Marty Supreme ou Comment Timothée Chalamet a perdu son Oscar (critique)

La surprise de ce début d’année 2026 s’appelle Marty Supreme. Ce faux biopic sportif consacré à un prodige du tennis de table, inspiré de Marty Reitman et incarné  à l’écran par Timothée Chalamet, a largement dépassé la barre symbolique du million d’entrées en France. Longtemps promis à un destin royal, le film est pourtant reparti bredouille de la cérémonie des Oscars, au grand désarroi de son acteur principal.

Photo : Marty Supreme.


Entre film indépendant et blockbuster d’auteur

Derrière le projet se trouve un cinéaste pour le moins singulier : Josh Safdie. Réalisateur, producteur, scénariste et monteur de ce blockbuster dépassant les 80 millions de dollars de budget, un tel cumul de fonctions reste rare à Hollywood. Comment un auteur venu du cinéma indépendant new-yorkais a-t-il réussi à obtenir une telle liberté créative, alors que certains réalisateurs confirmés doivent encore se battre pour conserver le montage final de leurs films ? La réponse : le studio A24. Ce dernier est devenu un véritable culte auprès de la nouvelle génération de cinéphiles, grâce à ses goodies. Le studio a réussi à s’imposer à travers son marketing, qui rend les propositions d’auteurs comme The Lobster (2015) de Yorgos Lanthimos ou Lady Bird (2017) de Greta Gerwig attractives pour le grand public et ambitionne de se transformer en véritable major hollywoodienne, donnant désormais priorité à des gros budgets.

Josh Safdie apparaît justement comme un cinéaste incarnant cette nouvelle direction. Mais impossible de l’évoquer sans parler de son ancien alter ego : son frère Benny Safdie. Pendant plus d’une décennie, les deux réalisateurs ont formé l’un des duos les plus singuliers du cinéma américain contemporain. Ensemble, ils ont signé cinq longs métrages, dont les très remarqués Good Time (2017) et Uncut Gems (2019), devenus emblématiques. Un cinéma fiévreux et nerveux, traversé par un sentiment d’urgence permanent : leurs personnages, souvent peu sympathiques, se retrouvent constamment contraints de se sortir des situations les plus désespérées, ce qui les rend, paradoxalement, attachants. La mise en scène déploie une énergie presque contagieuse, donnant au spectateur l’envie de se lever de son siège pour encourager le personnage dans sa quête.

Mais après le succès critique et public de ces films, les deux frères ont décidé de se séparer d’un commun accord afin de développer leurs projets respectifs. Six ans plus tard, chacun s’est lancé… dans un biopic sportif. Benny Safdie a ainsi réalisé The Smashing Machine (2025). Bien engagé dans la course aux Oscars, il a finalement été largement ignoré. Si Marty Supreme partait plutôt dans la position de l’outsider – à l’image de son personnage principal –, c’est lui qui semble avoir remporté le duel fraternel.

Marty est-il vraiment suprême ?

Marty Mauser (Timothée Chalamet) est à la fois vendeur de chaussures et pongiste professionnel, doté d’un ego surdimensionné. Il dispose d’une seule semaine pour réunir l’argent nécessaire pour s’offrir un billet vers le Japon et participer aux championnats du monde. Dans sa quête frénétique, il croise une galerie de personnages tous plus méprisables les uns que les autres.

Le pitch du film s’inscrit directement dans l’univers « safdien » et prolonge la continuité de l’œuvre des frères – contrairement à The Smashing Machine, qui semblait s’en éloigner. Mais l’histoire n’est pas vraiment le cœur du projet : le centre, c’est Marty. Timothée Chalamet occupe chaque plan, écrasant, à l’image de son personnage, tout ce qui l’entoure. Absolument détestable, Marty provoque une irritation constante chez le spectateur. Mais c’est exactement pour cela que certains vont tomber sous son charme.

Le film est démesuré, à l’image de son ambition. Tout est « too much » : frénétique, incessant, exaltant. Le montage, signé Josh Safdie et Ronald Bronstein, les deux scénaristes du film, est d’une fluidité rare et impose un rythme soutenu – surtout dans les scènes de dialogues. Safdie assume pleinement son style, allant très loin dans ses audaces, du générique à la scène de la baignoire. Cette énergie est sublimée par la photographie de Darius Khondji, qui cadre constamment ses personnages en gros plans, révélant chaque détail des visages qui vont dépérir au fur et à mesure de l’histoire, et gérant la lumière avec une précision impeccable. Côté acteurs, Chalamet est solide. La surprise vient plutôt de Kevin O’Leary, homme d’affaires et présentateur télé canadien, incarnant Milton Rockwell, magnat du stylo et potentiel sponsor pour Marty. Un rôle initialement écrit comme un vampire dans les premières versions du script, et dont l’acteur conserve une aura délicieusement prédatrice. Pour sa première apparition sur grand écran, il réussit un mélange parfait de charme et de menace. L’excellente bande-son s’appuie sur de grands tubes des années 1980 (Everybody Wants to Rule the World des Tears for Fears et Forever Young d’Alphaville notamment), démontrant ainsi que Marty incarne une Amérique sans complexe, celle qui n’arrivera que trente ans après les évènements du film. D’une certaine façon, il était beaucoup trop en avance sur son temps, ce qui va nuire à son ambition.

Cependant, le long métrage n’est pas exempt de défauts. Le plus notable réside dans l’accumulation de sous-intrigues alourdissant le récit. Certaines digressions, à l’image de Marty à la recherche d’un chien, se révèlent beaucoup moins captivantes. Par ailleurs, même si l’on prend plaisir à détester Marty, cette fascination a ses limites : le voir manipuler constamment son entourage et rejeter ceux qui l’aiment finit par le rendre insupportable.

Comment Timothée Chalamet a-t-il perdu son Oscar en une semaine ?

La troisième sera-t-elle la bonne ? Après les échecs de Call Me by Your Name (2018) et d’Un Parfait Inconnu (2025), Marty Supreme semblait enfin pouvoir lui offrir le Saint Graal hollywoodien. Pourtant, ce dimanche, c’est Michael B. Jordan qui est reparti avec l’Oscar du meilleur acteur pour Sinners. Alors, que s’est-il passé ?

En réalité, le duel fraternel face au film de Benny Safdie n’était qu’une première étape. Restait à battre deux autres poids lourds : Leonardo DiCaprio, extraordinaire dans Une bataille après l’autre, et Wagner Moura, dont la performance dans L’Agent Secret avait enchanté le Festival de Cannes. Sur le papier, Chalamet semblait pourtant avoir une carte à jouer : DiCaprio n’a pas mené de campagne active, et Moura, malgré son Golden Globe du meilleur acteur dramatique, restait pénalisé par la faible visibilité de son film sur le territoire américain. Mais c’est précisément là que la campagne de Chalamet a commencé à se fragiliser.

Son image, d’abord : un ton parfois perçu comme trop sûr de lui, voire prétentieux, à force de revendiquer l’enchaînement de grandes performances. Son omniprésence médiatique ensuite, amplifiée par une promotion particulièrement agressive pour Marty Supreme, a fini par lasser une partie des votants.

À cela se sont ajoutés des éléments extérieurs plus délicats, notamment une polémique survenue en pleine saison des récompenses visant Josh Safdie, liée à un incident supposé remontant au tournage de Good Time.

Le coup de grâce : le regain de popularité de Sinners ces dernières semaines, et notamment la victoire de Michael B. Jordan aux récompenses du syndicat des acteurs américains.

Quant à la polémique autour de ses déclarations sur le ballet et l’opéra, elle a sans doute été largement surestimée : les votes étant déjà clos, son impact réel reste limité. Elle illustre néanmoins une réalité implacable à Hollywood : une campagne aux Oscars se joue autant hors grand écran que sur celui-ci.

Excellent malgré les polémiques

Marty Supreme demeure un excellent film, aussi impressionnant sur la forme que stimulant sur le fond. Son exubérance, pleinement assumée, se révèle aussi jouissive que son personnage principal est détestable. Véritable décharge électrique, il nous place sous de bons auspices pour le reste de l’année 2026.