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Pourquoi le gouvernement soutient-il autant la chasse ?

Le candidat écologiste Yannick Jadot souhaite durcir la réglementation contre les chasseurs, un avis en parfaite contradiction avec la politique d’Emmanuel Macron. Entre pro et anti-chasse, le débat n’est pas nouveau dans la société française. Pourtant, dans les plus hautes sphères de la gouvernance, ce débat ne semble pas avoir lieu, tant il penche en faveur des chasseurs. Une situation qui mérite quelques explications. 

Le 29 octobre dernier, le candidat d’Europe Ecologie Les Verts (EELV) s’est exprimé sur BMFTV à propos de la chasse dont il veut faire un sujet de campagne en vue de la présidentielle de 2022. Ainsi, propose-t-il de supprimer la chasse le dimanche, pendant les vacances scolaires et les jours fériés, afin de rendre la nature accessible à tous. Il souhaite également encadrer ce loisir afin d’améliorer le sort des animaux et de mettre fin à ce qu’il qualifie de “massacre”. C’est pourquoi M. Jadot suggère la suppression de la chasse à courre et autres pratiques dites “traditionnelles” et cruelles, de même que l’entretien de gibier d’élevage, lâché dans la nature peu avant d’être pris pour cible. De plus, il propose d’interdire la chasse des espèces menacées. Ces mesures font partie d’un souci plus vaste du respect des animaux qu’il a réaffirmé sur le plateau de BFMTV en condamnant les abattages rituels sans étourdissement. 

Les idées du candidat écologiste s’appuient sur les nombreux méfaits de la chasse. Du point de vue environnemental tout d’abord : les chasseurs déversent chaque année 8 000 tonnes de plomb dans la nature, alors que ce matériau est hautement toxique. Ils menacent l’équilibre des écosystèmes en chassant certaines espèces menacées, comme le lapin de Garenne, ou d’autres qui sont utiles, telles que le renard roux ; mais également en relâchant chaque année 10 millions d’animaux d’élevage (sur 30 millions d’animaux tués) qui perturbent les effectifs naturels. Du point de vue du bien-être animal ensuite : au-delà même du principe de la chasse qui est de tuer, cet acte se fait régulièrement dans des conditions cruelles et parfaitement légales, comme dans le cadre de la chasse à courre qui n’est plus autorisée qu’en France. En outre, les activités cynégétiques perturbent le rythme de vie des animaux qui sont contraints de n’être actifs que la nuit. Du point de vue de la société enfin : chaque année, plus d’une centaine de personnes sont blessées par les chasseurs et certaines sont même tuées. Il faut ajouter à cela les dégâts collatéraux des traques puisque les animaux sont poussés à fuir vers des routes ou des zones urbaines, causant au passage de multiples dommages. Les chasseurs causent parfois aussi des incivilités, par exemple en poursuivant des bêtes dans les jardins des habitants du coin sans autorisation. Enfin, ils empêchent les promeneurs, sportifs et autres cueilleurs de profiter de la nature de septembre à février, en s’accaparant des territoires rendus hostiles par les balles perdues.

En réaction, les Français s’expriment massivement contre la chasse. Selon un sondage mené par Ipsos en 2018, 81% de nos concitoyens se disent opposés à la chasse. 82% des français estiment qu’elle représente une menace pour l’environnement, et 71% ne se sentent pas en sécurité en période de chasse lorsqu’ils sont dans la nature. 65% des français s’expriment contre les lâchers de gibier d’élevage, 77% se disent favorables à l’interdiction de la chasse à courre. Pourtant, le sondage révèle aussi que les Français ne sont pas conscients de tout ce que la chasse implique : ils pensent que les animaux sont protégés dans les parcs nationaux et réserves naturelles (89%), que les espèces menacées ne sont pas ciblées (77%) et que la chasse est interdite en période de reproduction (91%). Ce qui est faux. 

Face à une opinion aussi nette, on peine à imaginer que les dirigeants politiques aient adopté des mesures aussi favorables aux chasseurs, à tel point que Yannick Jadot en soit à revendiquer des jours sans chasse et l’interdiction de la chasse d’espèces en voie de disparition. Et pourtant, qu’ils soient de droite ou de gauche, les gouvernements sont tous de fervents défenseurs des pratiques cynégétiques. Les données qui suivent proviennent de l’Observatoire Politique et Animaux.

Sous le mandat d’Emmanuel Macron, le prix du permis de chasse a été divisé par deux, la période de pêche a été allongée en 2020, et la chasse traditionnelle de 115 000 oiseaux a été autorisée, malgré un avis négatif du Conseil d’Etat et une directive européenne allant dans le sens inverse. De plus, l’actuel président de la République s’est fait remarquer par des propos largement favorables aux chasseurs, déclarant ainsi qu’un “chasseur, il aime son chien, il aime les animaux, sinon il ne ferait pas de la chasse”. Seul point positif : l’interdiction de la chasse à la glu, qui est toutefois provisoire. Selon l’observatoire, le score de M. Macron est 2,9/20 concernant la chasse (1,8/20 pour Edouard Philippe et 4,6/20 pour Jean Castex).

Le gouvernement de François Hollande encourage la chasse au loup, s’oppose catégoriquement au jour sans chasse hebdomadaire (promettant en 2017 d’empêcher le débat public sur la question), laisse les chasseurs mener des interventions dans les classes et se montre favorable au braconnage des oies. Il est à noter que Ségolène Royal est très active dans la protection des chasseurs, tandis que M. Hollande leur accorde moult honneurs, comme le premier entretien présidentiel accordé au magazine “Le Chasseur français”. Ainsi, le Président normal se voit accrédité de la note de 1,8/20 (1,1/20 pour Bernard Cazeneuve, 2,7/20 pour Manuel Valls et 7,4/20 pour Jean-Marc Ayrault).

Un bilan assez similaire peut être dressé du mandat de Nicolas Sarkozy qui a soutenu les chasseurs jusqu’à Bruxelles, qui a enterré la possibilité d’interdire la chasse le dimanche et qui a soutenu l’intervention des chasseurs dans les écoles. Son gouvernement a également pénalisé les actions visant à empêcher les chasseurs de chasser. De plus, il a affirmé que les chasseurs sont des “écologistes ruraux pragmatiques”, et que le ministre de l’Agriculture “ne doit pas être défavorable à la chasse”. Cela lui vaut un 1/20 (3,6/20 pour François Fillon). 

Que trois gouvernements aussi différents aillent dans le même sens avec autant de vigueur, alors même que l’opinion publique y est fortement opposée et que les conséquences sont si pénibles, a de quoi interloquer…

Yannick Jadot offrait lors de son intervention télévisée une tentative d’explication : « Au fond, Emmanuel Macron, c’est un homme sous influence des lobbys. Il est particulièrement sous influence du lobby de la chasse ». En effet, comme le souligne Daniel Guéguen, « oui, [le Gouvernement] est influencé par la société civile et donc par les lobbies. Mais quels lobbies ? Pas par les lobbies industriels, mais essentiellement par les lobbies environnementaux et par les lobbies des consommateurs ». Mais avant d’aller plus loin, il faut rapidement déconstruire un mythe : non, le lobbying n’est pas l’incarnation du mal. Et oui, le lobbying est une activité professionnelle avec sa propre déontologie. Oui enfin, le lobbying consiste à faire entendre les opinions de certains (une partie de la population, une entreprise, un secteur…), et défend donc toutes sortes de causes. Donc s’il est vrai que les lobbies sont responsables des repas trop carnés que proposent nos cantines ou de la persistance des énergies fossiles, ils sont aussi responsables de la lutte pour l’égalité des genres et pour la protection de la biodiversité. Ainsi, lorsque M. Macron déclare que « les chasseurs, c’est pas un lobby, un lobby, c’est un groupe de pression caché », ou que « les chasseurs, ce sont des millions de nos concitoyens qui pratiquent cette activité dans la ruralité, c’est une réalité. Quand je vois le président des chasseurs, c’est pas plus un lobby », c’est faux. La chasse a bel et bien son lobby, comme n’importe quelle autre activité, car chaque activité souhaite le soutien de l’Etat, ce qui est bien compréhensible. 

Ce qui est moins normal en revanche, c’est que le lobby de la chasse est surpuissant, si bien que son poids dans les décisions publiques est énorme. Le lobby anti-chasse, qui représente pourtant les intérêts de beaucoup plus de monde, ne peut pas en dire autant. Essayons de dresser le portrait du lobby de la chasse.

Le site de la Fédération Nationale des Chasseurs est un bon point de départ. Elle se présente ainsi : « Interlocuteur de référence auprès du gouvernement et des pouvoirs publics, la FNC est consultée par le ministre chargé de la chasse sur la mise en valeur du patrimoine cynégétique, la protection de la faune sauvage et de ses habitats ainsi que les conditions de l’exercice de la chasse ». Sans aucun scrupule, car il n’y a pas à en avoir, la FNC revendique son rôle de lobby. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est efficace ! Pour aller à l’essentiel : à l’international, la FNC est membre de trois organisations dont l’UICN (Union Internationale pour la Conversion de la Nature) ; elle est également membre de deux organisations européennes et a son mot à dire sur la législation bruxelloise concernant la chasse ; en France, elle soutient les législations en faveur des chasseur en tant qu’experte écoutée, elle apporte son soutien dans toutes les affaires judiciaires où la chasse est concernée, elle est consultée par les ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique et elle mène une vaste campagne de communication pour redorer l’image de la chasse. Elle agît également au niveau local avec ses fédérations régionales et départementales. La FNC intervient dans le processus législatif en collaborant avec le groupe d’étude “Chasse et pêche” au Sénat (83 membres !) et celui “Chasse et territoire” de l’Assemblée nationale (129 membres !), mais aussi en faisant partie du CNTE (Comité National de la Transition Écologique), consulté par les commissions parlementaires. Elle est également membre du CESE (Conseil Economique, Social et Environnemental). Finalement, ses tentacules s’aventurent dans les domaines environnementaux, ruraux, sociaux, sanitaires et agricoles. Quant au président de la FNC, Willy Schraen, qui a déjà été reçu à l’Elysée, il témoigne : « [Macron et moi] sommes de la même région et je connais bien sa belle-famille, qui compte beaucoup de chasseurs ». L’intense communication du lobby met en avant la défense de la ruralité et de la biodiversité, ce que les propos tenus par son président le 10 novembre dernier décrédibilisent fortement : « tu crois qu’on va devenir les petites mains de la régulation ? […] j’en ai rien à foutre de réguler ! »

Dans son livre “Idées reçues, la chasse”, Xavier Patier consacre un chapitre à l’importance de cette activité dans les prises de décision. Il commence par rappeler que la chasse a toujours été un sujet politique important. Mentionnant le Mouvement Pêche, Nature et Tradition, dont les résultats électoraux avoisinaient les 5% dans les années 1990 et 2000, il montre combien le poids électoral du sujet est important. M. Patier confirme que la FNC est le groupe de pression le plus puissant en France, mais il évoque également d’autres associations comme la Société de Vénerie ou l’Association nationale des chasseurs de grand gibier. Il précise également que le lobby est international, à travers notamment le Conseil international de la Chasse qui interagit avec les gouvernements et les organisations non gouvernementales afin de « défendre la protection de la faune et des pratiques cynégétiques ». Enfin nomme-t-il le Saint-Hubert, qui influence la législation, offre des formations pour les gardes-chasse et alimente un magazine éponyme. Tous ces organismes « forment ce que l’on peut appeler le lobby des chasseurs. Il ne s’agit pas d’un lobby unique et homogène, mais d’un faisceau de groupes de pressions, dont certains ont une reconnaissance institutionnelle […], tandis que d’autres relèvent plus de l’”aminale” ».

Lorsque plus de 200 parlementaires sont ouvertement favorables à la chasse, que la Fédération Nationale des Chasseurs intervient presque directement dans la législation et dans la justice, que son président est un proche de M. Macron, et que toute une myriade d’associations défend les intérêts des chasseurs à toutes les échelles, on comprend mieux pourquoi les gouvernements sont aussi contraints dans leurs actions. Peut-être qu’il faut également garder en tête l’histoire de la chasse, pour expliquer son inviolabilité : elle est devenue un privilège de la noblesse en 1396, avant d’être popularisée lorsque les privilèges ont été abolis en 1789. Autrement dit, la chasse est perçue comme un acquis révolutionnaire, ce que les politiciens gardent en mémoire mieux que n’importe qui. 

Toutefois, il y a encore une autre composante à prendre en compte : « Il reste vrai que, comme les agriculteurs, les chasseurs gardent un poids politique particulier, plus que proportionnel à leur part effective dans la société française. Il est vrai aussi qu’ils peuvent faire barrage localement à un candidat hostile à leur cause », affirme Xavier Patier. Au-delà du lobby, il y a donc une surreprésentation électorale, surtout localement. D’une part, les chasseurs sont très attentifs à ce que les candidats vont leur proposer. Ainsi, un candidat s’opposant à la chasse perdra cet électorat quoi qu’il propose par ailleurs, sans gagner davantage d’anti-chasse. De plus, les chasseurs sont relativement concentrés dans les campagnes, or les circonscriptions rurales sont souvent surreprésentées à l’Assemblée nationale. Également, cette implantation locale rend leurs voix décisives dans les élections municipales et régionales. C’est pourquoi, pour ceux de nos lecteurs qui sont de futurs élus, j’ai essayé de dresser grossièrement les contours du chasseur-électeur.

La chasse est une activité relativement masculine (97,8% d’hommes) et pratiquée par des personnes relativement âgées (l’âge médian étant 55 ans, en hausse). Ainsi ne s’étonnera-t-on pas que 40% des chasseurs soient retraités, tandis que 55% sont actifs. 39% sont des cadres ou des membres de professions libérales, 21% sont des employés, 15% des ouvriers, 9% des artisans ou des commerçants, 8% des professions intermédiaires et 8% des agriculteurs. Ils n’ont pas d’orientation politique très précise (leur volatilité expliquant en partie que les candidats soient à leur chevet), mais sont tout de même plus orientés à droite. Au premier tour de la présidentielle de 2017, selon un sondage Ifop/LPO, 26% des chasseurs ont voté pour Marine Le Pen, 25% pour Emmanuel Macron, 24,7% pour François Fillon et 16,7% pour Jean-Luc Mélenchon. Par rapport aux autres Français, ils ont surtout favorisé M. Fillon et Mme. Le Pen et ont rejeté M. Hamon et M. Mélenchon. Quant à savoir, enfin, s’ils sont plutôt citadins ou campagnards, c’est une grande question, très politisée ! En effet, lorsqu’ils ne sont pas “les premiers écologistes de France”, les chasseurs font de la protection de la ruralité leur grande vocation, affirmant être au cœur de la société rurale. En réaction, les écologistes affirment que les chasseurs sont très urbains. Lorsque Yannick Jadot affirme que 70% des chasseurs viennent des villes, il se base sur le sondage Ifop/LPO précédemment cité : on y lit en effet que seulement 32,9% des chasseurs viennent de communes de moins de 2000 habitants. Cependant, une nuance s’impose. Seuls 22,3% des Français vivent dans ces communes, ce qui veut dire que les chasseurs sont bien surreprésentés dans les campagnes. À l’inverse, 10,8% des chasseurs viennent de la métropole parisienne, contre 16,4% des Français. Si M. Jadot a dit vrai, il ne faut pas oublier que la chasse reste très ancrée dans la ruralité. Enfin, le paysage ne sera complet que lorsqu’on aura rendu compte de ses évolutions : les chasseurs sont de moins en moins nombreux (2,2 millions en 1975, 1 million aujourd’hui), et ils sont aussi de plus en plus âgés, de plus en plus urbanisés et de plus en plus proches des catégories socio-professionnelles supérieures. 

Ce que M. Jadot a remis en avant le 29 octobre, c’est non seulement une demande de plus en plus forte des Français de protéger la nature (et d’y accéder !) mais aussi la liberté incroyable dont jouissent les chasseurs. Liberté qui s’explique par le chouchoutage dont ils font l’objet de la part des différents gouvernements qui sont sous pression d’un lobby très puissant en France. La FNC, notamment, s’applique à influencer la législation et l’opinion publique par tous les moyens possibles. Enfin, les chasseurs, qui sont des hommes presque âgés, relativement à droite, plutôt ruraux et de moins en moins nombreux, continuent de peser assez lourd dans les différents résultats électoraux.