Vie du campus

Shimon Peres à Sciences Po : Lève-toi et marche !

Mise à jour du samedi 23 décembre à 14h00 : ajout d’une galerie de photos de la conférence prises par Gaëtan.

TOUT, TOUT, TOUT… vous saurez tout sur la conférence donnée par Shimon Peres lundi dernier en Boutmy !

Shimon Peres est un monsieur important.

On s’en rend très vite compte quand on jette un coup d’oeil sur Wikipédia. Ex-premier ministre d’Israël, prix Nobel de la Paix 1994. Mais on le réalise aussi quand on voit le dispositif mis en place par Sciences Po pour l’accueillir, lundi matin. Cars de CRS sur le boulevard Saint-Germain, bergers allemands flaireurs de bombes, rue Saint-Guillaume bloquée, contrôle d’identité pour passer le barrage, re-contrôle d’identité à l’entrée de Sciences Po, vérification des invits, passage dans les portes comme dans les aéroports, les grands rectangles gris en 3D qui font biiiiip quand t’as le malheur d’avoir un trousseau de clefs dans ta poche. H., que j’avais retrouvé à l’entrée, avait, pauvre de lui, un tire-bouchon dans son sac. Tire-bouchon confisqué. Plus quelques regards par en-dessous pour jauger le potentiel terroriste de mon homme. Il passera, finalement. Pfiou.

Arrivée dans l’amphi. Je me dégote une place au deuxième rang et sors le sourire béat approprié. Pas le temps de dire ouf, alas: la vice-directrice de Sciences Po réplique aussitôt, chasse mon voisin et moi en quelques mots, « ici les officiels seulement, réservé, blâââh, blâââh, blâââh.« , je suis vexée comme un pou, range le sourire béat, me lève, très dignement surtout. Jette mon écharpe blanche sur mes épaules -comment ça, les officiels, est-ce que je n’ai pas une tête d’officielle, moi? Ai-je vraiment tant l’air non-officiel que cela, avec mes habits du dimanche et mon invit’ à la main? Pfeu. Pfeu, pfeu, pfeu.

10H16. Bruissement annonciateur (…mais qui donc lance le signal de ces bruissements annonciateurs qui précèdent toujours l’entrée des gens importants? Existe-t-il des préposés au lancement du bruissement annonciateur?). Porte qui s’ouvre. Le jeudi matin à la même heure, normalement, c’est DSK qui apparaît. Mais nous ne sommes pas jeudi matin. Là, c’est Richard Descoings qui ouvre le bal. A sa suite, Shimon Peres. Complet chic. Sombre et chic. Le beau bronzage buriné de l’homme qui en a vu d’autres. Si Beckett venait du Sud, c’est sûrement ce genre de bronzage qu’il aurait.

Longs applaudissements de la foule silencieuse et ébahie.

Et Shimon Peres se met à parler. Sans notes. Shimon Peres a 83 ans et parle sans notes. Impressive. Des paroles de Prix Nobel de la Paix, apaisées et optimistes. A contre-courant des discours alarmistes que l’on se farcit à longueur de temps sur toutes les radios. A les en croire, on aurait presque envie de se recroqueviller sous sa couette le matin, une dernière fois, avant que la terre entière n’explose définitivement, sous les effets conjugués des attentats-suicides, du réchauffement climatique et des épidémies de SIDA.

Et là, pourtant -« I think that the world is not in a mess« . Et même: « the world is pregnant« . Shimon Peres croit dur comme fer en la science et la technologie pour sortir d’une histoire « written with red ink« . Parce que la science et la technologie « cannot be conquered by armies« . Que jusqu’à présent, le nerf de la guerre, c’était les territoires. Et viens-t-en que je te pousse ta frontière, et refile-moi un peu de ton lopin de terre. Et on y va à coup d’affrontement d’armées si nécessaire.

Mais fini, tout ça. « I think that there is no more reason for wars«  -puisqu’il n’y a plus de raisons de conquérir des territoires. Les frontières ne bougeront plus beaucoup, maintenant. Ce qui importe, aujourd’hui, c’est la science et la technologie, Shimon Peres y tient. Ce qui importe, aujourd’hui: « the number of scientists and researchers a nation can produce« . Et ça, c’est tout nouveau. « We’re just at the beginning of it.« 

Pour s’expliquer, Shimon Peres revient sur deux grandes figures françaises. Napoléon, d’abord. Napoléon -évidemment. « A genious« . Oui, mais. Qu’a-t-il laissé derrière lui, Napoléon, « apart from tombs and cemeteries« ? A Napoléon, Shimon Peres préfère donc une autre figure française. Jean Monnet. Founding Father de l’Europe avec Schuman. « He had a greater impact on Europe than Napoléon« … CQFD.

Ca, c’est dit. Deuxième chose à mettre au clair: le rôle des gouvernements. Largement sur-estimé, selon lui. Qu’il s’agisse de leur (non-)influence sur les flux financiers internationaux ou la démographie, « governments are no longer as important as they claim« . Mais qui sont-ils, alors, les nouveaux dirigeants d’aujourd’hui? « Global companies« . Cf. Bill Gates, « who built a real economic state« . Itou pour les « two young boys who created Google« .

Des rulers qui en chassent d’autres, donc, d’autant plus que ces global companies s’intéressent de près à la philanthropie. Re-utilisation de l’exemple Bill Gates, »who spends billions a year to cure AIDS in Africa« . Cette nouvelle concurrence entre global companies philanthropiques, c’est une « blessed competition« . Quelque chose qui ne laisse présager que du bon, à en croire Shimon Peres. Espérons-le.

Après, il a eu une très belle phrase. Enfin, ça a provoqué quelques haussements de sourcils dubitatifs autour de moi, mais je maintiens que j’ai trouvé ça très beau. « People don’t take optimism seriously; they think that only pessimism is serious« . Shimon Peres remet les points sur les i. Ca fait du bien. Il continue sur la démocratie, qui n’est pas le « right to be equal« , mais « an equal right to be different« . Parce que de toute façon, faut-il le rappeler, « We’ll have to live together despite our differences« . Autrement dit, on n’a pas le choix, donc tout ce qui nous reste à faire, c’est de s’arranger pour que la cohabitation se passe le mieux que possible. Compris?

L’amphi a compris: l’amphi applaudit. Longtemps. Mon sourire béat est revenu, sans crier gare. N’ai pas eu le coeur de le chasser. Et puis face à Shimon Peres, quoi. Après un discours pareil. Roh.

Après, c’est le face-à-face avec l’amphi. Autrement dit, questions des étudiants. Questions très libres: elles n’ont pas été soumises à l’avis de la direction au préalable. Terrain glissant, donc. La question israëlo-palestinienne surgit, enfin -sans surprises. Jusque là, on avait un Shimon Peres-Prix Nobel de la Paix devant nous. L’épouvantail du conflit israëlo-palestinien l’a changé en un autre Shimon Peres: l’ex premier ministre d’Israël. Face à des questions très frontales d’étudiants palestinien, juif ou israëlien, il répond, posé, mais ferme. Dit que le but du Hamas « is not peace, but the destruction of Israel« . Que eux, Israëliens, ont donné aux Palestiniens « all the land of Ghaza« . « And we dismantled our settlements« . A qui la faute si le conflit n’est toujours pas résolu aujourd’hui, alors: « What do they want us to do?« .

« What do they want us to do?« . En sortant rue Saint-Guillaume, un peu avant midi, entre les cars de CRS et les grilles, la question revient dans ma tête, lancinante. What do they want us to do. Tout a l’air si simple, à l’en écouter.

32 Comments

  • rafe

    Bonjour Bérénice,
    je n’ai pas demandé de changer votre article! J’ai donné mon opinion personnel. Je crois qu’on a le droit.
    voila, je repete mon opinion personnel sur M.Peres.son disocurs est bon quand il s’agit de parler sur l’universalime mais dès qu’il s’agit de conflit israelo palestinien, il souhaite donner au palestiniens 90% de la Cisjordanie avec un échange de 10%. C’est comme, si les palestiniens n’existent pas. ses actes en 1996, après qu’il a eu prix nobel, explique pourquoi je n’ai pas apprécié sa venue.
    Je vous souhaite de bon courage. Je vous souhaite une bonne nouvelle année de 2007.
    Rafe

  • Florian

    Aucun orateur à Sc Po ne battra jamais Michel Barnier, alors commissaire européen, venu en 2003.
    Un étudiant : "Monsieur Barnier, pensez-vous que la mise en commun de l’arme nucléaire en Europe soit possible?"
    M. Barnier : "Monsieur, la question ne s’est pas posée et ne se pose pas. Merci."

  • Marion

    On ne peut pas nier que derrière les beaux discours il a assez bien manié la langue de bois et qu’il a évité de répondre aux questions délicates. Ui ce qui se passe là bas est scandaleux, mais il n’allait pas le reconnaître… Ils sont loin les accords d’Oslo…

  • Bérénice

    Alors c’est moi, Bérénice, qui ai écrit ce commentaire. Je suis en deuxième année à Sciences Po, j’ai assisté à toute la conférence de Peres, même si je m’attarde plus, dans cet article, sur le discours en lui-même que le débat qui l’a suivi.

    Tu peux m’écrire si tu as d’autres choses à me dire (berenice@lapeniche.net), mais je ne changerai pas mon article: en tant que rédactrice de la Péniche, quelque soit mon opinion sur le conflit israëlo-palestinien, je dois rester neutre… et c’est bien ce que je me suis efforcée de faire ici.

  • rafe

    je vais simplement dire que je n’ai pas pu commenter la réponse insouffisant que Shimon Peres m’a repondu. Tellement des pression par l’administration qui gère le micro!!!! vous n’avez pas vu cela!!! Shimon Peres n’attends pas jusqu’à la fin de la question, il a le droit d’arreter la question…. merci encore pour votre neuralité!
    Qui a écrit ce compte rendu? pas de problème, la liberté ne se donne pas, il faut le prendre….

  • rafe jabari

    C’est incoyable! la Peniche a du faire plus d’effort dans sa compte rendu. c’est dommage de prendre une responsabilité sansl’assumer!!!!

    Shimon Peres, prix nobel de la paix et puis! Massacre de CANA 1996, colonisation ont tellement augementé pendant sa mandate interimaire après la mort Monsieur Y.Rabin, pourtant interdit par les accords d’Oslo, et aujourd’hui parti Kadima, unilatéralisme de conflit israélo palestinien.

    Gaza reste un prison(l’air,le mer et les frontières terrestre controller par israel) pas de possibilité d’entrer des legumes et des fruits en gaza!!!! et Cisjordanie en morceaux, les palestiniens n’ont pas le droit de se déplacer dans leurs territoires!!!!! tellement des check points et le mur, illégal déclarée par le cour international de justice…..aucun mot sur l’ONU pour résoudre leconflit israélo palestinien…. economie et téchnologie alorsque la pauvrete et le chomage est extrement préoccupant dans les territoires palestiniens occupés!!!!!
    Shimon peres propose qu’Israel vole les resources naturel puis le vendre ou "donner" au palestiniens.

  • Bérénice

    Le prochain arrive bientôt: un autre compte-rendu de conf’, qui me botte au moins autant ::: "La gauche a-t-elle le monopole de la question gay?". Ca se passait mardi soir en Chapsal, et ce sera bientôt sur LaPéniche…

    (J’apprends à faire du happening maintenant: de mieux en mieux)

  • Bérénice

    Dubitative et Mambo ::: bon, quand je rapporte les paroles de Peres, ça ne veut pas forcément dire que je les approuve, hein. Mais comme j’écris un article censé être neutre (parce que LaPéniche, stricte neutralité politique et syndicale, blablabla), je m’efforce d’être neutre. Quitte à ce que Napoléon se retourne dans sa tombe ce soir (pardon, Monsieur Napoléon, vraiment).

    Ah, et "mon homme", dans ma bouche, c’était un bel abus de langage. H. serait bien surpris d’apprendre, s’il passe par ici, qu’il est "mon mec". Il a de très beaux tire-bouchons, mais ça n’est pas "mon mec" pour autant.

    J’adôôôre mettre les points sur les i.

  • Mambo

    Assez d’accord avec dubitative.

    Sinon Napoléon n’a pas que laissé des tombes et des cimetières.
    Il a laissé le Code Civil ( galop on my mind ).
    Et accessoirement, un peu de ce qu’est la France aujourd’hui.

  • Bérénice

    Merci Charlotte! T’étais au deuxième rang?! Veinarde. Tu devais avoir l’air suffisamment officielle, I guess. Pffff.

    Etienne: Lu ton article… Pour réaliser qu’il était sûrement bien plus pro, plus journalistique que le mien -lequel ressemble plus à un billet d’humeur gentillet qu’à un compte-rendu objectif de conférence-, mais bon. J’ai fini par renoncer au journalisme, de toute façon.

  • dubitative

    "I think that there are no more reason for wars" > ah ?
    "What do they want us to do ?" > commencer par respecter les résolutions de l’ONU, par exemple.

    Heureusement que le ton de l’article est là pour relever le désintérêt total de ces paroles. Au fond, ce qu’on en retiendra, c’est que ton mec ne sort pas sans son tire-bouchon, et que ça , c’est la classe.

  • Etienne

    Assez bon compte rendu. Vous pouvez trouver sur le blog du PS le mien. J’ai plus insisté sur la contradiction interne du personnage entre sa volonté d’ouverture par l’économie d’une part, et sa rigidité sur le mur qui est franchement un replis d’Israel sur lui-même avec des conséquences désastreuses pour les populations.

  • Charlotte

    dire que j’étais au 2e rang mais que j’avais oublié mon appareil photo ….
    quoi qu’il en soit j’adore ton article, c’est tout ton style d’écriture ….
    bravo !

  • Bérénice

    Pierre I ::: Merci, again and again. Epique, je pense que c’est le mot, oui. Et si tu n’avais pas d’invit’, les CRS étaient assez intraitables là-dessus, effectivement. Mais réjouis-toi: te voilà tout heureux de pouvoir vivre la conférence comme si tu y étais. Rah. Longue vie à LaPéniche, oui.

    Pierre II ::: Je ne me souviens pas avoir vu des caméras dans l’amphi (mais je peux me tromper, hein). Par contre, Peres a été over-photographié. Et j’imagine que Sciences Po ne laissera pas traîner ce genre de choses dans ses tiroirs… A voir sur leur site, donc.

  • pierre

    bien écrit cet article…épique mais cool à lire
    moi tout ce que j’ai vu de l’ami shimon ce sont ses potes crs qui m’ont empêché de rentrer…
    sympa de résumer des trucs aussi convenus de façon aussi fun

  • Bérénice

    Of course: j’étais ironique, hein. C’était amusant de voir deux Shimon Peres aussi différents, le premier faisant son discours de Prix Nobel de la Paix, zappant complètement la question israëlo-palestinienne, …et l’autre, l’ex-ministre répondant aux interventions parfois virulentes des étudiants -qui ne parle plus que de ça. Et a des opinions assez tranchées sur le sujet, effectivement.

  • Bérénice

    Merci, Marion!

    La prochaine fois, je serai concise, promised. Pour le moment, j’en suis encore au stade expérimental… Micro-trottoir virtuel : est-ce que quelqu’un ici a réussi à me lire jusqu’au bout? (Si oui, chapeau bas.)

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