Littérature

Belle du Seigneur d’Albert Cohen, ou le leurre de la passion amoureuse

Roman considéré comme le chef d’œuvre de la littérature amoureuse du XXème siècle, Belle du Seigneur est aussi celui de l’aliénation et l’ennui de l’amour, celui qui enferme et coupe de la vie des amants que l’on pensait éternels. C’est Roméo et Juliette qu’on désacralise, Tristan et Yseult qu’on assassine. L’Amour avec un grand A est démythifié. Pour une fois… La première page est celle de l’arrivée de Solal, le Grand, le Beau Solal, vers sa Belle, son aimée Ariane. Ariane mariée à la médiocrité incarnée, Adrien Deume, homme arriviste, sans consistance ni esprit. Arrive son preux chevalier, le Valeureux Solal, dont on tombe amoureux dès la première ligne.

Leur passion est fulgurante, élevée et magnifiée par l’écriture d’Albert Cohen. Ils incarnent les amants éternels, les amants que rien ne peut séparer. Leur Amour est grand et leurs sentiments sont les plus élevés de l’âme humaine, ceux que chacun ressent au plus profond de soi. Dans toute une partie du roman sans parole échangée, sans un dialogue, cette passion est fusion : rien ne sépare les amants, rien ne peut les séparer dans cette absence de langage. Albert Cohen explore les pensées les plus profondes d’une femme amoureuse, celle qui veut être parfaite pour l’amant qui chaque jour revient. L’Amour ne connaît ni code ni règles, et les amants sont les seigneurs du récit.

Mais Belle du Seigneur, et c’est là toute la modernité de Cohen, n’est pas le roman de la passion, ni des grands sentiments qui ne sont présents que les deux premiers mois de l’histoire d’Ariane et Solal. La médiocrité et l’ennui, qu’on croyait réservés au mari cornu, reviennent chez les amants, la passion n’a masqué qu’un court instant cet état lié à toute relation amoureuse ; le langage revient et sépare les amants, lassés l’un de l’autre, enfermés et fermés aux autres dans leur Amour. Eux seuls se parlent, et tout les sépare, les ennuye. La fuite dans les plus beaux hôtels de la Côte d’Azur et le luxe dont ils s’entourent ne masquent plus la médiocrité de leur existence. L’Amour ne dure pas, les grands sentiments passent. Roman de l’anti passion, Belle du Seigneur présente ses deux amants comme des anti héros. Ariane n’est plus qu’une écervelée qui tente à tout prix de garder son amant, le seul homme qui puisse lui apporter un semblant d’existence sociale. Solal, limogé de la Société des Nations et se voyant retiré sa nationalité française (il est juif de Salonique) est socialement mort. Il n’est plus, ou n’a jamais été ce chevalier servant, ce Valeureux qui vient délivrer sa Belle de la demeure où elle se tient recluse. Il n’a plus qu’Ariane pour se persuader qu’il est encore quelqu’un. Il l’aime, mais ne supporte plus de la voir en permanence.

L’ennui, la lassitude qui peuvent pousser à la haine de l’aimé, qui peuvent être oubliés dans bien des récits antérieurs, sont explorés de manière remarquable. La passion n’est qu’un leurre qui cache un cours instant la petitesse et la médiocrité de l’autre. L’amour chez Cohen n’est plus qu’une fusion des corps, que l’on sent obligé chez les amants, un acte sexuel trop souvent répété, qui perd ainsi de sa substance. Albert Cohen désacralise la passion amoureuse, révèle le piège dans lequel elle peut amener, révèle un amour sans âme, sans consistance, sans vie. Belle du Seigneur, chef d’œuvre de la littérature amoureuse, est aussi l’autel où Vénus est mise à mort.

9 Comments

  • Antoine

    Solal le dit : « cruauté pour acheter passion, passion pour acheter tendresse ». Toute passion est temporaire et condamnée ; elle doit, pour sauver l’amour et ses amants, parvenir à sa conversion : c’est le lent processus qui mène de la passion à l’amitié amoureuse, qui nous permet de ne pas mourir seul. Processus lent, avec de nombreux stades, fort heureusement – processus qui mène vers cet amour qui est pour moi un amour sublimé, beaucoup plus que la passion, le simple mais néanmoins total attachement à l’autre, l’amour par l’habitude, l’amour quotidien, « l’amour naturellement ». Car que reste alors ? Rien que la tendresse, qui est peut-être le plus beau trésor que peuvent partager deux êtres humains, et, comme Solal tente de l’exprimer, la seule chose qui puisse nous faire vivre en paix jusqu’au bout.

  • louloute

    En effet, ce livre est vraiment…boulversant, et je dois dire qu’il m’a ouvert les yeux sur beaucoup de chose. Il est très bien écrit, et même si il parait long à lire, vous serez vite arrivé a la fin et le regretterai!

  • Dona Promessa del Fossente

    Certes, on dénigre l’amour-passion. Mais pas l’amour. Cohen ne perd pas l’espoir qu’un amour humain durable soit possible. La passion diminue au cours du temps parce qu’elle n’est fondée que sur une illusion, celle de la perfection de l’autre: la passion absolutise son objet. Or chaque membre du couple est relatif, il varie au cours du temps tant physiquement (vieillesse, maladie…) que moralement (devient égoïste, tombe amoureux de quelqu’un d’autre…). Forcément, le temps dément que Solal est un Divin Roi et qu’Ariane est la plus adorable des femmes. L’importance d’accepter les défauts de l’autre est un lieu commun mais n’est pas pris en compte par ce couple.
    Alors pour être durable, sur quoi devrait se fonder l’amour selon Cohen? Le sentiment pour commencer sans doute, mais attention: le senti- ment. Les transports d’amour nous transportent loin de la réalité, n’en voient qu’une partie. La passion doit donc opérer une mutation: ajouter la TENDRESSE au sentiment pur. Cette mutation dans la relation amoureuse est souvent évoquée par Solal, qui éprouve un immense besoin de cette tendresse. Car c’est la tendresse qui acceptera ce que refuse d’admettre le sentiment idéalisateur, à savoir les dents manquantes ou l’infirmité, un mari bedonnant ou une épouse flétrie. La tendresse est le visage viable du sentiment amoureux, qui se mord la queue s’il est réduit au plaisir érotique. En actes, en quoi cela consiste-t-il? Adrien Deume en donne un merveilleux exemple en portant son thé du matin à Ariane car il met tout son amour dans la simplicité de ce geste. Il aime profondément la faiblesse enfantine de sa femme au réveil, au moment où elle est objectivement le moins attirante car peu soignée, mais le plus belle à ses yeux. Avec la tendresse, on peut reposer la question « et si homme-tronc? »

  • nataly11

    Ce que j’aime dans ce roman ,c’est cette tentative littéraire pour transcrire la pensée de chaque personnage seconde par seconde ,que l’ idée soit passagère ou qu’elle soit approfondie ,elle est là ,à l’instant où elle se présente à l’esprit du héros.Bien sûr pour les deux amants Cohen essaie de faire fusionner les deux pensées, il en démontre l’impossibilité et en même temps la solitude absolue de l’être humain .Le style original est superbe et c’est un livre qu’on savoure .Parfois ,on s’y retrouve au détour d’un personnage,pas toujours le même.La solitude humaine a donc bien des points de contact mais ils sont éphémères comme l’est la passion.

  • esen

    je réfuse cette vision de Belle du Seigneur. certes la médiocrité, le prosaïsme des âmes étriquées est combattue par le narrateur et les personnages, chacun vaquant à la poursuite d’un idéal. Bien qu’il soit la caricature même de l’arriviste impotent, Adrien Deume avait un idéal, infime soit-il: il possédait Ariane, possession virtuelle et unilatérale, et comme le rappelle à juste titre Solal, Adrien aime le pouvoir! c’est un idéal, certes non louable, mais il en demeure un, cristallisé et sublimé par Adrien
    Ici, le rejet des grandes figures mythiques de l’Amour n’efface pas celle de Solal et d’Ariane. BIen au contraire, Cohen en fait un mythe: un couple, désuni par la lassitude, uni par le désespoir, s’use pour la gloire de la pureté. Quête insatisfaite et tragique, la pureté de chacun s’exprimera dans la dévotion et le dévouement dont les héros font preuve lors de leur suicide. Et c’est là que le tragique sublime les amants, c’est à ce moment, lors de la remémoration des beaux jours, qui s’entremêlent au récit présent. L’effacement du temps qui a pour fin ultime de créer un sentiment d’infini, éternité religieuse, eschatologique, est une manière d’édifier les amants. la mort fait d’eux des héros d’une quête impossible. Or dans ce monde de bassesse, de turpitudes et de violence, ce sont des anti-héros, des abrutis ayant gâcher leur existence en de futiles activités, des mises en scène superfétatoires et dénuées de réalisme. Pourtant, c’est ce réalisme que rejette Cohen: réalisme de l’amour de l’argznt, du pouvoir, de la violence et de la haine d’autrui. Dans un monde rongé par les crises et qui se prépare à vivre une époque sombre de l’Histoire, Ariane et Solal, figures pathétiques de l’amour, meurent, non pas de lassitude ou de déchéance morale, meurent de supporter une existence qui ne leur renvoie que la solitude de leur condition. Solitude indépassable fondée sur l’égoïsme et l’orgueil. l’exemple le plus patant étant le mensonge de solal qui n’avoue pas son renvoi de la SDN à Ariane. La comédie de l’amour s’achève par le suicide, rappel des mythes de Tristan et Yseut ou de Roméo et Juliette. Leur suicide est plus édifiant: leur but étant non pas de retrouver l’autre dans un au-delà, ou l’impossibilité de souffrir une existence ici-bas sans l’être aimé, c’est arrêter au nom d’un idéal de pureté une existence qui ne l’est plus.

  • Sabrina

    Je suis totalement d’accord avec Margaux B.. J’ai lu le livre et il nous donne une approche totalement opposée des idéaux de chacun (cf roméo et juliette tristant et iseut…) je trouve que l’on tombe dans un pessimisme aigu sur l’amour, peut-être que cette désacralisation s’éfforce à nous dépeindre tout simplement la réalité des choses….nous avons des rêves et une vision idéalisée de l’amour parfois cependant la réalité est souvent radicalement différente.. et c’est grace à son écriture que albert cohen tend à nous le montrer.

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