Projet Dernière Chance : pour le salut d’Amazon (critique)

Qui aurait pensé qu’un film dans lequel Ryan Gosling devient ami avec un caillou extraterrestre aurait pu un jour devenir une réalité? Qui aurait cru que les réalisateurs limogés d’un film Star Wars pendant sa production pourraient un jour proposer leur vision de la SF? Qui aurait cru qu’Amazon puisse financer ce projet? Qui aurait pensé que ce film allait atteindre les 650 millions de dollars au box-office international en trois semaines d’exploitations? Et pourtant, Projet Dernière Chance a déjoué tous les pronostics, pour le meilleur, et que le meilleur.


La SF par un duo de génie

Andy Weir est un auteur américain de romans de science-fiction particulièrement important pour l’industrie cinématographique hollywoodienne. Malgré seulement trois ouvrages à son actif, deux ont déjà été adaptés sur grand écran (Seul sur Mars, 2015, réalisé par Ridley Scott, et Projet Dernière Chance), et son troisième (Artémis, 2017) le sera prochainement. Sortant d’un gigantesque succès tel qu’un film de Ridley Scott, le studio Metro-Goldwyn-Mayer (MGM) acquiert les droits de son prochain ouvrage avant même sa publication, en 2020. Ryan Gosling, qui venait de sortir de First Man (2018) réalisé par Damien Chazelle, signe immédiatement pour jouer le rôle principal et devient également producteur, très intéressé par l’idée de pouvoir participer à un projet optimiste et familial. 

C’est alors que le studio va avoir une idée géniale, mais risquée : confier la réalisation de ce blockbuster à Phil Lord et Christopher Miller. Duo fabuleux, ces deux artistes ont profondément marqué le cinéma hollywoodien ces vingt dernières années, avec un style particulier de films familiaux mêlant humour et émotion. On leur doit notamment les films d’animation Tempête de boulettes géantes (2009) et La Grande Aventure Lego (2014), ainsi que les films en prise de vue réelle 21 Jump Street et 22 Jump Street (2012-2014). Ils sont également des producteurs et scénaristes affûtés, ayant notamment exercé une grande partie du contrôle créatif sur la trilogie Spider-Verse chez Sony, véritables bijoux d’animation qui leur vaudront d’ailleurs un premier Oscar. Mais au moment où le studio leur confie ce projet, la situation des deux réalisateurs est loin d’être idéale. Deux ans plus tôt, Disney et Lucasfilm les avaient brutalement évincés de Solo: A Star Wars Story (2018) à la toute fin d’un tournage réputé chaotique, suppliant le vétéran Ron Howard de reprendre le film en catastrophe. D’autre part, l’écriture de Spider-Man: Across the Spider-Verse (2023) prenait une ampleur telle que l’histoire dut finalement être scindée en deux parties. Et comme si cela ne suffisait pas, la pandémie de Covid-19 venait encore compliquer davantage une période déjà particulièrement éprouvante pour le duo. Le Projet Dernière Chance semblait donc être leur ultime pari, celui qui pouvait aussi bien consacrer leur retour au premier plan que confirmer une période d’incertitude, dans une industrie où rien n’est jamais vraiment acquis.

Quand Amazon s’en mêle…

Le 21 mai 2021, l’annonce fait l’effet d’un choc : Amazon entre en négociations pour racheter MGM. Cette opération s’inscrit dans une vague de consolidation d’Hollywood, marquée notamment par le rachat de la 20th Century Fox par Disney et par les recompositions autour de groupes comme Paramount-Skydance ou Warner Bros. Discovery, qui devrait d’ailleurs devenir une seule entité très prochainement.

Dans ce contexte, un film de science-fiction centré sur la relation entre un humain et un extraterrestre pour sauver la galaxie n’a rien de prioritaire pour Amazon. Le studio privilégie ses franchises majeures, à commencer par James Bond. Pourtant, contre toute attente et pour des raisons difficiles à expliquer, le projet reçoit finalement le feu vert.

Pouce vers le bas (dans le bon sens du terme)

À bord du vaisseau spatial Dernière Chance, le Dr Ryland Grace (Ryan Gosling) se réveille d’un coma sans aucun souvenir de sa mission ni même de la raison de sa présence. Pourtant, il est désormais le seul espoir de l’humanité… épaulé par un allié aussi inattendu qu’inimaginable : un extraterrestre à l’apparence rocheuse, qu’il nommera Rocky.

Phil Lord et Christopher Miller réussissent là où beaucoup échouent : livrer un blockbuster familial à la fois sincère et pleinement assumé, respectueux de son public, d’une grande maîtrise formelle, et capable de viser juste jusqu’à arracher une petite larme au moment du générique de fin. Le film se déploie comme une épopée optimiste, portée par une mise en scène ample et lumineuse, sublimée par la photographie de Greig Fraser, qui redonne une richesse de couleurs à un univers spatial souvent froid (notamment dans Gravity, 2014, d’Alfonso Cuarón, et Ad Astra, 2019, de James Gray, qui utilisaient une photographie très désaturée pour montrer le danger de l’espace). Les décors, peu nombreux mais minutieusement travaillés, permettent un usage précis de la lumière et des effets pratiques, notamment la marionnette de Rocky, animée par James Ortiz, qui donne une véritable existence physique au personnage. La mise en scène de Lord et Miller installe également une tension constante, parfois suffocante, maintenant le spectateur en haleine face à des épreuves dont l’issue reste incertaine. D’un point de vue technique, l’ensemble est irréprochable.

Mais le cœur du film réside ailleurs : dans la relation entre Rocky et Grace, deux êtres d’une immense humanité. Leur lien, construit avec finesse, s’impose comme l’une des plus belles « bromances » du cinéma récent. Leurs échanges, simples et sincères, parfois un peu bêtes comme la séquence où Grace se rend compte que Rocky ne peut pas physiquement faire le signe du pouce vers le haut, créent un attachement profond, porté par un courage partagé face à une mission qui les dépasse. Chacun peut être grand, chacun peut faire preuve de courage, chacun peut, à sa manière, contribuer à sauver le monde. Et c’est précisément là que réside la beauté de l’œuvre, dans cette idée simple mais bouleversante. Une émotion sincère, profondément humaine, qui rend le film unique, et qui donne envie d’y revenir encore et encore, sans jamais vraiment s’en lasser. Et quel plaisir de revoir la merveilleuse Sandra Hüller dans un rôle extrêmement touchant et marquant, après ses performances mondialement reconnues dans Anatomie d’une chute de Justine Triet (2023) et La Zone d’Intérêt de Jonathan Glazer (2024). Elle apporte au récit une intensité supplémentaire, notamment dans une scène devenue virale et vouée à devenir culte, dans laquelle elle y interprète Sign of the Times de Harry Styles, moment suspendu qui agit comme un véritable climax émotionnel du film, renforçant encore la portée dramatique de l’œuvre. 

Le seul léger défaut que l’on pourrait reprocher au film concerne son dernier acte, un peu trop étiré, qui aurait sans doute gagné en impact et en fluidité s’il avait été davantage resserré, renforçant ainsi l’efficacité globale du récit.

Une œuvre qui va marquer

Projet Dernière Chance s’impose comme une très grande réussite : touchant, drôle et résolument optimiste, le film explore une facette plus lumineuse de la science-fiction, loin des approches plus sombres que pourraient proposer des projets comme Dog Stars de Ridley Scott ou Dune: Troisième Partie de Denis Villeneuve, qui sortiront dans les prochains mois. Le succès du film laisse entrevoir l’espoir que le studio Amazon commence à soutenir plus de propositions originales, en parallèle de ses grandes franchises. Surtout, il confirme une chose : la science-fiction peut encore surprendre lorsqu’elle ose sortir des sentiers battus. On n’a alors qu’une envie en sortant de la séance : revoir Phil Lord et Christopher Miller explorer à nouveau le genre.