Littérature

Ni héros, ni salaud : Limonov, d’Emmanuel Carrère

Limonov
Quand vous ouvrez un livre dʼEmmanuel Carrère vous savez que vous signez un pacte: un peu dʼauto-analyse et de catharsis pour lʼécrivain contre la découverte pour le lecteur dʼune parcelle dʼhumanité, car nous plongeons à chaque fois au plus profond de lʼêtre Humain avec un grand H.

Souvenez vous, Dʼautres vies que la mienne présentait ses amis, des gens comme vous et moi, ayant subi la perte dʼêtres proches après un cancer ou un tsunami. On les regardait se reconstruire malgré la peur de la mort qui rôde, lʼenvie de vivre qui les délaisse et le sentiment dʼinjustice profond qui les envahit.

Edouard Limonov, est lui au contraire empli dʼun élan vital extraordinaire. Anti-héros russe à la vie fantasque, à la fois poète, aventurier, vagabond et dissident politique, il ne semble pas craindre la mort. Et souvent, alors que lʼon parcourt frénétiquement les paragraphes, on se demande même si un tel personnage existe.
Et pourtant… Lʼauteur lʼa rencontré, et même plusieurs fois. Car depuis LʼAdversaire,(2000) Carrère ne peut parler de gens quʼil ne connaît pas. Jamais il ne détache un roman de de sa vie et ne peut donc pas sʼempêcher de rendre hommage à ses amis ou de vous expliquer que son intérêt pour la Russie vient de sa mère, lʼhistorienne Hélène Carrère d’Encausse.

Il agace parfois ce «je» lancinant, qui ne sait se faire discret, comme sʼil avait peur de plonger dans lʼoubli ou dʼêtre évincé par les personnages quʼil décrit (et Limonov en ferait oublier plus dʼun!) . Mais, petit à petit, la première personne donne une dimension authentique et profonde au récit. Elle révèle une proximité qui rend le lecteur beaucoup plus attentif, prêt à croire les multiples anecdotes, à sʼidentifier à Limonov et à pardonner les auto-analyses de lʼauteur, voire à les oublier. Car le vrai héros, cʼest bien Edouard Veniaminovitch dit Limonov, «Grenade» en russe, et cʼest sa biographie qui explose au grand jour sous notre lecture, comme le titre éponyme le rappelle.
Cette biographie est chronologique, tout ce quʼil y a de plus classique, découpée en onze parties, car en suivant la vie dʼun homme on suit le cours de lʼHistoire et sa grande hache. Cela pourrait être ennuyant, cʼest en fait passionnant car la vie de Limonov est tout simplement extraordinaire.

bookLimonov a grandi en URSS, émigré aux Etats-Unis pour devenir valet de chambre tout en écrivant un premier roman au titre provocateur («le poète russe préfère les grands nègres») , connu le succès en tant qu’écrivain à Paris, lutté au côté des Serbes dans les années 90, retrouvé une Russie qu’il ne reconnait plus et fondé un parti néo-bolchevique. Si la logique semble difficile à trouver, elle est claire tout au long du roman. Limonov rêve de gloire, de grandeur et exècre la médiocrité. Sa vie révèle une Histoire du monde et surtout de la Russie, tranchante, complexe, fascinante. Le roman, extrêmement bien documenté, dépoussière les livres dʼhistoire et nous fait ressentir la misère profonde et réelle, lʼangoisse de la fin du communisme, les paradoxes de lʼouverture au capitalisme.

Mais Emmanuel Carrère ne veut pas se limiter à une biographie criblée de références historiques. Il souhaite raconter «notre histoire à tous depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale». Je ne connais pas grand monde qui ait eu la vie mouvementée de Limonov. Pourtant il y a, comme toujours dans les romans de Carrère, cette indéniable humanité, ce petit rien qui fait que lʼon sʼidentifie, se questionne et que derrière le parcours peu commun on voit surtout lʼhomme, quʼon suit comme son ombre, indétachable et pâle à ses côtés. Cʼest peut être en cela que lʼécrivain nous parle et nous raconte tous.

Pourtant il dit suspendre son jugement, affirmant ne vouloir décrire Limonov «ni héros, ni salaud». Et de fait le lecteur oscille entre admiration et dégoût. En prison, le sens de lʼhonneur de Limonov et de la dignité, sa discipline intellectuelle et physique forcent le respect. Mais ses tirs dʼarmes contre Sarajevo, la comparaison avec Poutine, ses idéologies fascistes, nous mettent indéniablement mal à lʼaise. Limonov est la part sombre et lucide de notre for intérieur, lʼoeil qui accepte de voir et dʼadmettre que parfois la vie est sordide et incite lʼautre oeil, obstinément fermé, à sʼouvrir et à assumer lʼabsurdité de la condition humaine, le désir insatiable de pouvoir mais aussi la rage de vivre. On lʼadmire pour cela, on le déteste pour les mêmes raisons.

Mais malgré tout ce que lʼécrivain prétend, prise de position et jugement il y a. La fin en est lʼaveu: Emmanuel Carrère ne sait comment conclure ce récit épique dʼun homme encore vivant mais déclinant. Il ne veut ni inventer une fin tragique (ce serait trahir le travail des 400 pages précédentes) ni décevoir le lecteur par une fin banale, en décalage avec tout ce qui vient dʼêtre lu. Il ne peut totalement détester Limonov, parce que tout ce qui est humain ne lui est pas étranger. Au fond, il admire la fidélité de cet homme aux idéaux se son enfance.

Mais tout compte fait, lʼimportant ce nʼest pas la fin, cʼest le contenu, car pour le lecteur la première est claire: Limonov est un homme, donc Limonov est mortel. Mais ce livre lui, prix Renaudot 2011 dans lequel lʼanecdote fait lʼuniversalité, où lʼon envie puis déteste un homme au destin extraordinaire, restera dans lʼHistoire. Parce quʼil prouve que la littérature y inscrit des figures oubliées comme Edouard Veniaminovitch tout en rendant compte de leur inextricable complexité.

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