Lis Tes Ratures avec La Péniche : Les 20 livres à avoir lu pour briller en société (1/20)

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Vous êtes convié à un dîner mondain chez des amis germanopratins. Installé, vous réalisez que les convives ripaillants parlent fort et s’invectivent, disputant le bout de gras ainsi que le prochain Goncourt. Anxieux que vous êtes de faire bonne figure en si bonne compagnie, vous ne parvenez malheureusement pas à en placer une, vos maigres souvenirs du dernier Stendhal lu en passant dans le métro étouffés par les cent cinquante pages de Droit ouzbek que vous avez ingurgité la veille, ainsi que par votre voisin de droite qui éructe à qui mieux-mieux son avis pédant sur le dernier Christine Angot, « Fooormidable, vraiment Fooormidable ».

La Loose.

Lecteur soucieux de préserver ton image de sciences-piste érudit, La Péniche pense à toi et inaugure donc aujourd’hui sa rubrique « Lis Tes Ratures: Les 20 livres à avoir lu pour briller en société », 20 articles présentant 20 ouvrages notables, leurs contextes et leurs anecdotes, pour briller en société.

La rédaction.

Premier Opus, American Psycho de Bret Easton Ellis

American Psycho, scandaleusement moraliste

A sa sortie en 1991, American Psycho de Bret Easton Ellis provoqua un tel scandale dans l’Amérique puritaine que son auteur dut s’octroyer le luxe d’un garde du corps suite à de multiples injures et menaces de mort. Un esclandre semblable dans le monde littéraire est assez rare pour mériter l’attention et piquer la curiosité. Lecteur averti, on décide tout de même de franchir le pas et de découvrir cette œuvre choc qui balaie tous les codes de la bienséance.


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Pourquoi, alors que l’auteur avait déjà reçu une avance de 300 000 $ de la part de Simon & Schuster pour son manuscrit, l’éditeur habituel d’Ellis décida-t-il d’abandonner le projet de publication quelques mois à peine avant la sortie programmée d’American Psycho ? Finalement, le livre fut publié par une autre maison d’édition et vendu à plusieurs millions d’exemplaires, mais la polémique et les rumeurs suscitées par cette anecdote annonçaient déjà l’une des œuvres les plus controversées de ces dernières décennies.

American Psycho c’est l’histoire d’un yuppie new-yorkais des années quatre-vingt, jeune, riche, beau, intelligent, cocaïnomane à ses heures perdues, dont l’existence oscille entre Wall Street et l’Upper East Side. Patrick Bateman mange dans les meilleurs restaurants, où il est impossible de réserver, fréquente les boîtes de nuit et bars les plus branchés, porte des costumes de laine croisés à deux boutons Givenchy, des chemises de coton Brooks Brothers et des cravate de soie Armani, passe des heures au club de sport et possède le bronzage le plus parfait de tout Manhattan. Jusque là rien d’anormal, Golden Boy américain typique, pure produit du capitalisme moderne et de la société consumériste.

Au fil de la lecture, l’auteur nous dévoile la face sombre de Patrick, celle du psychopathe, version actualisée de Dr Jekyll et Mr Hyde. Avec flot de détails décapants, Ellis nous décrit les virées nocturnes de son personnage dans les recoins sombres de New-York qui se résument plus ou moins à une série de séances de torture sanglantes, meurtres d’enfants, clochards, prostituées. Aucun remord, aucune émotion n’apparaît lorsqu’il tue, viole, égorge, poignarde, dépèce, dissèque. Bateman se révèle cruel anthropophage, amalgamant sang et sexe, réincarnation moderne de l’œuvre du marquis de Sade, dont le boudoir est désormais loft new-yorkais.

Au fil du roman, on assiste à la lente dégradation de l’état psychologique du personnage. Hallucinations, tremblements, troubles du comportement, la folie de Bateman semble courir jusqu’à son zénith. A tel point, que la frontière entre fantasme et réalité s’amincit et un peu perdu, on a dû mal à distinguer ce qui relève du vécu et du rêvé. Mais, chose étonnante, jamais l’auteur ne nous donne les clés qui nous permettrait de comprendre la schizophrénie de son personnage et son nihilisme patent.

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Ellis est en effet avant tout un moraliste et à travers la description de cette génération dorée de jeunes cadres ambitieux, requins de la finance il cherche à mettre en exergue et à dénoncer les tares de la société américaine de l’époque. Non sans une touche d’humour burlesque et un cynisme pénétrant, l’auteur s’attaque au matérialisme et au règne de l’apparence, à l’individualisme qui entraîne l’interchangeabilité des personnes, aux inégalités sociales. Mais c’est également un roman qui s’interroge sur l’origine du mal à travers le questionnement de son personnage principal : le mal est-il quelque chose que l’on est ? Ou bien quelque chose que l’on fait ?

La critique américaine fut unanime : American Psycho reçu outre-Atlantique un accueil glacial, attaqué à la fois sur le fond et sur la forme. Un dépotoir de toutes les abjections imaginables sans but ni signification à part le pinacle de l’obscénité, une intrigue inexistante, une syntaxe et un vocabulaire sans intérêts, un personnage creux. L’auteur eût droit au déchaînement massif des associations féministes et homosexuelles devant un livre qualifié de misogyne, homophobe, raciste, élitiste.

Mais la raison pour laquelle American Psycho a si profondément choqué l’Amérique se trouve peut-être dans la dimension sociale de l’œuvre. Le portrait « en négatif » d’une société de surconsommation, du paraître, de l’individualisme et de la conformité dans laquelle l’identité est totalement diluée. Bateman, dont on ne sait si les meurtres sont réels ou imaginés, n’est au fond qu’un individu esseulé dans un système gangrené dont il ne peut sortir.

On trouve peut-être dans ce roman l’œuvre la plus forte et démonstrative de ce courant de la littérature contemporaine qui s’attelle à montrer le mal-être de la civilisation occidentale à partir des années 1980. Cela à travers un style clinique et technique, qu’on retrouve par exemple dans l’œuvre de Michel Houellebecq (dont les descriptions d’outils techniques issues de notices Wikipedia valent les digressions longues de trois pages de Bateman sur le génie de Phil Collins…), la violence crue, parfois insoutenable, et le désoeuvrement de ses personnages, présent également chez un compatriote d’Ellis, Jay McInerney, auteur de Bright Lights, Big City (1984), ouvrage qui marqua le début des années 1980 de la même façon que Moins que Zéro (1985), journal de la jeunesse dorée los-angelaise et premier roman de Bret Easton Ellis.

Roman phare, donc, du décryptage de la société capitaliste post-« Trente Glorieuses », American Psycho vous permettra ainsi par cette ultime formule de briller en toutes circonstances, du cocktail dinatoire au vernissage germanopratin.

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