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5 lectures de reconfinement pour s’évader sans attestation de déplacement

On l’aura constaté : nos soirées sont en ce moment bien vides, et nos possibilités de sorties bien limitées, autant de perspectives potentielles d’heures et d’heures de lecture sans la moindre perturbation extérieure (on tâche de se réjouir comme on peut). Dans cette optique, voici donc une petite liste tout sauf exhaustive d’ouvrages immersifs, appropriés ou tout simplement divertissants, dont il est absolument certain qu’ils vous feront passer le temps avec délices, frissons et curiosité, voire qu’ils vous permettront de considérer la période avec amusement, imagination ou philosophie (c’est en tout cas bien dans cet espoir qu’on continue à lire).

Des romans captivants aux personnages intrigants

The Secret History de Donna Tartt : un roman pour lequel on se passionne sans doute avant tout grâce à son atmosphère, sa vibration, et l’espèce d’onde ambigüe, vaguement malsaine et profondément captivante qu’il dégage. C’est la quintessence du roman d’apprentissage semé de compromissions et de leçons durement apprises, avec une intrigue fascinante et des personnages fabuleusement insaisissables. 

The Secret History (Le Maître des Illusions en VF) est l’histoire d’un jeune homme profondément ambitieux (pour ne pas dire arriviste), qui parvient à s’inscrire dans une université prestigieuse de l’Est des Etats-Unis, avec pour objectif d’étudier à fond le grec ancien. Une fois sur place, il découvre que le cours de grec ancien est une espèce de petit groupe d’étude ultra-restreint, dirigé par un professeur passionnant, et constitué de cinq autres étudiants mystérieux très refermés sur eux-mêmes. Richard (le narrateur) parvient cependant à intégrer le cercle d’hellénistes, et découvre petit à petit leurs habitudes, névroses, intérêts et rituels. Mais l’année ne s’apprête pas tout à fait à se dérouler comme il l’avait anticipé, et lui réserve en réalité de profondes révélations, surprises, et autres désillusions dont il n’a pour l’heure pas idée. 

The Secret History est un roman profondément fascinant par le rapport qu’il entretient avec l’idée de beauté, de secret, de révélation, de vérité, l’amour sincère qu’il transmet pour la connaissance, l’érudition et l’apprentissage, la tension constante qu’il maintient autour de son intrigue, le dosage parfait qu’il parvient à établir entre malaise et curiosité, l’inquiétante étrangeté qu’il crée autour de ses personnages, bref, un délectable mélange de roman noir, de roman d’apprentissage et de roman psychologique dont les 600 pages font à peu près aussi long feu qu’un cookie devant un enfant de trois ans.

Lisez donc sans hésiter The Secret History : c’est riche, captivant, plein de détails qui vous donneront aussitôt envie de reprendre le livre à la première page, et sacrément bien mené.

The Queen’s Gambit de Walter Trevis : Alors que l’intégralité du monde occidental se prend (à raison) d’affection pour la série Netflix dont ce livre est adapté, on ne peut que recommander la lecture dudit roman, pour prolonger autant que possible l’état de fascination profonde dans lequel la série susmentionnée vous plongera forcément si vous y jetez un oeil. 

Le roman retrace l’ascension fulgurante d’une jeune fille puis jeune femme prodige (hélas fictive, mais qu’on voudrait réelle pour pouvoir passer des heures à compulser la moindre de ses notices biographiques), qui se découvre toute jeune une passion et un don certain pour les échecs, et entreprend au fil des années toute une carrière de joueuse professionnelle qui la mène du fin fond des Etats-Unis au Moscou des années 60, sur fond de compétition, tensions, désillusions et autres histoires d’addiction diverses et variées. C’est parfaitement construit et rythmé, à l’instar de la série d’ailleurs, très technique sans être abscond, complexe sans faire compliqué, et le texte compense ce dont il manque quelque peu en termes d’émotion par sa fantastique construction et son sens inouï du suspense. A ce titre, on peut sans doute affirmer que la série est peut-être (peut-être) encore meilleure (oui) que le texte original, en ce qu’elle l’adapte pratiquement à la lettre, avec tout juste ce qu’il faut d’ajouts et de restructuration pour donner encore plus de pertinence au récit, et surtout un remarquable (vraiment, remarquable) travail autour de l’esthétique même de l’histoire, une composition juste hallucinante, et un sens visuel du récit particulièrement inventif, tel qu’on n’en voit que trop rarement sur petit écran. 

Si vous aimez vous faire du mal…

Station Eleven d’Emily St-John Mandel : Les récits de science-fiction en général et les histoires apocalyptiques en particulier sont fantastiques pour un ensemble de raisons. Leur côté divertissant a évidemment quelque chose de profondément addictif, et c’est déjà une raison en soi d’apprécier cette catégorie d’ouvrages. Mais il n’y a rien de tel que de voir un récit d’anticipation exploiter à fond son genre pour déployer son plein potentiel, au-delà du seul divertissement. En effet, la science-fiction est intéressante à deux titres, en premier lieu bien entendu pour l’histoire qu’elle raconte, ses personnages et ses rebondissements, mais aussi et surtout pour l’époque depuis laquelle elle est écrite, le regard à partir duquel elle a été conçue, les projections dont elle est témoin et les angoisses plus ou moins diffuses à partir desquelles elle a été forgée. Et dans le cas de Station Eleven, c’est exactement ça.

On a d’une part une pure histoire (post)apocalyptique parfaitement menée, avec une tension et une émotion à couper au cordeau, une utilisation judicieuse de la narration chorale et une alternance bien dosée entre des flash-backs et le temps de l’action, et d’autre part un roman profondément de son temps (aussi galvaudée l’expression soit-elle), ancré dans des questionnements brûlants à propos de la matérialité de nos souvenirs et du matérialisme en général, de la permanence (ou non) de la mémoire, de nos liens les uns par rapport aux autres, de l’empathie, et de notre capacité à l’éprouver encore, de la transmission, et de ce qu’on a réellement besoin d’y inclure.

Soit dit en passant, le roman parle d’une épidémie virale qui dévaste 98% de la population humaine.
Simple détail.

Plus sérieusement, ce n’est peut-être pas le roman à dévorer précisément ces jours-ci si vous êtes réellement angoissé par le contexte actuel (et ça se comprendrait), mais si vous aimez titiller un peu vos inquiétudes, Station Eleven saura parfaitement répondre aux interrogations qui nous parcourent tous, sans non plus verser dans la violence, le catastrophisme ou la panique. Bien au contraire, malgré le chaos qu’il décrit, l’ouvrage est parcouru d’une profonde et très marquante sensation de sérénité, d’apaisement et de confiance. C’est d’ailleurs ce qu’on en retient à terme : le souvenir d’un texte qui a apaise, donne de la perspective et même une forme de curiosité envers l’avenir. Ce n’est pas tant un roman de l’espoir (même s’il y en a dans ce récit, et pas qu’un peu), mais bien un roman du wonder, ce terme anglais si difficilement traduisible, mélange d’appréhension, d’imagination et d’interrogation, désir de connaître et d’inventer un avenir qu’on ne peut encore que pressentir. 

Si vous aimez vraiment vous faire du mal…

My Year of Rest and Relaxation d’Ottessa Moshfegh : une espèce d’OVNI littéraire dont il est certain qu’il ne plaira pas à tout le monde, mais qui mérite certainement toute l’attention dont il fait l’objet depuis sa parution aux Etats-Unis. My Year of Rest and Relaxation est loin d’un feel-good book ou d’un récit plus ou moins ésotérique autour des bienfaits de la méditation, bien au contraire, puisqu’il plonge le lecteur dans l’année de profonde dépression d’une héroïne dégoûtée par tout ce qui constitue son existence, et qui, de guerre lasse, décide de se cloîtrer pendant un an dans son appartement, en ne sortant qu’une fois par mois pour voir sa psy (qu’elle a choisie sur la seule base de sa totale incompétence). Le roman est d’un cynisme et d’un humour absurde absolument décapants, avec une narratrice sarcastique au point qu’on en est soi-même pas tout à fait à l’aise, et un récit sans ambages ni tergiversations qui touche tout de suite à un certain malaise social actuel, à une certaine réalité de l’ennui, de la détresse et de la perte de sens. Ça va (très) loin, ça chamboule, ça malmène, ça peut susciter de l’indifférence comme de la compassion, de l’ennui comme de l’empathie, mais force est d’admettre que face à la toute dernière page, on a comme un gros sanglot dans la gorge. Un gros sanglot, pas de réponses définitives, mais une franche envie de se lever et d’en trouver de nouvelles.

Pour un réconfort ultime…

La Papeterie Tsubaki d’Ogawa Ito : Pour finir en douceur, en harmonie et en beauté, l’une des parutions récentes les plus paisibles et tranquilles du marché. La Papeterie Tsubaki retrace le parcours d’une jeune femme de retour dans le petit village où elle a grandi, et où elle s’apprête à exercer le métier d’écrivain public que lui a transmis sa grand-mère avec un sens inouï de l’application. Le livre parvient à accomplir l’exploit d’être à la fois profondément captivant et pas loin d’être sans intrigue, avec un récit tout en fluidité, riche sans être confus, tranquille sans être vide. On y découvre avec un vif intérêt toute la discipline et toute l’application propres au métier d’écrivain public, l’amour profond que la narratrice et sa grand-mère portent à ce qu’elles vivent comme une vocation, leur relation rare et attendrissante à leurs clients et clientes, à leurs demandes, à leurs vies, à leurs besoins et à leurs timidités. On y parle du cycle des saisons, de papier, de plumes et d’encre, de secrets murmurés et de confessions rédigées, de choix de mots et de silences respectueux, d’héritage surtout, sans faire dans le récit de transmission un peu basique. Une réflexion particulièrement juste et touchante autour du poids du passé, pour un roman qui parvient à merveille à souligner combien la tradition peut se montrer dans le même temps sincèrement réconfortante, et profondément étouffante. L’histoire d’une passion, d’un souvenir, d’une libération, et une lecture profondément apaisante.

Sur ce, très belles lectures à vous !

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