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Tribune – Alors maintenant, à Sciences Po, je me tais.

J’attends patiemment de m’en aller. 

On ne milite plus, on fait de l’activisme. Un activisme de pointes, qui varie, qui se perd, qui se dit « militant » pour se donner des lettres d’or et qui, sans cesse, fait mine de ne pas prendre en compte les critiques véhémentes qui existent en son sein. Il faut dire que nombre de groupes et d’organisations donnent des arguments sans le vouloir. Prenons en exemple de la réaction aux propos de Zemmour. Aujourd’hui, les militants souhaitent y réagir. Mais lesquels ? Son racisme, son hétérosexisme, sa violence, sa misogynie… ? Tout à la fois ? 

À Sciences Po, ils ont fait le choix : les assemblées générales pour en discuter et, principalement…en discuter. Et de quoi ? Pourquoi ? En premier lieu, pour le contrer. En second, par le besoin de beaucoup de ces militants de s’y attaquer de manière individualisée, cause par cause, constituant, parfois, l’essentiel de leur identité ou de la façon dont ils perçoivent le monde. Les lunettes du genre nous siéent, certes, mais, les paires sont parfois à changer, à compléter, à complexifier, à essuyer pour mieux voir l’autre. 

Bref. Parlons de Zemmour, mais ne parlons pas d’islamophobie, de propos antimusulmans.

Une phrase récurrente : « Zemmour a un discours sexiste et homophobe qu’il faut démonter ». D’accord. Maintenant, comptons le nombre de fois que le mot « homophobe », « sexiste » et ses paires comme « misogynes » ou « hétérosexiste » sont prononcés par rapport au nombre de fois où les mots « antisémites » et « islamophobes » / « antimusulman » le sont. 

Oui, les militants anti-zemmouristes ont vidé la critique de Zemmour de son islamophobie/antimusulmanisme de la même façon qu’ils ont vidée l’intersectionnalité de sa classe. 

Militer contre Zemmour oui ! Dénoncer l’islamophobie non. 

Et la raison est, sans grande surprise, à ramifications : le fait que très peu de personnes musulmanes sont consultées durant ses AG, par exemple. Allons plus loin, car si l’on reprend la critique « blanche », « non blanche », une autre explication est plausible : parce que les « blancs » ne veulent pas prendre en charge des luttes comme celles des minorités (soit parce qu’ils ont peur de l’instrumentaliser soit par mépris) sans pour autant tenter de demander à des « non-blancs » comment la prendre en charge. Il est bien plus simple de dénoncer le sexisme à Sciences Po que l’islamophobie car celle-ci est un mal ambiant en contexte français à l’image des récurrences du débat sur le voile ou des injures tenus. L’adage domine alors : parlons de Zemmour mais ne parlons pas d’islamophobie, de propos antimusulmans. Et je n’évoque même pas ici le manque de débat autour de son antisémitisme, de sa révision absolument abjecte de Vichy et de ses propos sur la distinction « juif étranger vs juif français » démentie par nombre de spécialistes de l’histoire.

Soutenons, mais pas trop, parlons beaucoup

On me répétait souvent « les feuilles volent, les écrits restent, les mots se perdent et les maux nous ajoutent du lest ». Une mobilisation contre l’extrême droite à Sciences Po c’est avant tout beaucoup de discours, des fixations sur des questions vagues et diverses, 1h30 de débats souvent vides ou, mieux encore, des lectures dominantes qui expliquent les stigmas des dominés aux dominés. En reprenant leur lexique on en arrive donc à des « blancs » qui parlent de discriminations raciales ou (plus rarement) d’islamophobie dans l’entre-soi plutôt que de réfléchir à comment rendre l’espace de revendications complexe et ouvert par la parole de celles et ceux dont les identités profondes sont énormément visées aujourd’hui par Zemmour. Il faut recentrer le discours autour de son islamophobie, de sa xénophobie, d’ailleurs l’un des mots les moins utilisés pour dénoncer Zemmour. 

Et je vous pose la question : est-ce que vous subirez la violence de son islamophobie, de son antisémitisme et de sa xénophobie ? 

On ne compte plus le nombre de mouvements d’extrême gauche (ou même de gauche) qui se sont dotés d’une administration de la prise de parole de telle sorte que d’événements intellectuels, de culture, de militantisme continuel et de cercles de réflexion intersectionnelle, ils sont passés à des événements d’activisme dans l’entre-soi militant menant à des actions lentes bien qu’ordonnées ou la structure du logos prend le devant sur sa performativité.

Alors,

À ces militants, 

Il y en a marre. Marre d’oublier les minorités musulmanes et juives dans les lectures des discours de Zemmour. Marre de devoir entendre « Euh désolé mais le combat premier de Zemmour c’est contre les femmes et les LGBT » et de se faire attaquer lorsqu’on réplique «  Que vous invisibilez la question raciste, islamophobe, antisémite, et c’est encore plus symboliquement violent ». Marre, donc, de jouer à cache-cache avec la dénonciation de ces -isme. Marre de voir que toutes ces failles donnent un terrain facile pour Génération Z Sciences Po puisque, bien qu’ils ne soient que cinq personnes efficaces, leur incidence désarçonne mille autres. Marre de l’hypocrisie de gauche qui dit soutenir les victimes de ces agressions sans en parler.

Et je leur pose la question : est-ce que vous subirez la violence de son islamophobie, de son antisémitisme et de sa xénophobie ? 

À Monsieur Vicherat, 

À vous Monsieur Vicherat, président de Sciences Po. 

Quand je rentre à Sciences Po, je vois certaines personnes du collectif Gen Z me montrer du doigt pour signifier que j’étais à cette AG de la même manière que cette femme dans le métro me montrait du doigt quand elle disait assez fort pour que la rame entend : « encore des musulmans, ces terroristes ». 

Quand je rentre à Sciences Po où j’accepte la possibilité de débattre de Zemmour parce que la culture du débat est l’élément fondateur de Sciences Po que je respecte et veut à protéger, je me sens agressé avant même d’avoir parlé, certains prêts à me filmer pour le partager à d’autres, à m’identifier. 

Quand je rentre à Sciences Po, j’entends des gens me dire, quand je dis qu’un discours antimusulman est inacceptable, que oui mais que je délire dans son importance, que ce n’est pas si grave, que c’est moins pire que le sexisme. 

On me dit « Sciences Po c’est un microcosme protégé ». Êtes-vous moi ? Souffrez-vous des mêmes regards en dehors de Sciences Po qu’à l’intérieur de Sciences Po ? Subissez-vous le poids de ces discours, de la violence de ces sympathisants ? 

Quand je rentre à Sciences Po, maintenant, je me tais. Écrire pour penser les mouvements de gauche, c’est se faire critiquer le lendemain d’une AG « d’hystérique » et de « sexiste », d’« lgbtphobe » pour avoir replacé le débat.

Militer contre l’extrême droite, c’est entendre par des militants de Génération Z en dehors de Sciences Po, dans le métro, hier cette délicate phrase « Quand Zemmour gagnera, tu dégageras avec tes potes à moins qu’on te fasse dégager nous-mêmes » m’étant dirigé ainsi qu’au SDF maghrébin qui essayait de s’endormir dans la rame. 

Alors maintenant, à Sciences Po, je me tais. 

Je bois mon thé en Péniche. 

Je me tais. 

J’apprends votre désignation. 

Je me tais.

Le regard du président de Gen Z. 

Je me tais. 

Je ne suis pas français. 

J’attends de m’en aller. 

Je suis un de ces « internationales ». 

Je me tais. 

Pas par faiblesse

Car, maintenant, 

J’écris. Je vous écris.

D’une personne étudiante à une autre

NOUR

Crédit Image : ©Ted Eytan