Expo : « Frontière » : retrouver l’humanité là où elle est niée
Depuis le 14 avril 2026 et jusqu’au 2 janvier 2028, la Cité des sciences et de l’industrie propose une exposition singulière : « Frontière ». A une époque où elles se voient tantôt réaffirmées, tantôt violées, l’exposition nous invite à nous placer du côté de celles et ceux qui tentent de les dépasser, non sans difficultés.
Auteur : Gabriel Caputo
Crédit photo : Daniel et Lucas Mollet, deux photographes colombiens. Photographie utilisée par la Cité des sciences et de l’industrie pour illustrer leur exposition. L’ONG On The Ground International, identifiée sur un sac à dos, vient en aide aux réfugiés en Colombie et au Venezuela. @Universcience
C’est tout à fait librement que nous passons d’une zone frontalière à une autre, afin d’en comprendre la portée matérielle et humaine. Mur entre le Mexique et les États-Unis, dunes de sables érigées entre l’Algérie et le Niger, zone démilitarisée isolant la Corée du Nord, ou encore marqueurs symboliques des frontières au sein de l’Union Européenne… la matérialisation des lignes de démarcation en dit long sur les rapports que nous entretenons avec nos voisins, entre méfiance et coopération.
Il s’agit donc d’une forme de voyage, que l’exposition « Frontière », de la Cité des sciences et de l’industrie, invite le visiteur à entreprendre, afin de l’éveiller à la place des humains face à ces lignes. Car ce sont eux qui, par leurs actions de surveillance ou, au contraire, de résistance, convertissent les frontières en des espaces de circulation plus ou moins hostiles. La poursuite de leur construction, par exemple dans le cas du projet de mur entre les États-Unis et le Mexique, initié par Donald Trump lors de son premier mandat et poursuivi par Joe Biden, révèle une ambition d’entraver la circulation d’immigrés, quand il n’outrepasse pas la souveraineté de leur pays d’origine. Les témoignages de ceux qui se résolvent à devenir des étrangers, transmis à mesure que l’on progresse dans l’exposition, soulignent d’ailleurs toute leur ambivalence : José, ouvrier, explique avoir traversé la frontière du Mexique vers les États-Unis clandestinement en 1986, pour y construire… les logements des plus hostiles à cette immigration, y compris des membres de la border patrol.
Le continent latino-américain, entre le Venezuela et la Colombie, illustre un autre phénomène. En l’absence de moyens réguliers de circuler entre les pays, des acteurs informels, en quête de domination territoriale et d’argent, prennent la place laissée vacante. Cette prise de position se fait au détriment des populations civiles vulnérables et victimes de violences. Le témoignage d’Emilie Martinez, alors âgée de 17 ans, marque par les non-dits imposés par le climat d’insécurité issu de la présence de ces groupes. Le silence se révèle indispensable à la protection de sa famille, laquelle voit son chemin entravé au niveau du pont Simon Bolivar, qui lie le Venezuela à la Colombie. Celui-ci se situe au sein d’une zone contrôlée par le Tren de Aragua, mafia la plus puissante de la région, et qui contrôle une centaine de trochas, c’est-à-dire des points de passage illégaux. Les caminantes, eux, sont des marcheurs en quête d’une vie meilleure. L’issue de leur voyage ne repose que sur la confiance qu’ils placent malgré eux en ceux qui connaissent ces issues, sans chercher à les emprunter, les trocheros.
Tout au long de l’exposition, nous découvrons ainsi des récits de frontières : Algérie/Niger, Cameroun/République Centrafricaine, Russie/Géorgie – dans ce dernier cas, la démarcation est synonyme de sûreté et de crainte, tant la Russie accroît sa mainmise sur sa voisine – et le cas particulier de l’Union européenne. Celle-ci souligne, à elle seule, tout le paradoxe d’une ouverture régionale fondée sur une fermeture particulièrement impitoyable à l’extérieur. En effet, la libre circulation des personnes, marchandises et capitaux entre pays membres, avec pour ambition l’instauration d’une paix durable sur le continent, se double d’un contrôle accru de l’entrée au sein des frontières de l’Union européenne, un contrôle de plus en plus externalisé vers la Lybie ou la Turquie. Car le parti pris de l’exposition est bien de souligner les ruptures et les limites de ces constructions politiques. Elle choisit par exemple de rompre avec l’invisibilisation des migrants décédés au cours de leur traversée vers l’Europe dans la Méditerranée, « frontière la plus mortelle du monde », comme on nous le rappelle, en diffusant leur nom.
L’exposition s’attache enfin à développer les enjeux liés aux frontières maritimes et au cyberespace. Là encore, l’ambivalence règne : les premières, issues de la Convention des Nations Unies sur le droit de la Mer (Montego Bay) de 1982, ont vocation à pacifier les relations au sein de ce qui constitue un bien commun. Pourtant, le découpage attise les tensions et violations du droit international. Le cyberespace, lui, est constitué en grande partie de câbles qui outrepassent les frontières. Or, ces derniers n’en deviennent que des leviers de pressions plus importants pour les puissances plus hostiles, qui s’excluent d’elles-mêmes de cette mondialisation numérique.
Située à proximité d’une exposition sur le réchauffement climatique, d’une serre, mais également de maquettes de satellites, la présence d’une telle exposition peut sembler incongrue. En réalité, elle se situe bien au carrefour de tous les sujets traités : le réchauffement climatique ne s’arrêtera pas aux frontières, lui. Et les migrations climatiques sont vouées à se multiplier.

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