Vie du campus

Plantu : « L’outil de mon dessin, c’est l’énervement »

Le sourire est bonhomme, le regard complice. Plantu esquisse sur son Ipad deux arc de cercles en forme d’oreilles, deux pointes pour les yeux, un corps de sa souris-mascotte et le « Salut ! » iconique du dessinateur présent à Sciences Po ce lundi 18 mars lance la rencontre.

« Plantu n’illustre pas, il demande des comptes à l’actualité » (L. Greilsamer)

Invité par Laurent Greilsamer, ancien Directeur de la rédaction du Monde en charge ce semestre de l’atelier artistique « L’éditorial : l’art de s’engager », Plantu, Jean Plantureux de son vrai nom, né en 1951 et entré au Monde en 1972, a livré en un peu moins de deux heures un témoignage plus qu’une conférence. Plantu s’est plié avec plaisir au jeu des questions et aux échanges riches d’anecdotes avec L. Greilsamer, à l’époque par exemple où Plantu montrait chaque jour son dessin au Directeur de la rédaction et où le regard croisé entre l’écrivain et le dessinateur lundi ne nous a toutefois montré que les bons côtés.

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Ledit témoignage fut débordant d’humour, l’éditorialiste-artiste (sic) n’hésitant pas à glisser entre deux anecdotes « je l’appelle Kofi vous savez », en référence à Kofi Annan qu’il semble bien connaître, l’ancien Secrétaire Général des Nations Unies étant à l’initiative de l’association de Plantu Cartooning for Peace, créée en 2008.

De son histoire avec Le Monde, de son association Cartooning for Peace ou des dessins pour L’Express, Plantu en a dit assez peu. L’idée était plutôt d’explorer les enjeux de l’engagement à travers le dessin et l’origine quotidienne d’une production caricaturale qui doit se renouveler tout en ne perdant pas de vue les principes de son auteur. Tout simplement nous dit Plantu, « ça vient des tripes : j’ai souvent, naturellement, envie de dire quelque chose qui ne correspond pas à ce que les autres pensent ». Chaque matin « dans l’urgence » comme il le rappelle, depuis 1985, date à laquelle A. Fontaine imposa aux publications du Monde la quotidienneté des dessins de Plantu, l’intéressé livre un regard tantôt amusé, tantôt sévère, toujours critique, d’une actualité « parlante ». De F. Hollande au Pape, les caricatures des personnalités ou des sujets qui font les Unes des autres médias sont légion. Quid du choix du sujet ? Plantu, citoyen du monde (sic) qui vit de son énervement, de son amusement, veut avant tout partager, donner à voir le plus accessible. Quid de l’enseignement à tirer ? Avec son dessin quotidien, le dessinateur fait naître chez le « lecteur » la réflexion à partir des interrogations de l’auteur. Et quid de l’engagement ? Au Monde, la liberté est totale : les dessins sont contrôlés mais le Directeur de la rédaction du quotidien valide largement les choix de Plantu.
La leçon fut donnée, et bien donnée.

jeudi7mars

dessin du 7 mars

« Faire des ponts entre les cultures et les nations »

Alliant commentaires à propos d’une actualité encore « fraîche » et réflexion sur le long-terme, Plantu s’est par ailleurs livré au récit d’une expérience internationale marquée par de multiples déplacements au Moyen-Orient, en Europe, aux Etats-Unis… Attaché à un rôle de quasi-enseignant, l’homme à la réputation déjà bien forgée montre aux dessinateurs du monde entier « comment être malin, braver et […] contourner les interdits », avec toujours le même but en tête et au bout des doigts : défendre la liberté de caricaturer.

Sans tomber dans les clichés, Plantu a rappelé les changements qu’implique Internet dans l’engagement, d’une information qui circule toujours plus vite mais qui peut être « tantôt médicament tantôt poison ». Médicament car le web est aujourd’hui l’outil principal qui lui permet de coordonner son travail à l’international avec des dizaines de dessinateurs étrangers, poison aussi, Plantu s’osant un parallèle entre l’Occupation de la Seconde Guerre mondiale et les « Occupés » du web aujourd’hui, notamment les caricaturistes dont les dessins peuvent faire le tour du monde, en bien ou en mal. Tout au long de la conférence, Plantu a en effet repris l’exemple du dessinateur danois qu’il connaît bien Kurt Westergaard. En 2005, ce dernier avait publié dans le quotidien Jyllands-Posten les caricatures du prophète Mahomet. Alors que la polémique enflait quelques mois après, aujourd’hui encore en plus d’avoir échappé à plusieurs attentats, le dessinateur danois est en permanence accompagné de gardes. Lundi, Plantu a donc fait le rapprochement entre cette diffusion des dessins sur le Web et le public élargi que ces dessins peuvent toucher.

mercredi6mars

Plantu a enfin évoqué l’évolution de son propre engagement en fonction de la politique, des conflits… De la polémique sur la représentation du visage de Mahomet – le dessinateur a rappelé que les fondamentalistes musulmans y ont vu une atteinte au prophète car il est interdit de représenter son visage – à ses propres dessins en réaction, comme le célèbre « Je ne dois pas dessiner Mahomet » publié en 2006 (http://passouline.blog.lemonde.fr/2006/11/09/ce-que-plantu-ne-doit-pas-dessiner/), les exemple fondateurs ne manquent pas. A ce titre, l’association Cartooning for Peace est née en 2008 suite à un rassemblement à New-York deux ans plus tôt d’une trentaine de dessinateurs autour du même thème, toujours, de la liberté du dessinateur. La conclusion est claire : le dessinateur se doit de « braver », à l’image d’Ali Farzat, dessinateur syrien tabassé et aux phalanges brisées en août dernier pour des dessins contre B. Al-Assad.

Après une heure et demie de souvenirs et d’interrogations, Plantu, l’ « agnostique positif » comme il se définit lui-même, celui qui ne croit pas mais s’interroge, n’a pas livré de grandes envolées lyriques ou de conclusion dramatisante. Peut-être pourra-t-on tout de même retenir une de ses nombreuses déclarations:

« Un peuple qui n’a pas de dessinateurs… c’est très mauvais signe »

Ou encore, à propos des dessinateurs danois et de l’ « Occupation sur le web » : « Un homme qui a la liberté de parole est accompagné de flics, c’est plus que paradoxal… »

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