Chroniques d’une extraterrestre – Épisode 5 : Une histoire d’océan

De : jenesuispersonne@gmail.com
À : louleloup@yahoo.fr

Lou,

J’ai dû vous sembler bien agressive, pardonnez-moi. Plusieurs nuits trempées ont lavé pour quelques temps l’aigreur qui me rongeait.

Attention, je ne promets pas d’être aimable bien longtemps ; je suis perdue et fatiguée au milieu d’un océan de chagrin. Lorsque j’ai reçu votre premier message, j’avais décidé d’arrêter de nager. Je me laissais couler loin de mon humanité, souhaitant disparaître.

Comme lui. Vous me rappeliez qu’il n’en était rien, que j’étais bien vivante. Je vous en ai voulu pour cela. Vous avez écorché mon abandon et je me débats à nouveau.

Avant que je ne sois trop épuisée pour prétendre que je peux vous parler, que je ne suis pas au fond de l’eau glacée et ténébreuse, je veux vous remercier d’avoir conservé le portefeuille. Son souvenir me brûle encore trop pour que je puisse le rêver sans m’en détourner rapidement, mais je suis heureuse qu’il ait trouvé une nouvelle propriétaire. J’ai dû le rendre bien malheureux en le laissant seul sur le parvis… Mais je ne pouvais pas faire autrement. Le portefeuille me rappelait mon bonheur, donc mon malheur, et m’obligeait à comprendre que je faisais face à l’insurmontable. Lorsque vous réalisez que la peine est trop immense pour votre petit corps au milieu des vagues, la seule manière de s’en sortir est de prétendre que tout cela n’existe pas.

Il faut enfouir son visage dans le noir.

Mes yeux se fixent à travers l’écran et se confrontent à celle que je ne suis plus, celle qui est morte avec lui. Il faut que je m’arrête ici pour pouvoir encore réussir à ignorer les eaux glacées. Alors j’arrête de parler du portefeuille, et je ne suis plus personne à nouveau. Je suis tout le monde, qui a perdu quelqu’un.

Pouvez-vous continuer à écouter le portefeuille et à me faire part de ce qu’il vous raconte ? Vous verrez qu’il est loin d’être vide.

Merci d’ouvrir une brèche dans ma solitude.

P.S. : Vous voulez bien être mon chat ?

De : louleloup@yahoo.fr
À : jenesuispersonne@gmail.com

Bonsoir cher inconnu, ou chère inconnue,

Votre peine semble si grande.

Vous devez vous sentir minuscule à côté d’elle.

Moi, alors que je ne la vis pas et que je ne sais pas bien ce qui l’a causée, elle m’écrase. C’est une peine trop puissante, ni vous ni moi ne pouvons lui résister. Peut-être ne faut-il pas résister, peut-être faut-il juste attendre qu’elle se lasse.

Je ne sais pas. Je n’ai aucune idée de ce que vous pouvez faire.

Mais je sais que je ne suis pas de celles et ceux qui vous diront : « Secouez-vous, surmontez ce malheur ! ».

Je ne suis pas de ceux-là parce que je n’ai jamais connu une peine comme celle que vous me décrivez. J’ai le sentiment de voguer à travers la vie sans rencontrer de vagues, seulement une petite houle de temps à autre. Mais la houle est presque une distraction. Jamais une vague ne s’est abattue de toute sa force sur moi, jamais une vague ne s’est déchaînée sur mon corps jusqu’à me laisser pour morte en se retirant.

Je ne sais pas si vous vous reconnaissez dans cette image, dites-moi.

Alors, je lis, j’écoute votre peine, je l’observe de loin, et je vous prête mon épaule pour en porter un bout avec vous si vous le souhaitez (n’est-ce pas ce que font les chats, partager notre peine ?), mais je ne vous donnerai pas de conseils.

Vous savez, j’ai peur de ma grande peine à moi. Celle qui n’est pas encore arrivée. Celle qui me guette au coin de chaque jour.

 Cette fois-ci je n’ai pas essayé de vous remonter le moral, mais j’espère l’avoir empêché de descendre à la cave.

Je ne sais pas comment vous saluer,

Lou

PS : le portefeuille jaune est bien au chaud dans mon sac bleu, ils jouent au soleil et au ciel et s’amusent comme des petits fous.

De : jenesuispersonne@gmail.com
À : louleloup@yahoo.fr

Bonjour Lou,

Tout d’abord, merci de continuer à me répondre, malgré tout cela. Vous devez vous sentir bien démunie face à l’océan ; je le suis déjà moi-même, alors que cette étendue est la mienne et me noie dans mes souvenirs douloureux. J’imagine à quel point les vagues doivent sembler insurmontables lorsque ce qu’elles secouent vous est complètement opaque. Vous semblez être une belle personne puisque vous avez peur, pour moi.

Ensuite, vous me dites que vous avez aussi peur pour vous. Comme à l’approche du tsunami, vous voilà à écouter le silence avec anxiété, à attendre, suspendue au bon vouloir des éléments. (Vous voyez, j’ai beaucoup aimé votre image de la vague).  Encore une fois, je vous comprends. Mais je me dois aussi de vous avertir.

Cette crainte de la tranquillité que vous semblez ressentir, confiez-la au portefeuille jaune. Lui, qui représente toute la douceur et le bonheur qui précède l’arrivée de la vague, vous dira de ne pas l’anticiper.

Ouvrez-le, et vous sentirez la joie qui a précédé. Une fois de plus, je veux m’extirper de l’océan pour vous raconter quelques histoires.

Il y avait cette soirée, où les nuages recouvraient de miel le ciel de Paris, et où nous nous sommes rencontrés. L’air sentait bon lui aussi, les fleurs semblaient soupirer leur parfum après une chaude journée d’été.

Je me souviens aussi de ce moment d’avril, lorsque nous avons croisé un marchand de jonquilles sur le marché aux fleurs. C’est alors qu’il a su que le jaune était ma couleur préférée.

Et puis, il y a eu aussi ce jour juste avant l’arrivée de l’orage, lorsque je l’ai vu poser au fond d’un placard un petit paquet que je savais être pour moi. Son sourire, lorsqu’il s’est aperçu que je l’avais observé, habille encore l’écume de mon chagrin. Pourtant il me semble qu’aujourd’hui, pour la première fois, je peux à nouveau entendre le rire qu’il avait dans les yeux, autrefois. 

Lou, n’ayez pas peur du silence avant la tempête. Il est toujours rempli de la musique du vent sur le sable, du chant des mouettes dans le ciel. Il faut juste quitter du regard les vagues menaçantes pour aimer ce qui entoure, avant que l’eau ne pénètre tout.

J’espère avoir pu vous aider, car je crois que cela m’aide.

A bientôt,

Nadine.

P.S. : j’ai décidé de renouer avec celle que j’étais avant pour mieux la dépasser. J’ai repris mon prénom. 

Par Emma Roubertie et Lucie Cheylan