Vie du campus

Raphaël Enthoven à Sciences Po

Le Mercredi 7 mars, l’association OPIUM Philosophie recevait Raphaël Enthoven. Et pour la venue du médiatique professeur de philo, les petits plats étaient mis dans les grands, l’amphi Boutmy réservé, presque comble, et même David Colon converti en porteur de parapluie pour l’occasion. Il est à noter qu’OPIUM réussit encore une fois son coup, la jeune association créée en début d’année par des étudiants de bi-cursus philosophie étant très active depuis Septembre, cafés philo organisés à la librairie Gallimard, revue numérique active et émissions sur RSP témoignant de la motivation de l’équipe. OPIUM dont le nom fut pourtant contesté par l’administration en début d’année, et qui réussit pourtant le pari d’une association de philosophie offrant aux non-initiés la découverte de l’enivrement philosophique.

Raphael Enthoven
D’enivrement, ou plutôt d’ivresse, il était ainsi question hier soir. Raphael Enthoven, dont on a d’ailleurs bien du mal à caractériser l’activité tant il cumule les casquettes, d’écrivain à animateur radio, offrit une conférence d’une heure et quart, suivie d’une trentaine de minutes dédiées aux questions-réponses avec les étudiants. Comme lors de sa venue à Sciences-Po l’an dernier dans le cadre d’une conférence portant sur la mort, sujet certes moins réjouissant mais dont il éclaira les méandres avec optimisme, Raphael Enthoven a livré un éloge érudit et captivant de l’ivresse, pour le plus grand plaisir des passionnés de philosophie et, avouons-le, d’étudiantes ravies d’admirer la plastique toujours pimpante du « diable de l’amour » chanté par notre désormais première dame.

Qui donc mieux qu’Enthoven pouvait présenter l’ivresse comme révélateur du réel ontologique, l’outil du philosophe pour capter le sens vrai des choses qui l’entoure, en se débarrassant de sa vision bornée par l’intérêt personnel. Le conférencier a ainsi décrit l’ivresse socratique, qui en évitant l’hubris permet de dépouiller le réel du besoin, d’y poser un œil nouveau, ingénu, et ainsi d’en saisir la signification première. En somme, le mec défoncé qui passe sa soirée à fixer une poignée de porte n’est pas une loque amorphe, il réalise au contraire une expérience ontologique ! Car par ivresse, Enthoven entend tout état issu d’une substance exogène permettant de sortir de soi, de « revêtir tout le monde extérieur d’une intensité d’intérêt », comme l’exprime Baudelaire, dont la recherche des Paradis artificiels est connue, bien que souvent caricaturée.

Ainsi, de Baudelaire à Proust, à maintes reprises, le professeur cite avec une admiration communicative des grands auteurs dans leur rapport à l’ivresse, qui permet par exemple à l’auteur de La Recherche la révélation de l’éternité d’une sensation, comme le bleu enivrant de rideaux lors d’un voyage ferroviaire. L’ivresse est ainsi dépeinte au cours la conférence comme « une folie stable », un état semblable à la rêverie où l’on se laisse aller à une contemplation active de l’altérité. Plus encore, l’ivrogne est pour Enthoven « l’émissaire du genre humain », car il allie la douleur ontologique, pesanteur de la plume, à la célérité de l’esprit dans des fulgurances narcotiques.

L’ivresse est le vagabondage immanent, elle ôte la nécessité d’un but aux actions, comme une flânerie dans Venise dispense d’orientations. Elle est donc le voyage dans ce qu’il a de plus profond, parce que l’errance épargne les illusions d’une destination fixe, et concentre au contraire le voyageur sur ce qui compte réellement, le voyage lui-même.

Ainsi, si ces quelques lignes et les compétences philosophiques limitées de son auteur ne permettent pas d’en retranscrire l’entièreté, on retiendra qu’une fois encore Raphael Enthoven a fait lors de cette conférence l’effet d’un professeur hors pair, orateur éloquent et pédagogue, qui transpire l’amour des idées et des hommes qui en ont, et s’adresse tout aussi bien à un public averti qu’aux néophytes. Enfin, pour citer ma voisine lors de la conférence, soudain éprise de philosophie : « c’est quand même une bombe, ce mec ! »

3 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.