Vie du campus

RSF fait son show au Petit Palais

Pierre_BOULAT_et_sa_Tour_Eiffel.jpg« La France, 44e au classement mondial de la liberté de la presse, derrière le Surinam. La Honte. », d’après Reporters Sans Frontières. Voilà un refrain qu’on nous sert assez régulièrement maintenant, au point que ce ton militanto-consensuel s’est incorporé dans leur image de marque. Un discours le plus souvent appuyé par des chiffres tous plus alarmants les uns que les autres, sur le nombre de journalistes enlevés ici et là, la part des médias contrôlés par le gouvernement en place… Quelle que soit l’horreur que décrivent ces données, il faut bien constater qu’elles ont fini par perdre de leur force, un peu comme les images du Moyen-Orient passant en boucle sur CNN. C’est pourquoi le concept d’une exposition pour la liberté de la presse me semblait un intéressant renouvellement, même si j’avais peur que ce ne soit qu’une excuse pour régurgiter le même argumentaire facile une fois de plus, au détriment de la qualité des photos.

FORT.jpgUne fois parcourue l’exposition, espoirs et craintes étaient tous deux déçus. En lieu et place de discours excités, on a droit à un petit panneau à l’entrée qui résume, dans les grandes lignes, le message de RSF et signale au passage que c’est leur 25e anniversaire et qu’ils le fêtent au Petit Palais. Au temps pour le poids des mots. Côté choc des photos, rien de beaucoup plus agressif ; on pourrait s’attendre, voire même espérer, des photos à couper le souffle suggérant que le reporter risquait sa vie au moment de la fermeture de l’obturateur, par exemple en pleine guérilla, menacé par le canon d’un fusil automatique. Le genre de cliché qui aurait pu faire immédiatement dire au visiteur: « si la liberté de la presse / la sécurité des reporters recule encore, on n’aura plus d’image comme ça ». Or que montrent les photographies de Pierre et Alexandra Boulat (père et fille) ? Il y a bien environs de guerre et conflits, quelques militaires mais jamais de combat. Pour une bonne part, ce sont des mariages, des métros, des parisiens. Et, étrangement, Yves Saint-Laurent.

Cesar RITZ a PARIS en 1968 presente en gros plan un de ces preciYves Saint-Laurent est ici omniprésent. Le Petit Palais vient juste de clore une grande exposition d’été, rassemblant près de 300 robes du créateur, avec un succès manifeste. La boutique vend encore le livre bardé du célèbre YSL multicolore aux côté de la revue RSF. Et il se trouve justement que Pierre Boulat a suivi Saint Laurent depuis ses débuts en 1957, une de ses apogées dans les années 70, jusqu’à ce que la fille Alexandra prenne le relais en 2002 pour le dernier défilé du couturier. C’est d’ailleurs assez drôle de suivre le chemin des expressions du visage d’YSL : on le découvre aux bords des larmes, pris par une angoisse visible juste avant la présentation de sa première collection ; puis vingt ans plus tard béat, tout sourire au milieu de ses top-models ; et enfin au début du nouveau millénaire, complétement blasé avec une expression de bouledogue sous prozac. On perçoit même poindre un certain mépris hautain lors de l’inspection d’un de ses mannequins.

serbie.jpgLa haute couture n’est pas vraiment un domaine où l’on peut craindre pour sa vie ou risquer de se faire couper un membre à chaque photo. Alors pourquoi exposer ces photos-là ? Et pourquoi celles de la famille Boulat ? On résumera leur biographie ainsi : c’était de grands, très grands photojournalistes. Point. Pas de clichés ébouriffants, de cascades périlleuses ni des têtes brûlées ni de Rambo du Lumix ; juste des gens doués pour de belles photos. C’est là, normalement, que doit se faire dans la tête gominée du visiteur, du moins c’est ce qu’espère RSF, un petit déclic. S’il achète ou parcourt la revue de l’expo, il découvrirait peut-être un autre argumentaire que la simple incrimination des régimes tyranniques : le mode de l’information manque bêtement d’argent, le travail de qualité fait place à l’info fast-food. Il faut alors imaginer que le message derrière tout ça est « que la liberté de la presse recule, ou que le public laisse tomber le travail de qualité, le résultat sera le même, c’est ça qu’on perdra ». Ça, comme le visiteur peut s’en rendre compte en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule de tweed vêtue, ce sont des photographies recherchées, presque toutes des œuvres d’art, qui tombent rarement dans la dénonciation stérile mais s’intéressent aux détails, aux aspects qui échappent aux premiers regards, qui montre des singularités, et des bizarreries, qui s’attachent à systématiquement renverser les idées préconçues. Au final, c’est un renouvellement plutôt réussi.

Exposition au Petit Palais, jusqu’au 27 février 2010, entrée libre.

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