« J’écoute un peu de tout ». Inventaire des goûts musicaux à Sciences Po et ailleurs.

Conversation entre amis potentiels, date Tinder ou repas de famille qui commence à traîner… Tous les contextes sont propices à une question fatidique. Question à laquelle tout le monde peut répondre. Question à laquelle personne ne veut répondre. On a déjà évoqué la météo du mois de novembre, les résultats de l’équipe de France et la bagarre Booba/Kaaris. Quand soudain la fameuse question : « et sinon t’écoutes quoi comme musique ? » Pour gagner du temps, on peut toujours répondre un « c’est-à-dire ? » Mais la question est déjà suffisamment claire. On doit alors faire un gros effort pour que ne se voie pas sur notre visage l’envie de répondre «les chansons de Britney Spears » , et rétorquer avec le soulagement de celui qui a trouvé la bonne réponse « Bah j’écoute un peu de tout… »

Un peu de tout : Michael Jackson, musique bolivienne et omnivorisme culturel

En utilisant cette réponse passe-partout, le mélomane lambda affiche une ouverture d’esprit qui se veut exemplaire. Sous-entendu, il est capable de s’enthousiasmer avec dans ses écouteurs le deuxième album de Michael Jackson, les chansons de rappeurs US underground des années 2000 ou les symphonies de n’importe quel compositeur français du XIXème siècle. Celui qui répond « un peu de tout » trouve l’orgasme musical dans n’importe quel style : jazz, pop, folk, trap, métal, classique… Outre cette tolérance bienveillante à l’égard des artistes, cette réponse permet aussi de montrer l’étendue de sa culture. « Un peu de tout », c’est aussi annoncer fièrement « j’ai découvert Soviet Suprem dans un festival en Moselle cet été, mais bien sûr les CDs de Goldman passaient en boucle dans la voiture familiale, et je n’ai rien contre un peu de musique bolivienne en live dans un café littéraire ».

Ce phénomène de prudence et d’ouverture musicale a un nom : l’omnivorisme culturel. Ce phénomène, théorisé par le sociologue Richard Peterson, décrit le passage d’un système fermé de snobisme culturel à « un capital culturel qui apparaît de plus en plus comme une aptitude à apprécier l’esthétisme différent d’une vaste gamme de formes culturelles qui englobent non seulement les arts, mais aussi tout un éventail d’expressions populaires et folkloriques ». En clair, l’omnivore musical ne se contente pas de fréquenter l’Opéra Garnier et les concerts de jazz. Pour mieux se distinguer culturellement, il insiste aussi sur des goûts plus populaires et éclectiques. C’est ainsi que fleurissent sur les playlists les tubes de Claude François pour les bons souvenirs, le nouvel album d’Aya Nakamura pour être dans le vent et les « musiques du monde » pour éviter l’ethnocentrisme. Les catégories sociales les plus concernées par cette grosse tendance ? Les étudiants et les cadres, selon le sociologue français Philippe Coulangeon. De quoi deviner que les omnivores sont légion du côté de la Rue Saint-Guillaume…

Noms inconnus et syndrome Télérama

« Un peu de tout » n’est souvent qu’une réponse préalable, annonçant une liste forcément non-exhaustive d’artistes considérés comme des génies. Il est conseillé de commencer cette liste par des noms peu connus, histoire de plonger l’interlocuteur dans ses propres lacunes. Ainsi sont cités Robert Cray, Holllie Cook et Albin de la Simone, insufflant perplexité et respect à l’interlocuteur qui commence à se demander pourquoi il a voulu parler de musique. L’omnivore enfonce le clou en confessant qu’il adore Stromae, aime bien Xxxtentacion mais moins depuis sa mort, et trouve Orelsan moins percutant depuis qu’il a du succès.

On retrouve dans les travers des omnivores culturels certains aspects moqués chez les critiques musicaux français. Un petit détour par le site de l’hebdomadaire Télérama fait échos aux goûts de ces mélomanes qui, perdus dans la diversité de la musique contemporaine, ne peuvent se résoudre à ne pas écouter un chanteur et souhaitent toucher à tout. Le magazine déclare ainsi, dans ses dernières critiques, « aimer passionnément » (et sans beaucoup de surprise) les CDs d’Éric Le Lann, Fred Nevché et Bixiga 70, un big band afro-brésilien. Ce qui ne s’invente pas. Derrière tout cet éventail musical, regroupé autour de la fameuse formule « j’écoute de tout », semble se reformer un snobisme musical, englobant tout sauf ce qui a du succès. Un succès à fuir, déconseillé et contagieux, qui fait déguerpir les titres de M.Pokora, Rihanna et Maître Gims des playlists des omnivores. Le troisième album de ce dernier, pourtant prolifique, ne fait même pas l’objet d’une critique par Télérama.

Un peu de tout, beaucoup de pas grand-chose

Le « un peu de tout » est donc peut-être un modèle qui tient la route pour se sortir d’une question embarrassante, mais ne donne qu’une image déformée des goûts d’un individu. Pire, il participe à un renouveau de la distinction des forts capitaux culturels. Pourtant il pose question. S’il est exclu du « tout » tout ce qui passe sur NRJ et Skyrock, on se doute bien qu’il faut quand même deux ou trois omnivores égarés pour que les dix premières places du Top France soient autant trustées par Dadju, Soprano et MHD.

Enfin l’ambition du « tout » musical est une utopie souvent contraire à nos habitudes culturelles. Si les plateformes de streaming comme Deezer ou Spotify semblent nous ouvrir les portes de l’infini musical, chacun finit toujours par écouter les vingt mêmes chansons, les cinq mêmes albums. Si l’on se prend à devenir « fan » de beaucoup d’artistes, on continue à n’aller en voir que deux ou trois en concert, pas plus. La diversité musicale est souvent une réalité, mais dans une mesure bien moindre que celle promise par le « un peu de tout ». Aznavour, Thérapie Taxi et Pink Floyd cohabitent certes dans les playlists savamment concoctées. Mais c’est toujours « Oops I did it again » de Britney Spears qu’on finit par écouter compulsivement en sortant des cours, dix fois, quinze fois de suite.

Alors pas de panique. La prochaine fois qu’on vous demande ce que vous écoutez, ne répondez pas « un peu de tout », sous peine d’être catalogué de dangereux snob élitiste. Répondez « les chansons de Britney Spears ».

Simon Le Nouvel

 

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