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Tqelt, ou attendre en Amazigh

Il est minuit.

Je suis encore allongé, la tête fatiguée, les muscles contractés et le regard perdu. Dans le silence obscur de mon appartement, mon visage est éclairé par les mouvements et reflets d’un visage sur l’écran de mon téléphone. Cela fait une semaine que je réduis mes déplacements, que je me retrouve seul dans mon appartement. Mon colloc est parti il y a quelques temps. Depuis, mes nuits sont longues, plus que mes jours, et les vidéos en live des artistes sur toutes sortes d’applications me tiennent compagnie.  

Ce soir, je regarde Fadily Camara parler avec Camille Lellouche, deux comédiennes que j’ai toujours aimé réunies sur une seule plateforme, parlant de leurs vies, de leurs histoires et de leurs oisivetés, de leurs rangements et de leurs inquiétudes. C’est un peu comme si je faisais partie de leur discussion : je commente de temps en temps et elles répondent, de temps en temps. A chaque nouvelle tête qui apparaît dans mes notifications, je visite leurs vies, leurs appartements, leurs ennuis et leur complaisance avec le temps, en tentant d’oublier que le mien m’angoisse, m’étreint et coule plus lentement que le miel sur ma tartine. Parce que oui, en confinement, je mange de tout : une tartine, des pâtes et des céréales, pas dans cet ordre-là. Mon esprit est ailleurs. Parfois, je prends le temps de me préparer un petit-déjeuner complet, un déjeuner raffiné mais le soir, rien ne me donne envie de cuisiner.

Il est minuit à Montréal.

C’est dans la nuit que je me sens seul, mais c’est aussi en son cœur que mes pensées esquissent des sons, des projets, des desseins et des destins sur les murs blafards, dans les draps de ma chambre étriquée et sur le petit canapé de mon salon enfermé. Dans l’obscurité, j’ouvre la fenêtre pour sentir le vent sur ma peau. Il neige dehors. L’air gelé se faufile dans ma chambre et lèche ma peau. Il me réchauffe quelque part, parce qu’il semble se mouvoir, me toucher, m’enlacer. Autour de moi, rien ne bouge. Les meubles sont figés, me dardent. Les petites pierres près de la porte rappellent les souvenirs des marches dans les rues éclairées, les avenues bondées ou les chemins de forêt.

Il est une heure du matin à Montréal.

Je suis bloqué. Mes parents sont loin, mes amis sont partis, mes cafés favoris ont fermés et même le fauteuil amazigh dans la bibliothèque de mon université n’est qu’un vague souvenir. Les gens dans la rue font la queue pour se procurer de quoi manger : ils achètent sans arrêt comme s’ils allaient mourir demain. Dehors, certains regardent ces gens faussement affamés passer. J’achète aussi, en masse, pour donner aux sans-abris qui vivent dans le centre commercial comme chaque mercredi, près de la bouche de métro où plus personne ne passe. Est-ce un peu naïf ou égoïste ? Je me sens aussi isolés qu’eux.

Il est deux heures du matin à Montréal.

Je sais que tout le monde angoisse, que certains pleurent, que d’autres subissent la violence de leurs voisins de confinement, de leurs maris ou de leurs parents. Dans les hôpitaux, des soignants, des docteurs et des étudiants tentent en vain de dormir avant de se lever demain. Dans les chambres de l’hôpital, des enfants ne peuvent plus recevoir la visite de leurs parents confinés. Alors, j’arrête de me plaindre pendant un instant…mais qui m’entend ? Personne. Je pense un peu à moi. C’est vrai, j’y vis dedans. Quand je suis confiné, je suis avec moi-même et parfois il faut d’abord ranger ses pensées, écouter ses peurs et arrêter le bruit de ses angoisses pour pouvoir penser aux autres. A côté, le live continue. J’entends des rires. Je ferme mon téléphone. Je referme la fenêtre et je me tais. Il est bizarre pourtant ce besoin de parler, de produire un son, d’écouter mes cordes vibrer comme pour m’assurer que je connais le timbre de ma voix, que je ne suis pas seul. J’attends toujours que quelque chose bouge et mette fin à cette nuit.

Il est quatre heures du matin à Montréal.

Je prends un biscuit en m’affalant sur mon canapé. Parfois, je dors sur le canapé, parfois sur mon lit. Toute la journée, je trie, je range, je mange équilibré mais la nuit sans lune m’anime de frissons. A l’or du soir, je me perds à penser et à écrire. De toute façon, demain je me réveillerai à onze heures, comme d’habitude. J’essaye de mettre un rythme dans ce confinement qui m’emprisonne et me serre la gorge. J’attends toujours…et la peur reprend.

Il est cinq heures du matin à…Montréal ?

Je suis seul, étudiant en échange à Montréal, loin de ma partie, le Maroc. On ne nous a pas rapatrié. Personne ne nous a contacté. Rien ne sidère et ne hante plus que le silence des autorités. Je suis là pendant un mois encore, mon contrat de location se termine, mon billet est toujours programmé pour le 28 avril en soirée. Je me retrouverai peut-être encore plus esseulé. Je n’ai pas de nouveaux livres, ma connexion ralentit et je souffle comme pour expulser de mes poumons les idées qui me traversent et m’obsèdent.  

Il est cinq heures et demie du matin

Mon téléphone vibre. Je le regarde. Je vois s’afficher « Lalla », ma mère enfin. Ma peur se tait. Elle me dit qu’elle n’a pas dormi longtemps car elle a passé la nuit à s’informer pour répondre aux questions des clients et de la population d’Anza, ville près d’Agadir, qui la sollicite sans arrêt. Elle est en train de s’habiller, de manger pour rejoindre la pharmacie et continuer son travail. « Les rues sont vides et on a tous peur mais on doit être là pour les autres. Appelle demain ». Je n’ouvre pas le message : si elle sait que je ne peux pas dormir sans son message matinal, elle me tuerait. Les fils se délient autour de mes poumons, mes bras sont ballants et l’inquiétude me quitte.

Il est six heures…

Mon alarme sonne : c’est celle de mon premier cours de la journée. Je n’en ai plus. Je me prépare à dormir. Le soleil ne s’est pas encore levé. 

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