Cinéma

Le Coup de Coeur de la Redaction : AMOUR de Haneke

Avis aux retardataires, la Palme d’or de Cannes 2012 était attendue au tournant. Haneke est revenu dans les salles avec Amour, et ne déroge pas à la règle. Claque assurée.

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Georges et Anne, octogénaires et anciens professeurs de musiques, vivent dans les beaux quartiers de Paris. Alors qu’un jour, Anne subit une petite attaque cérébrale, c’est le quotidien de Georges, et leur fille Eva, qui va être mis à mal dans une descente, lente mais non moins vertigineuse, vers l’enfer de la réalité, ce que l’on ne veut pas croire, ce que l’on ne peut pas maîtriser.

Avec un tel titre et un pareil sujet, beaucoup ont facilement douté de ce projet mené par un réalisateur réputé pour des films froids et durs. Et pourtant, bien que l’amour et la tendresse soient omniprésents – voire étouffants – dans ce long-métrage, on retrouve bien la patte de Haneke, sa marotte : la violence. Oubliez toute la violence que vous avez pu voir à l’écran jusque là. Ici, la première scène annonce l’ambiance qui va peser sur nous pendant deux heures : la pression insoutenable d’une violence pourtant imperceptible, enfermée dans un gant de velours. Irrésistible, elle va lentement vous broyer. Vous êtes prévenus.

Ainsi on suit Georges – un Jean-Louis Trintignant sublime, juste et majestueux – lutter contre la maladie d’Anne, l’amour de sa vie – Emmanuelle Riva, à la performance époustouflante. Un amour qu’il veut éternel, intact… et que pour lui. Il se confronte donc de plein fouet à la violence, la fatalité du temps qui passe, de la souffrance de l’être aimé, de sa propre impuissance à le sauver, et enfin de sa perte inévitable. Mais, très loin du pathos, Haneke filme ça très subtilement, et tout se lit dans les non-dits : les hors-champs et contre-champs, savamment orchestrés, nous prennent en otage de cette violence, comme ils enferment Georges. Certaines scènes sont insupportables à regarder, mais fermer les yeux ne nous en éloigne pas pour autant. Et, avec l’absence de tout repère chronologique, on est soufflé, broyé, épuisé par la violence de la déchéance d’Anne. Georges, vieillard octogénaire qui déplace des montages et se bat contre des moulins, portant à bout de bras sa femme à moitié paralysée et refusant toute aide, se bat pour la sauver, retrouver son amour de jeunesse. A défaut, il retrouve un bébé, un enfant, dépendant, irrationnel, incohérent. Il écarte même de ce combat leur propre fille, avec un égoïsme violent, preuve supplémentaire de la puissance de son amour.

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A chaque étape de sa descente aux enfers (car pourrait-on seulement parler d’une ascension au paradis pour une telle mort ?), c’est un coup de plus pour lui, et pour nous, coup sourd mais brutal. Enfin, c’est un Amour tellement fort que Georges en perd la raison. Le tout dévoilé avec beauté, c’est presque de la poésie pour les yeux. Mais qui a dit que la poésie ne devrait être que joie et allégresse ? On ne peut s’empêche d’y voir une version libre et visuelle d’Une Charogne. Enfin, la violence ne s’exprime pas seulement à l’écran. En étant pris en otage dans ce huis-clos sentimental, enfermé dans l’appartement du couple et le cœur de Georges, Haneke déchaine certes des démons individuels, mais aussi un effet de groupe.

En effet, attendez-vous à être secoué par le nombre de gens sortant durant la projection, ou les sanglots des spectateurs autour de vous. On en ressort scotché au fauteuil, aphone, les yeux mouillés pour certains, par la beauté sublime mais vénéneuse de ce film qui nous écrase insidieusement, lentement mais sûrement, comme une voiture nous roulerait dessus à plusieurs reprises, histoire de parachever la chose.

En bref, si vous n’avez pas supporté la scène dans l’ascenseur de Drive, ou la mort de la mère de Bambi, passez votre chemin. On vous conseille cependant fortement ce film, pour son génie déployé. Allez-y accompagné, un jour où vous êtes de bonne humeur, et accusez le coup autour d’un verre ou d’un chocolat viennois à 3600 kcal, il faut au moins ça pour digérer cette boule de violence qui nous est envoyée dans les côtes.

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