Revue Ciné : Semaine N°5

Cette semaine, La Péniche a vu pour vous Reality, le dernier film de Matteo Garrone, réalisateur du percutant Gomorra, Grand Prix du Jury à Cannes, le premier dessin animé réalisé par Christophe Leconte, ainsi que le Resnais nouveau.

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On se gondole…

Reality, de Matteo Garrone

A Naples, Luciano, petit poissonnier de quartier et personnage haut en couleur, amuse la galerie et sa grande famille (rappelons qu’on est dans le sud de l’Italie). Poussé par ses enfants, il passe le casting de Grande Fratello, le Loft Story de la Grande Botte. Ce qui n’était alors qu’une futilité pour faire plaisir à sa progéniture lui monte rapidement à la tête et ne tarde pas à bouleverser sa vie. Luciano sacrifie alors femme et emploi dans l’espoir et le rêve grandiloquent de rentrer dans la maison. 2101688684.jpg Fable des temps modernes aux influences de la Comedia dell’Arte, ce film nous propulse au fin fond de l’Italie du Sud, région modeste, aux gens simples… et vrais. Qui ne voient pas plus loin que leur bout de leur nez, certes, Dès la première scène, le décor est posé : un mariage kitschissime au possible, une famille nombreuse, des robes à paillettes et des costumes en satin brillant. Le finaliste, et non le gagnant, de l’émission de télé réalité est présenté en réel gourou du star system, et les crucifix côtoient sans souci les sacro-saintes télécommandes.

Icare version 2.0, Luciano va se brûler les ailes à vouloir voler trop près du soleil nommé télévision, toucher du doigt la « célébrité ». Et à quel prix. En cela Garrone nous montre la folie que la télé-réalité peut déchainer en un esprit, et en même temps la camisole mentale qu’elle y pose.

En somme, cette satire est belle car simple et réelle, et dépeint plutôt bien l’envers de tout un décor, à savoir un pan entier de la société endoctriné par le petit écran. De quoi réfléchir sur notre propre vision de la réalité et de l’artificiel.

Supplice de la planche?

Le Magasin des Suicides, de Christophe Leconte

« Avec la crise qui vous défrise, quoi de plus doux qu’une mort exquise ? » : sur ces vers remplis de poésie s’ouvre le nouveau film de Patrice Leconte qui s’essaye à l’animantion. La couleur est annoncée, bienvenue au pays des dépressifs !

Univers sombre, hiémal, personnages qui tirent la gueule, on se dit déjà que l’on va passer la prochaine heure et des poussières à philosopher sur la vanité de l’existence. On découvre très vite l’occupation principale et unique raison de vivre des habitants cachectiques, au teint livide, yeux charbonneux et dos recourbés : se suicider, le plus rapidement possible, de préférence pas sur la voie publique (interdit formellement par la loi) et avec un maximum d’efficacité. Pour les aider, l’éponyme magasin des suicides, sorte de monoprix de la mort, tenu par un couple sans scrupules-les Tuvache-qui offre même le luxe de la livraison à domicile. article_le_magasin_des_suicides.jpg Pendant la première partie du film on hésite entre sourire cynique et bouffée d’empathie devant l’ironie morbide des Tuvache et le désarroi de ces suicidés en herbe, épuisés jusqu’à l’échine « de la vie, ce merdier ». Finalement l’arrivée messianique d’un bambin folâtre et euphorique tombe comme un cheveu sur la soupe. Le film glisse vers le cliché dégoulinant d’amour et de bons sentiments. La fin, pour vous donner une idée grossière, est peu ou prou une compilation de balons de baudruche multicolores, chansons aux paroles sucrées, barbes à papa, arcs-en-ciel, sourires « colgate » et tutti quanti.

En définitive, on a du mal à comprendre l’intérêt du message que le film veut faire passer. Alors certes le graphisme est plutôt agréable, le scénario accrocheur, certaines répliques décoiffent de sarcasme mais tout cela n’efface pas toute la niaiserie de cette ode à la vie et à la bonne humeur. Leconte s’est frotté à l’univers romantico-gothique mais Burton reste le maître, indépassable.

Vieux Loup de Mer

Vous n’avez encore rien vu, d’Alain Resnais

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Comment décrire un film d’Alain Resnais ? Voilà une question difficile, il faut bien l’avouer. On ne cesse d’être ébloui par l’ampleur et la variété de son œuvre cinématographique. Chaque film a ainsi quelque chose de particulier, de personnel, d’intime. Qu’à donc de particulier Vous n’avez encore rien Vu ? C’est justement ce que nous allons tenter voir.

Le film commence, ou plutôt s’ouvre, par un lever de rideau. Chaque acteur entre en scène, au bruit d’une sonnerie de téléphone qui, à chaque fois, leur annonce la même nouvelle, avec les mêmes mots et la même tonalité neutre, impersonnelle. Ils finissent par se retrouver dans la maison de leur ami producteur décédé, décor de théâtre aux allures délibérément factices et qui sera le lieu de leurs ébats scéniques. Chacun, à travers le visionnage d’une répétition de la pièce Eurydice par une troupe de théâtre, retrouve son personnage et s’assimile lentement à lui, jusqu’à ne former plus qu’un avec son rôle. Et c’est là que le spectacle commence.

L’un des points forts du film est bien sûr son casting composé essentiellement d’acteurs dont la renommée n’est plus à faire et qui nous offrent une prestation remarquable. Outre les deux couple d’acteurs formidables qui se partagent les personnages d’Orphée et d’Eurydice, il faut également rendre hommage à l’interprétation de Mathieu Amalric, qui incarne à la perfection le personnage mystérieux de Mr. Henri, figure crépusculaire et infernale qui disserte à l’envie sur la vie que sur la mort. Enfin, Michel Piccoli prouve encore une fois toute la mesure de son talent en exprimant avec tout le réalisme nécessaire le pathétique et la répulsion qui se dégagent du père d’Orphée tel qu’imaginé par Jean Anouilh.

Et c’est là aussi un des attraits de ce film, qui nous permet de retrouver avec délices les dialogues écrits par l’un des plus grands noms du théâtre français du XXème siècle et qui, encore aujourd’hui, conserve une force d’expression et une profondeur qui ont marqué le théâtre français. Le jeu des acteurs est notamment mis en valeur par la réalisation sans faille de Resnais, qui parvient justement à capter l’essence des personnages et à rehausser le jeu des acteurs avec des cadrages absolument impeccables.

Même si certains auront du mal à être pénétré par le film dés les premières scènes, il ne faut pas désespérer car, lorsque le rideau se lève et que les acteurs commencent à habiter leurs personnages, la magie opère invariablement. Ainsi, dans cette déclaration d’amour envers le théâtre que Resnais exprime à travers le cinéma, on ne peut que se laisser porter par la beauté des mots et des images et admirer le spectacle, comme on dit.

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