Action et solitude : La condition Humaine selon Malraux

André Malraux fait partie de ces auteurs (mais en existe-t-il d’autres ?) dont la vie et l’œuvre sont profondément liées. On ne peut écrire sur La condition humaine sans (re-)présenter son auteur. La vie du dandy Malraux ne fut qu’action ; il courut d’aventures archéologiques en affrontements politiques, de la guerre d’Espagne au 30 mai 1968. Ces luttes ne sont pas sans lendemain, elles s’inscrivent dans le temps, au point que Malraux désire « marquer le siècle de cicatrices », autrement dit devenir immortel par son oeuvre. Celle-ci n’a de sens que comme réponse aux interrogations et aux espoirs d’une génération.

Malraux agit et Malraux écrit. Il décrit l’action et l’Histoire (l’insurrection communiste de Shanghai en avril 1927 pour La condition humaine) procurant des frissons par procuration au lecteur confortablement installé dans son canapé. Mais il réfléchit aussi, posant au même lecteur des interrogations qui l’occupent durant tout le roman et continuent à l’habiter une fois celui-ci achevé. La description et la réflexion se rejoignent pour former un roman dont le contexte politico-historique sert une intrigue où les actes des personnages illustrent les réflexions de l’auteur tout autant qu’ils en sont la cause.

Les sept destins du roman sont alors autant d’occasions de décrire diverses personnalités et leurs rapports à l’action. Pour le lecteur averti ils offrent également la possibilité de s’interroger sur un mythe : quels personnages se rapprochent le plus de Malraux ? Comment vit-il son désir d’action ? Certains fuient l’action ou ne l’utilisent que pour s’échapper du réel, ne pouvant assumer la réalité du monde. Ils se réfugient dans le rêve et l’opium, dans la mythomanie et l’alcool. Ressemble-t-il, le grand homme et célèbre opiomane, à un Gisors ou un Clappique? Il y a également les héros. Dévoués corps et âmes à leur cause, ils trouvent la paix intérieure dans l’accomplissement de l’action qui leur semble juste. Le roman distingue Kyo le héros « idéal » et Katow le héros « pragmatique ». Le premier a une démarche personnelle. S’il consacre effectivement sa vie aux plus demunis, Kyo le fait car cela correspond à l’image messianique qu’il a de lui-même. Il ne cherche pas la reconnaissance, ni la notoriété mais ne peut imaginer mener une autre vie que celle qu’il a. Katow au contraire est sincèrement convaincu que le communisme améliore le sort des prolétaires. Il sert donc sa cause sans aucun désir personnel. Son action, libérée de l’angoisse de la mort, est tournée vers les autres jusqu’à sa fin digne et superbe. Les choix du républicain espagnol Malraux sont-ils dictés par des envies d’héroïsme ou par sa seule conscience politique ? Une troisième catégorie de personnages émergent: ceux qui sont torturés par leurs actions. Tchang a un rapport très particulier avec la lutte révolutionnaire. Elle lui permet de découvrir ce qui le séparent des autres hommes : le désir de sang, la tentation de la mort. Hemmerlich représente l’action bridée par l’amour. Alors qu’il n’a connu qu’une existence misérable faite de malheurs et de révoltes il rencontre l’amour. Sa femme chinoise et son fils, tous deux malades, l’empêchent d’agir pour protéger les seuls bonheurs de sa vie. Ferral, au cœur rempli d’orgueil et de vengeance ne s’accomplit que dans une domination totale de ses interlocuteurs, y compris de son amante. Il se rend compte de la futilité de ses désirs de puissance ce qui ne réduit pas la démesure de ses ambitions. Malraux, l’archéologue hors-la-loi, le mari et père endeuillé, le ministre aux longues dents, sans doute ce Malraux la est proche de ces tourmentés, de ces ambitieux, pour qui l’action semble vaine, incapable de combler leurs peines et leurs désirs sans limites.

S’est-il déjà senti, l’auteur, aussi seul, aussi isolé que ses personnages ? Se trouble-t-il à l’écoute de sa voix? La voix… Principal moyen de communication avec le monde on l’utilise et on l’entend tous les jours. Pourtant, son timbre tel que nous le percevons, ce son qui nous est si familier est bien différent de celui écouté par les autres. Kyo, ne reconnaît pas sa voix sur un enregistrement, elle lui paraît étrangère. Il comprend alors qu’il faut distinguer la vie pensée de l’intérieure de la vie vue de l’extérieure. Que le regard qu’il a sur sa vie est bien différent de celui des autres! Pour eux il n’est qu’une biographie, faite de dates et d’actes. Mais si l’action est le seul moyen d’exister aux yeux du monde, cette nécessité de prouver et de justifier est terriblement réductrice face au bouillonnement intérieur beaucoup plus vaste qui existe en chacun. La vie, et plus particulièrement l’action, ne sont que solitude et incompréhension. L’amour est alors le seul moyen de développer une réelle connaissance de l’autre bien qu’imparfaite. Kyo se rend ainsi compte que son amour pour May le conduit à de basses émotions (mépris, jalousie, haine) mais est le seul sentiment qui lui permette d’exister réellement, tel qu’il est, sans avoir besoin de s’affirmer par des agissements.

Ce roman comme toute l’œuvre de Malraux est personnel. Avant de décrire avec génie ces interrogations profondes du genre humain, il les a intimement ressenties au cours d’une des nombreuses aventures extraordinaires de sa vie. Il en découle une écriture vraie qui procure une émotion forte par la justesse des mots utilisés et des sentiments décrits. Qui n’a jamais ressenti le besoin d’agir pour exister ? Qui n’a jamais craint que son œuvre ne représente pas ses réels désirs et volontés ? Qui n’a jamais été triste de ne pouvoir parfaitement communiquer, ni comprendre toute la profondeur des émotions ressenties ? Ces différentes vérités sont les postulats de toutes existences. Elles forment La condition humaine.

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