution, et notamment Frédéric Mion, directeur de Sciences Po. En effet, si au départ, ce dernier affirme n’avoir pris connaissance des faits qu’avec l’article du 4 janvier, exprimant sa “stupeur” dans un mail dédié aux étudiant.e.s et à l’équipe pédagogique, il est visé dès mercredi 6 janvier par un nouvel article du Monde dans lequel il est révélé qu’il avait été mis au courant des accusations contre M. Duhamel dès 2019. Il précise alors, dans une seconde communication, avoir été informé de l’existence de “rumeurs” dès 2019 sans y avoir cru.

De nombreux.ses sciencepistes ont réagi à ces révélations, souvent avec émotion, dans des publications sur les réseaux sociaux, notamment Facebook, Instagram et Twitter. Différents communiqués d’associations et organisations syndicales (par exemple Garçes, l’UNEF ou NOVA) appelant à la démission de Frédéric Mion ont également été publiés. Ces publications ont été suivies par deux manifestations le 7 janvier devant le 27 rue Saint-Guillaume, réclamant elles aussi la démission de Frédéric Mion. Face à ces réactions, La Péniche est allée à la rencontre de plusieurs sciencepistes une semaine après la parution du premier papier du Monde, afin de recueillir leurs ressentis d’une part au sujet des révélations concernant Olivier Duhamel, et d’autre part à propos de la réaction de Frédéric Mion. 

“J’ai la nausée.”

Pour ce qui est de l’affaire Olivier Duhamel, les sciencepistes sont unanimes, et condamnent tou.tes les actes reprochés à l’ancien professeur. Manon*, étudiante en M1, est encore très affectée par les récentes révélations : « J’ai la nausée. Quand j’ai vu l’article [du 4 janvier] tomber, je me suis sentie en colère, profondément dégoûtée ». Côme**, étudiant en M2, n’est pas moins sévère. « J’ai ressenti une peine immense pour “Victor” Kouchner en découvrant les révélations de sa sœur, Camille, et un dégoût profond » affirme l’étudiant. « J’ai, à titre personnel, été amené à côtoyer Olivier Duhamel dans le cadre de mes fonctions passées et, rétrospectivement, penser que l’on a serré la main à un violeur d’enfant est glaçant. » Raphaël**, étudiant en M1, raconte lui aussi son effroi : « Quand je lis les premiers mots de l’article du Monde, je suis, comme tout le monde, pris d’un dégoût immense. Ces faits sont abjects, impensables, immondes. Je pense tout de suite à celle qui écrit ces mots, et son frère bien sûr. […] Je pense aussi à toutes ces fois où j’ai croisé Olivier Duhamel, où j’ai discuté avec lui, à [ce jour] où il m’a chaleureusement félicité devant tout le Conseil de l’Institut quand j’ai été élu vice-président étudiant. Ça me terrifie de penser que j’ai pu recevoir les éloges d’une telle personne, qui s’est rendue coupable de l’horreur. »

La réaction de Frédéric Mion remise en question

Par ailleurs, à la suite de la parution de l’article du Monde daté du 6 janvier, certain.es élèves s’indignent du comportement de Frédéric Mion, directeur de l’école et proche de M. Duhamel. Ainsi, Stefania**, étudiante en 2A, condamne fermement la réaction du directeur : « les mots les plus adaptés sont trahison, déception. Je croyais en la sincérité de Frédéric Mion. Quand j’ai lu les mots du Monde, j’ai d’abord pensé que je n’avais pas bien compris. J’étais incrédule. […] Je n’osais pas croire qu’on puisse mentir comme ça à ses étudiant.es. ». Dans un statut publié sur son profil Facebook, Ayyur, étudiant en M1, déplore : « Je n’arrive pas à comprendre comment on peut savoir sans rien dire, comment on peut présenter un homme [accusé de tels faits] comme sans failles, humble, correct et le qualifier “d’exemple à suivre”. Frédéric Mion disait même nous laisser “entre de bonnes mains” lors de cette leçon inaugurale donnée par Olivier Duhamel. » 

De plus, plusieurs étudiant.es voient une contradiction entre les différentes prises de position de M. Mion contre les violences sexistes et sexuelles et ses communications actuelles : « Le fait que [Frédéric Mion] se pose comme un allié d’un féminisme qui défend les personnes victimes des violences sexuelles, et qu’il le répète à chaque rentrée alors qu’il s’est rendu complice de la présence d’un criminel potentiel au sein de Sciences Po, est à mes yeux inadmissible », dénonce Manon. Stefania renchérit : « Je le pensais engagé contre ça, pour le féminisme, notamment parce qu’on a assisté sous sa présidence à la création de la cellule de veille et d’écoute pour les violences sexistes et sexuelles. » Pour les deux étudiantes, la réaction du directeur est symptomatique de tout un système, et non pas un cas isolé. Ainsi, pour Stefania, « tout cela montre bien que les systèmes de domination sont encore en place. Une élite est encore là. Il faut continuer à se mobiliser pour que ça change. […] Finalement, c’est surtout une affaire d’influence, une affaire de pouvoir. » Manon abonde dans son sens : « On fait ici face à tout un système de protection mutuelle et d’accaparement du pouvoir dans un petit cercle d’élites masculines, à une réelle omerta. » 

La question de la démission

Dans une nouvelle communication datée du 7 janvier, M. Mion écarte toute possibilité de démission, une volonté réaffirmée lors des deux réunions avec les élu.es étudiant.es qui se sont tenues à Sciences Po les 7 et 8 janvier. Certain.es sciencepistes estiment effectivement qu’une démission du directeur n’est pas nécessaire ni souhaitable. Ainsi, Côme déclare : « S’agissant de Frédéric Mion, je crois qu’on est dans quelque chose de radicalement différent. Les manifestations et les slogans proférés contre lui sont à cet égard complètement excessifs et déplacés. Il a commis des erreurs, mais le désigner comme le complice d’Olivier Duhamel est légalement et moralement inepte. » L’étudiant évoque également les réunions des 7 et 8 janvier : « Je crois que [ces conseils] lui ont, largement, renouvelé leur confiance aujourd’hui [vendredi] et qu’une démission, si elle a pu être à l’ordre du jour mercredi soir, alors que le choc des révélations de l’avant-veille était encore grand, est une hypothèse aujourd’hui écartée par l’institution ». Raphaël témoigne aussi de son expérience particulière en tant qu’élu étudiant : « les événements qui se sont succédés cette semaine, et qui selon moi ne doivent pas être mis sur le même plan – je condamne fermement ceux qui assimilent les crimes commis par Olivier Duhamel au comportement de Frédéric Mion – m’ont rappelé également la difficile tâche, à titre personnel, d’agir en tant que représentant des étudiant.es, [dans un contexte où] la violence des révélations rend la situation extrêmement tendue, avec, partout, un choc immense. »

Cependant, pour d’autres sciencepistes, la démission du directeur de Sciences Po s’impose. C’est par exemple le cas de Stefania : « Je ne vois pas comment Frédéric Mion peut ne pas démissionner. À la suite de ces mots, je ne le vois pas continuer, c’est juste pas possible. Comment, après avoir rompu la confiance ? [Frédéric Mion qui ne démissionne pas], ce n’est pas digne de Sciences Po. Ce n’est pas digne de la confiance des étudiants. S’ il ne démissionne pas, où est la confiance ? Les tensions vont être encore plus fortes, ça va aller plus loin, c’est sûr. » Manon va dans son sens, ajoutant à l’argument de la confiance rompue celui du « mensonge » : « Pour moi, Frédéric Mion devrait démissionner, ce serait la moindre des choses au vu de ses mensonges et de l’image qu’il veut donner de Sciences Po ». Stefania poursuit, élargissant sa réflexion à l’ensemble de l’institution :  « Que dit toute cette affaire de la transparence de la gouvernance à Sciences Po ? Tout le CA de la FNSP ne devrait-il pas démissionner ? Toutes les personnes autour du directeur ne devraient-elles pas démissionner ? Ça sera brutal, mais que faire d’autre au vu d’une telle fracture de la confiance ? »

À la veille d’un nouveau rassemblement, prévu lundi 11 janvier, et quelques jours à peine après la publication des enquêtes du Monde, la suite des événements demeure encore imprévisible. Une chose est sûre : l’affaire Olivier Duhamel aura eu un impact particulièrement important sur l’ensemble des élèves de Sciences Po.

Par Capucine Delattre et Emma Lambert 

* Les prénoms marqués d’une astérisque ont été modifiés.

** Stefania est élue étudiante au sein de l’UNEF, tandis que Côme et Raphaël sont élus étudiants au sein de NOVA, mais tou.tes s’expriment ici à titre personnel.

One Comment

  • Alex

    Donc NOVA ne réclame plus la démission du directeur comme ils l’avaient pourtant indiqué dans un premier communiqué? Je ne vois pourtant pas quelles informations supplémentaires ont pu conduire à l’évolution de leur position puisque les infos publiées par Le Monde et qui ont été à l’origine de la demande de démission n’ont pas été démenties? Franchement je ne vois même pas comment on peut tolérer qu’une personne soit à la tête d’un établissement universitaire après avoir été informée du viol d’un enfant par un membre de cette institution, avoir tu cette information et avoir présenté cette même personne comme “un ami”. Quelle honte, s’il avait un peu d’amour propre il aurait déjà démissionné

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