L’immeuble Yacoubian, Alaa El-Aswany

Le Caire, début des années 1990. En plein cœur de la ville, l’immeuble Yacoubian témoigne d’une splendeur passée et de l’émergence de l’Egypte d’aujourd’hui. Des personnages tiraillés par leurs rêves et leur nostalgie se croisent dans ce prestigieux bâtiment.

Zaki Bey, vieil homme d’affaires nostalgique du passé, Taha, le fils du concierge rêvant de devenir policier, la belle Boussaïna qui se perd peu à peu, Azzam, affairiste lubrique autant que bigot et Hatem, journaliste homosexuel, auquel la société permet la jouissance mais lui interdit l’amour véritable. Ne sachant plus où se positionner dans une société qui change, ils se croisent, se parlent, et parfois s’aiment. Mais la tragédie est là, plane sur leurs vies et les emporte. Destins liés par les désillusions, rien dans ce pays ne leur laisse espérer un avenir meilleur. On comprend alors leur révolte, leur amertume, et peut-être pourquoi explosent les bombes. Hypothèse parmi tant d’autres…

Avec une écriture fine, réaliste et pleine de poésie, Alaa El-Aswany, dentiste au Caire, offre un aperçu d’une société où l’islamisme grandissant semble remplir ce vide, ce désespoir des habitants de l’immeuble Yacoubian. Une société entre la fin du règne du roi Farouk, la révolution de Nasser et la montée des Frères Musulmans. Une société en transition, que l’on voit ouverte de prime abord, mais qui semble peu à peu se scléroser, rongée par la bureaucratie et la corruption. La vie suit son cours, et Yacoubian, presque un personnage à lui tout seul, voit ses locataires se battrent pour tenter de survivre et de s’élever, de vivre et de (re)trouver leur dignité, tout simplement.

On est certes loin des splendeurs de l’Orient des Milles et Une Nuits et du Caire de l’époque de Naguib Mahfouz, mais le récit est enchanteur, prenant et poignant. Le drame est tapi dans chaque recoin, dans chaque appartement. Des volutes de chicha rappellent une époque presque idyllique pour certains. Et en annoncent une autre à l’aube du XXI ème siècle.

Roman de mœurs, roman réaliste, il emprunte les chemins d’un Balzac, d’un Zola ou d’un Dostoïevski, sans que jamais ne soient jugés les personnages : Alaa El-Aswany nous parle de l’homme, de ses faiblesses et de ses vices, de ses désillusions et de ses rêves. On cherche à comprendre, on s’interroge, et un dentiste du Caire nous apporte des pistes de réflexions sur une société que nous connaissons peu ou pas. Bref, un grand roman.

L’immeuble Yacoubian, Actes Sud, 2006 Du même auteur : Chicago, paru chez Actes Sud en 2007 Adaptation cinématographique : L’immeuble Yacoubian, réalisé par Marwan Hamed, Août 2006

2 réflexions au sujet de “L’immeuble Yacoubian, Alaa El-Aswany”

  1. Je n’ai pas évoqué le film tout simplement parce que je ne l’ai pas vu! Cela aurait été malhonnête de ma part de donner mon avis dessus sans l’avoir vu.
    Je me suis concentrée sur le livre lui-même, sur ces personnages et leurs destins qui se croisent. Je n’ai pas parlé d’Alaa El-Aswany car ce n’était pas le but de cet articel (bien que souvent, le parcours d’un écrivain éclaire son oeuvre, je suis totalement d’accord). J’attend donc ton article sur lui 😉
    "Orientalisme": et pourquoi pas? Une de mes professeure (elle même égyptienne, agrégée d’arabe) m’a dit un jour qu’elle ne comprenait pas ce mépris contre les "orientalistes" car leurs écrits comportent énormément de connaissances, et sont donc loin d’être inintéressants. Pas qu’il ne faille lire qu’eux, au contraire, mais les écarter parce qu’ils ont adopté tel ou tel regard sur une culture me semble bien regrettable, et nous fait retomber dans une bien pensance qui s’imagine dicter ce qu’il est bien de lire et de penser, et ce qui est mal. Donc oui aux orientalistes! D’ailleurs, sans un "orientaliste" comme Antoine Galland, les Milles et Une Nuits auraient-elles été connues et diffusées dès le XVIIIème siècle en Europe?

  2. Il aurait été sans doute intéressant d’évoquer le difficile parcours d’Alaa’ Al Aswani pour s’affirmer en tant qu’écrivain en Égypte. A ce propos, je ne crois pas qu’il exerce toujours son métier de dentiste. Ensuite, cet article laisse entendre qu’Al Aswani n’est tout compte fait qu’un ordinaire feuilletoniste peut-être parce que l’accent n’est pas mis sur les articulations fines qu’il arrive à construire entre des personnages entiers. Dernière remarque: une seule ligne sur l’adaptation cinématographique? Ton article me laisse perplexe: on sent comme des relents d’orientalisme…

Laisser un commentaire