Conférence d’Amos Gitaï : une rentrée sous l’égide du cinéma

Conférence d’Amos Gitaï : une rentrée sous l’égide du cinéma

La promotion 2023, les « 2000 » si vous préférez, a reçu mercredi 23 janvier au matin le réalisateur Israélien Amos Gitaï, dans le cadre d’une conférence de rentrée ayant pour thème « cinéma, histoire et politique ».

Le cinéaste a d’abord été présenté par Marc Lazar, directeur du centre d’histoire de Sciences Po. Né à Haïfa – en Israël – et architecte de formation, Gitaï est docteur en architecture de l’université de Berkeley. Cette formation d’architecte se ressent dans sa filmographie, où le rapport à l’espace est très visible. Lors de la Guerre de Kippour en 1973, il est blessé et gardera en mémoire l’incident, qu’il relatera plus tard dans son film Kippour (2000). À travers toute son oeuvre, on retrouve une réflexion sur le conflit israélo-palestinien et sur la zone en général. Tous les événements qui ponctuent et enveniment le problème – tel que l’assassinat de Yitzhak Rabin le 4 novembre 1995 – sont les sources dont il puise son inspiration pour ses films. Marc Lazar a fini sa présentation en nous conseillant le livre Amos Gitaï : Architecte de la mémoire.

Gitaï a alors pris la parole, en commençant par s’intéresser à sa formation originelle, et en nous conseillant de ne pas exercer un métier linéaire mais de trouver un autre moyen ou un autre médium pour exprimer notre apprentissage, plutôt que de poursuivre une carrière « classique ». Il nous raconte avoir suivi à Berkeley un cours de philosophie de la science « Against Method »  (contre la méthode) qui donnait des méthodes anarchistes d’apprentissage, anti-conformistes. Il en gardera un tel souvenir que lorsqu’on lui demande de faire un film sur la mondialisation, il se retrouve à faire un film sur l’ananas. Il s’explique : après certains propos qui ont déplu en Israël, il s’est trouvé dans l’obligation de quitter le pays et de s’installer à Paris. Quand on lui demande de parler du « Tiers Monde », il explique qu’il a trouvé le sujet trop général, que parler d’une thématique si vaste en un seul film lui serait impossible. La même journée, il trouve un ananas dans son réfrigérateur, se penche sur l’étiquette et réalise à quel point le produit est mondialisé : la production, l’étiquetage ou encore la transformation du produit sont tant d’étapes ayant chacune lieu dans un différent coin du monde. À partir de là, il réserve des billets d’avion pour un tour du monde à la rencontre des producteurs d’ananas. De là est né le film Ananas (1984), qui fait partie de la trilogie sur les procédures du capitalisme mondial. Travailler en triptyque est d’ailleurs une habitude du réalisateur. Selon lui, la grande question du cinéma serait de comprendre comment le cinéma, et l’art en général, peut comprendre le phénomène de déplacement. Toujours selon ses dires, Israël est un pays de gens déplacés : la Shoah a expulsé les juifs d’Europe, et il considère que ceux d’Afrique l’ont quitté à ses yeux à cause d’une montée du nationalisme Arabe. Par ailleurs, selon lui, le cinéma est actuellement trop dominé par une société de consommation qui pousse à la culture du box-office et de l’argent en général.

On nous a diffusé un extrait de son premier film, le documentaire House (1980) qui traite des propriétés qui étaient jusqu’en 1948 palestiniennes mais qui sont devenues israéliennes quand le gouvernement a décidé d’installer des juifs algériens à Jérusalem et de leur construire des maisons en exploitant une main-d’oeuvre palestinienne. Le film est automatiquement censuré par la télévision israélienne. L’extrait est tiré d’une image d’archive : on voit deux ouvriers casser de la roche à un rythme soutenu et régulier, puis ils font face à la caméra et disent quelques mots.

Marc Lazar a alors repris la parole pour rappeler qu’Amos Gitaï a dû vivre hors d’Israël parce que son oeuvre n’a pas toujours plu au gouvernement israélien. Selon lui, Amos est un architecte du cinéma : il creuse à travers ses films les différentes strates de l’histoire. Il demande à l’invité pourquoi parfois réaliser des documentaires et d’autres fois de la fiction. M. Gitaï répond que selon lui les documentaires de réalisateurs comme Michael Moore (à qui on doit notamment Fahrenheit 9/11) sont trop virulents, se battent pour les bonnes causes mais sollicitent le spectateur sans convoquer les rapports de force, la juxtaposition et la contradiction qui sont constitutifs de l’être humain. Il pense que l’Homme n’est pas linéaire, et que l’approche manichéenne de Moore et d’autres est trop simpliste pour la société de consommation de masse dans laquelle nous vivons.

Il aborde ensuite l’aspect plus technique de ses films : il semble adorer user de plans séquences [plan qui se caractérise par la continuité d’une prise de vues unique se déroulant en plusieurs endroits d’un même lieu ou successivement en plusieurs lieux reliés l’un à l’autre]. Il trouve que cela change le rythme de la narration. Le Moyen-Orient est l’endroit le plus médiatisé et le plus facile d’accès selon lui aux journalistes, qui laissent seulement voir des visions simplistes de la zone qui est pourtant si complexe et diverse. Le plan séquence permet ainsi de prendre du recul et de voir le Moyen-Orient et le sujet de ses films en général dans sa globalité et non dans un cadre trop resserré et trop court.

Le cinéaste nous a ensuite diffusé un extrait du film Kippour (2000) qui raconte son vécu de la guerre du Kippour (1973). Il explique que le scénario était en gestation pendant 27 ans parce qu’il est ressorti blessé physiquement mais surtout psychologiquement de la guerre.

Amos Gitaï nous conseille le Manifeste du Surréalisme d’André Breton, et nous parle de ses expériences avec des acteurs et actrices comme Natalie Portman, Juliette Binoche, Léa Seydoux ou encore Jeanne Moreau qui avait accepté de jouer dans ses films car, pour la citer : « j’ai envie d’apprendre quelque chose que je ne connais pas encore ».

Il fait encore référence aux films de Michael Moore et du plus récent Vice (en salles très prochainement) d’Adam McKay, qui raconte les aventures du vice-président de Georges Bush : Dick Cheney. Il est persuadé que ces films ne changeront pas le monde, et qu’ils ne devraient pas avoir vocation à le faire : il pense que les films ont surtout un devoir de mémoire.

Il nous diffuse un extrait du film Plus Tard, et arrivent ensuite les questions du public, qui abordent des sujets comme la censure, le néo-libéralisme, le politique au cinéma ou encore l’anti-sionisme. On retiendra parmi ses réponses celle sur la censure : ainsi, selon lui, la censure est toujours un risque, mais il ne faut ni en avoir peur ni essayer de la prévoir.

Pour finir, il nous diffuse un court métrage en plan séquence, extrait du groupement de courts métrages réalisés après les attentats du 11 septembre 2001 par des réalisateurs tels que Ken Loach, Alejandro Gonzalez Inarritu, Claude Lelouch ou encore Sean Penn  : 11’09″01 – September 11.

C’est ainsi que, le temps d’une rencontre enrichissante et surtout surprenante, Amos Gitaï nous a présenté son oeuvre et le fond de sa pensée.

Rita Faridi

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