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« Sorry We Missed You » – Le cri d’alerte de Ken Loach sur l’ubérisation

Déstabilisé. C’est l’état dans lequel laisse « Sorry We Missed You », dernier film de Ken Loach sorti fin octobre. A la fin de la séance, tout le monde semble figé car le film vient de se terminer – je devrais dire couper – en pleine action. Au fond, je suis encore englué dans le scénario. J’essaie d’imaginer la fin de la scène inachevée.

Ken Loach manipule la temporalité pour nous faire comprendre que le problème soulevé par son film est bel est bien actuel.

Le thème me semblait classique, limite « bateau ». Un film social traitant de l’ubérisation par un auteur politiquement marqué à gauche. Cela pourrait presque être le sujet d’une conférence à Sciences Po. Troquer le siège en bois de l’amphi Boutmy pour un fauteuil rembourré – après tout, pourquoi pas ? Je rentrais dans cette salle à reculons, davantage motivé par l’idée d’une coupure dans les révisions des galops, sans même avoir visionné la bande annonce.

Et là : surprise.

Le film nous agrippe dès la première scène pour nous immerger dans un monde mille fois évoqué dans les médias mais dont nous ne connaissons pour certains – moi inclus – pas vraiment la réalité.  Du moins, nous l’imaginons.

Cette première scène s’ouvre sur un entretien dans un bureau sans charme d’un centre de livraison de colis dans la ville de Newcastle durant l’année 2018. Ricky, la quarantaine, en a marre d’enchainer les petits boulots, comme plombier ou travailleur sur les chantiers. Il souhaite devenir propriétaire. Sa femme, Abby, travaille comme aide à domicile et est payée à l’heure. Le couple, fortement endetté depuis le crash boursier de 2008, a deux enfants, Liza Jane la cadette, et Seb l’ainé.

Ricky, épaules voutées, regard bleu inquiet, fait face au directeur du centre de dépôt de colis. Le ton est donné : « You don’t work for us, you work with us ». Pour travailler comme chauffeur-livreur indépendant, Ricky devra acheter son propre camion et payer son assurance.

La force de Ken Loach est de nous faire ressentir les frustrations et les difficultés du métier ainsi que l’impact sur la famille. Les scènes sont simples mais saisissantes de réalité. Une erreur d’adresse ou un client absent pour Ricky, une vieille dame atteinte de crise d’angoisse et souffrant d’être seule dont s’occupe Abby, la passion pour les tags de Seb ou la solitude qui pèse sur sa petite sœur.

On pourrait croire que le scénario est exagéré tellement les ennuis se succèdent et une descente aux enfers se met en marche. Afin de se dégager un salaire, Ricky enchaine les heures, suis aveuglement les ordres et directions de sa tablette,  court après la minuterie, et en arrive à uriner dans des bouteilles d’eau vides.  Le couple n’est pas assez à la maison, et Seb tombe dans la petite délinquance :  le grain de sable est alors installé dans les engrenages fatigués de la famille.

La justesse du jeu des acteurs apporte au film des airs de documentaire. Pour la plupart c’est leur première expérience sur les plateaux. L’interview du casting lors du festival de Cannes 2019 est amusante tant les acteurs sont surpris d’être présents. Kris Hitchen (Ricky), travaillait comme plombier en parallèle de ses débuts d’acteur, Debbie Honeywood était dans l’éducation, Rhys Stone (Seb) avoue être la copie de son personnage et Katie Proctor (Liza Jane) est écolière.  Tous ont le même accent – celui du nord de l’Angleterre – qui rajoute un certain charme aux dialogue et vous oblige (vraiment) à lire les sous-titres.

« Sorry We Missed You » est un cri d’alerte. On comprend au fil des scènes qu’à l’image des Canuts Lyonnais de 1831, les travailleurs de l’ubérisation sont juridiquement indépendants, détiennent les outils de production et supportent les coûts et risques de l’activité. De plus, le non-respect des lois de la plate-forme est sanctionné. Le film nous rappelle la nécessité de moderniser la juridiction afin de mieux réglementer ces nouveaux emplois rendus possibles par le numérique.

Certains le considéreront comme un film moralisateur et cliché à certains moments. Ce n’est pas entièrement faux et j’entends l’argument. Cependant, je le considère plutôt comme une sorte de douche froide bénéfique. Un moyen via les émotions d’alerter sur la précarité de certains emplois du numérique.

« Sorry We Missed You » nous questionne sur nos usages actuels.  Amazon, Uber Eats et autres Déliveroo nous font trop souvent oublier la matérialité et l’humanité de l’invisible.

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