Vie du campus

« Yes we canne » Chronique d’une matinée RSP

rsp_obama.jpgIls s’étaient levés à 5 heures du matin, ils avaient bravé les transports et la pluie, les élèves de Sciences Po n’auraient manqué pour rien au monde le discours du nouveau président des Etats-Unis, en ce 5 novembre 2008… Réunis en amphithéâtre Boutmy pour « une matinée de réflexion, mais aussi une matinée festive » selon les mots d’un Olivier Duhamel déchaîné, ils étaient nombreux à avoir répondu à l’invitation de Radio Sciences Po et Public Sénat. C’est l’éminent professeur d’Institutions Politiques qui a inauguré la fête, par un triomphal « Good morning America »… Le tout sur un air de « Born in the USA », on s’y serait cru !

6 heures : début de la matinale. Boutmy a les yeux braqués sur le nouvel élu. Son discours, retransmis en direct par Public Sénat, attise les applaudissements de la salle. C’est une atmosphère particulière ; des futurs hommes politiques, cadres, journalistes, témoins d’un moment historique, l’accès d’un afro-américain à la Maison Blanche. Sur les visages on lit l’excitation, on se laisse charmer par le rêve américain, l’instant d’un discours : « le changement est arrivé en Amérique ! » ; et l’on pense à son pays, si c’était possible… C’est M. Duhamel qui ramène le public à ses esprits : « Il est 6 heures 19 et on ne s’est toujours pas dit bonjour ! » Le constitutionnaliste crée la surprise en montant sur scène avec une canne, qu’il semble avoir sortie pour l’occasion. Il procède alors avec le directeur de l’école à une séance de flatteries, louant les mérites de « la maison Sciences Po », capable d’organiser un tel événement en quinze jours, ce qui lui vaut de se faire qualifier de « professeur exceptionnel » par Richard Descoings… Il finit par en venir au sujet : « Je suis très ému, je pense comme beaucoup de gens de notre génération, on n’y croyait pas, qu’on pourrait voir ça de notre vivant… » Et de rappeler les valeurs de la démocratie, 1789…

Après un intermède musical se met en place la première table ronde. Invités : Vincent Tiberj, chercheur reconnu notamment pour ses travaux sur les décisions électorales en France et aux Etats-Unis ; Marc Kravetz, que M. Duhamel a tenu à présenter comme un « grand reporter », et Bruneau Perreau, maître de conférence à Sciences Po connu pour ses travaux sur les discrimination, ces deux derniers ayant tous deux publié un ouvrage en rapport avec l’élection présidentielle américaine. M. Kravetz commence par observer un « changement très profond de la carte électorale des Etats-Unis d’Amérique », fixée depuis l’abolissement des lois ségrégationnistes sous la présidence de Johnson. Ce changement, c’est McCain lui-même qui le notait lors du débat à Oxford Town, lieu symbolique de l’émancipation des noirs américains : « nous vivons un moment historique » avait-il alors affirmé. Vincent Tiberj a tenu à ajouter que cette élection a vu une « transformation sociologique lourde » avec l’émergence du bloc latino rallié nettement au parti démocrate, et le dépassement des clivages liés à la religion, à l’âge, au niveau de richesses… Il n’a pas le temps de s’étendre : Jean-Pierre Elkabbach et ses troupes de Public Sénat sont arrivées. Le patron de la chaîne a décidé de « tourner les caméras pour qu’on voie la densité et la pression de la salle », qui attend sur l’air de « Yes we can ». Courte attente : « Public Sénat c’est une petite chaîne mais de grande ambition : Yes we can ! » s’exclame le patron de télé avant le lancement du premier direct, accompagné d’un tonnerre d’applaudissements et de cris des étudiants. C’est Olivier Duhamel qui répond aux questions du journaliste ; on n’entend que des bribes, décalées par rapport à l’image retransmise à l’écran. Le mot de la fin : « la France est incapable de faire des choses comme ça et on espère que ça va changer ».

Après le « Jesus » de Johnny Cash, la table ronde peut reprendre. Les intervenants insistent sur le renouvellement générationnel et le taux de participation record de cette élection, Barack Obama incarnant la nouvelle Amérique dans laquelle, dès 2050, les minorités ethniques seront devenues majoritaires. Duhamel exprime son enthousiasme pour la capacité de rassemblement outre-Atlantique, que Kravetz attribue à la « campagne extraordinaire » qu’ont mené les démocrates pour attirer la population aux urnes… Se pose alors la question de l’avenir : à quoi ressembleront les Etats-Unis sous Obama ? Pour Vincent Tiberj, le nouveau président aura les moyens de sa politique : en effet, il dispose d’une large majorité à la chambre des représentants comme au sénat. Une majorité qu’il n’hésite pas à comparer à la New Deal coalition de Roosevelt, car elle « fait le grand écart » entre conservateurs et progressistes, entre « ceux qui se battent pour des raisons sociales et se qui se battent pour des raisons sociétales ». « Après, le New Deal, il faut le créer… Mais il a les éléments pour. » Pour Marc Kravetz, il faut cependant éviter les prédictions rapides, car nul ne connaît « dans quelles conditions le président entrera en fonctions en janvier prochain » ; d’ailleurs, c’est sans doute pour sa prudence et sa modestie que les électeurs ont préféré Barack Obama à John McCain.

Après ces éclairages, le public a droit aux commentaires téléphoniques de Pierre Giacometti, en direct depuis Chicago. L’ancien DG d’Ipsos a le sentiment de vivre « un grand moment de démocratie », et se dit épaté par l’ampleur des « moyens pas seulement financiers mais aussi humains » déployés par les démocrates, qui ont fait preuve d’un « civisme absolument extraordinaire ». Interrogé par Olivier Duhamel sur les déclarations du Monde selon lesquelles il serait envoyé par Nicolas Sarkozy pour retenir des « enseignements pour 2012 », le « spin doctor » s’amuse : « le Monde exagère toujours mais c’est toujours de l’exagération raisonnable ». Au sujet des innovations de la campagne électorale, comme la montée du rôle de l’Internet, il confirme qu’« incontestablement tout ce qui s’est passé dans ces 21 mois ne peut pas ne pas influencer les élections dans les autres démocraties occidentales »… Même si « en France on a fait voter 85% du corps électoral sans utiliser tous ces moyens : le jeu politique autour du changement, c’est ça qui crée de la passion politique ». Si l’entrepreneur en conseil retient un chiffre de cette élection, c’est celui des 75% des nouveaux électeurs qui ont voté pour Barack Obama. C’est en leur répétant « ne sifflez pas, allez voter » qu’il a pu conquérir la Virginie, l’Indiana et le Montana, ce qui constitue une « remise en cause de quarante années de domination républicaine »… Et de conclure : « il est le changement lui-même du point de vue de ce qu’il représente, parce qu’il est noir. » Une phrase qui semble lui attirer l’estime d’Olivier Duhamel : « vous méritez qu’on vous applaudisse », s’exclame le journaliste.

Sur invitation de ce dernier, Richard Descoings vient alors faire son « Mégalo Sciences Po » au micro, pour reprendre le titre du Nouvel Obs : « d’abord, merci à tous ceux qui m’ont envoyé un message sur Facebook depuis Boutmy ce matin ! » Il lit ensuite les témoignages d’internautes de troisième année, aux Etats-Unis, en Chine, ce qui déclenche l’enthousiasme de Duhamel – « faut que tu m’apprennes ! » Le directeur de l’école propose ensuite de créer un groupe Facebook pour faire venir Obama à Sciences Po, proposant un objectif de 10000 membres, puis 15000, jusqu’à la venue du président américain rue Saint Guillaume. Après le moment de la direction vient le moment des étudiants. Un reporter de Radio Sciences Po est entouré de camarades de première année, qui ont travaillé le sujet en cours d’actualité-débat… Malgré les efforts de Duhamel pour lancer le débat – « Who can ask the first question ? », les étudiants tardent à intervenir.

Une nouvelle intervention téléphonique de Pierre Giacometti vient rompre le silence. Celui-ci commente les premières enquêtes à la sortie des bureaux de vote, qui montrent « très clairement un effet de vote générationnel » : Obama est majoritaire dans toutes les classes d’âge sauf chez les plus de 65 ans ! Il relève ensuite que dans 65% des votes pour Obama, c’est la question de l’économie qui a été déterminante, la seconde préoccupation – la guerre en Irak – ne rassemblant que 10% de ces votes. Et de rappeler la malheureuse phrase de McCain : « nous n’allons pas parler d’économie, parce que sinon nous allons perdre ».

Les élèves ont retrouvé leurs esprits : les premières questions et témoignages arrivent. Il y a ceux qui ont fait une nuit blanche et disent l’euphorie qu’ils ont rencontré ; et, plus sérieux, ceux qui s’interrogent : vote d’émotion ou de conviction ? Un étudiant américain ose une « question polémique », rapportant une phrase de Newsweek selon laquelle « les européens aiment beaucoup un type de président pour l’Amérique qu’ils ne pourraient jamais élire eux-mêmes ». Réponse de Duhamel : « c’est pas acceptable que si c’est possible chez eux ce soit pas possible chez nous ; yes they di dit, and yes we’ll do it ! » Le professeur d’institutions politiques garde la vedette. Le reporter de RSP lui forge un jeu de mot, « yes we canne », puis l’élève et son professeur s’amusent à dialoguer à voix basse pendant un direct de Public Sénat, ne facilitant pas la tâche de l’élève interviewée…

Les huit dernières minutes seront plus studieuses. A la table ronde se joignent Pierre Mélandry et Laurent Bouvet, tous deux enseignants à Sciences Po. Pour le premier, ce « moment historique » est le résultat du « legs miraculeux de Georges W Bush à l’Amérique, qui a poussé le conservatisme dans ses ultimes retranchements, et sans lequel il n’y aurait jamais eu une telle volonté de changement ». C’est aussi l’avènement d’une « Amérique du regard vers l’avenir » et d’une « autre face de l’occident », d’un « universalisme dont nous devons tous nous réjouir ». Pour Laurent Bouvet, « ça commence aujourd’hui ». Se défendant de vouloir casser l’ambiance, il rappelle que la hauteur des espoirs implique un risque de déception. En effet, les deux exemples récents d’une présidence et d’un Congrès de même couleur politique – Carter et Clinton – « ne portent pas à l’optimisme ». D’autant qu’ Obama « n’a pas d’appétence pour la résistance à l’idéologie de son parti », et que « ses marges de manœuvre budgétaire sont réduites à néant », laissant dubitatif quant au financement de la social security, notamment. Sur ces mots, Olivier Duhamel remercie l’auditoire et propose « d’écouter une dernière fois notre chanson » : une matinale intense se termine.

7 Comments

  • bravo

    très bon article vraiment je tiens juste à préciser que la fameuse canne de duhamel est en fait apparue la veille lors du cours d’actu des 1A avec un duhamel en papy croulant par dessus d’où une certaine admiration de la capacité de ce prof de passer de l’état de moribond à celui de présentateur télé hyperactif en moins d’une nuit de là à dire qu’Obama accomplit des miracles il y a un pas que j’hésite à faire qui vivra verra …

  • Le rédacteur

    Je partage la critique de « Déjà Obamarre » à Duhamel, mais je trouve les propos de Giacometti encore plus tendancieux : dire qu' »il est le changement lui-même du point de vue de ce qu’il représente, parce qu’il est noir », ça me semble un peu réducteur !
    Du reste merci pour vos remarques 😉

  • Déjà Obamarre

    Bon article!

    Par contre l’enthousiasme de ce grand ponte Duhamel semble se baser sur des raisons très discutables. Où quand les ‘progressistes’ deviennent des racialistes. D’ailleurs, petite erreur dans l’article, Obama n’est pas afro-américain, car non descendant de l’esclavage

    Bouvet est beaucoup plus lucide dans ses propos que Monseigneur Duhamel qui, lui aussi, déchantera, toujours pour de mauvaises raisons

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