Vie du campus

Tariq Ramadan : symptôme du mal-être français ?

Medinat Ashabaab
Troisième article issu du partenariat entre LaPéniche et Medinat Ashabaab, journal étudiant du campus de Menton ! Hamza el Hayani nous livre un billet de mauvaise humeur contre la diabolisation de Tariq Ramadan : au delà des polémiques, est-elle symptomatique d’un « mal être français » vis à vis de l’islam ?

Comme préliminaire à cet article, des sentiments. Il y a des sentiments qui vous habitent à certains moments. De l’indignation à la peine, en passant même, à certains égards, par une profonde révolte intime. C’est précisément ce que je ressens lorsque je constate ces manipulations politiciennes, dont nous sommes souvent l’objet. En pleines élections cantonales, on doit néanmoins se forcer à ne pas laisser place à ces émotions qui nous aveuglent. S’affranchir des passions qui nous emprisonnent pour recourir à la raison qui nous libère. Les enjeux politiques sont bien trop importants pour se permettre une analyse passionnée du débat. Revenons à cette polémique ayant perturbé le climat politique français.

Tout a commencé lorsque le Nouvel Observateur a lancé une pétition s’élevant contre ce « débat-procès de l’Islam ». Cela semble compréhensible et louable au vu de toute cette cacophonie politique brouillant les termes du débat. C’est à ce flou volontairement diffusé par le faux-débat sur l’identité nationale, l’affaire du « voile intégral », en passant par les « fidèles en prière colonisant les rues », ou encore la question réchauffée de la « laïcité » que la pétition s’oppose en dénonçant cette manœuvre politicienne. Cette pétition fut signé par de nombreuses personnalités, au premier rang desquels Tahar Ben Jelloun, Daniel Cohn-Bendit, Olivier Roy et Abdennour Bidar. Certains responsables socialistes s’étaient aussi joints à cette cause, dont Martine Aubry et Laurent Fabius. Une lueur d’espoir dans un sombre contexte. Des femmes et des hommes, de différents horizons politique et idéologique, se sont réunis contre l’instrumentalisation de la peur réelle des Français à l’approche d’élections cruciales, et pour une reconnaissance de l’Islam en tant que religion française. Un espoir, donc.

C’est sans compter sur l’angélisme de nos politiciens ainsi que sur leur volonté de s’éloigner du Mal. Le diable s’est manifesté, il a signé cette pétition. C’est Jean-François Copé le premier à avoir senti cette odeur de soufre dégagé par Tariq Ramadan. Pour le bien de la France, il fut bon de critiquer ces dirigeants socialistes qui ont « perdu leur âme » et osé signer aux côtés de l’intellectuel suisse. Jusque-là, rien de nouveau. La droite nous avait déjà habitués à ces tours de « passe-passe ». On attendait une réponse mesurée de la part du PS, et surtout portée sur le fond de la pétition, non sur sa périphérie. Le parti socialiste choque par son manque total de discernement. Voilà que Martine Aubry retire sa signature en regrettant que sa « signature figure au côté de celle de Tariq Ramadan » avec lequel « elle n’a rien à partager ». Laurent Fabius suivra sagement les conseils du secrétaire général de l’UMP. Une première question : depuis quand signe-t- on une pétition en fonction des signataires ? N’est-ce pas la substance de la pétition qui importe ? Ne soyons pas naïfs, cette manœuvre politique s’inscrit dans un pur pragmatisme : à qui emportera le plus de voix lors des élections présentes et futures. Force est de constater que c’est le Front National qui sort victorieux de ces dangereuses pirouettes politiques, les résultats des cantonales vérifient cette dure réalité. Le PS, lui, ne fait que confirmer la porosité du clivage gauche/droite.

Cela ne porte qu’un nom : une honte.

Une honte d’avoir trahi l’essence d’une pétition dans le seul but de ne pas figurer au côté de Tariq Ramadan. Une honte de vivre dans un tel climat quand il s’agit de parler d’Islam. On ne s’écoute plus. La diabolisation de Tariq Ramadan – au-delà des polémiques que l’on a créées autour de lui – n’est qu’une manifestation du malaise français lorsqu’il est question d’Islam. Une honte de ne pas écouter l’un des rares « musulmans visibles », en préférant dialoguer avec le « modéré » (que l’on n’identifie jamais par ailleurs). Ces manipulations politiques me troublent, car elles en disent long sur ce mal-être. On se plaît à repousser la présence d’un homme qui a payé le prix de sa cohérence, interdit d’entrer dans plusieurs pays arabes car très critique par rapport à ses dictatures, tandis que nos politiques se taisaient d’un silence assourdissant devant l’atrocité de ces régimes. Un homme que seules les universités françaises ont refusé d’inviter pendant plus de huit ans. Notre campus pourtant spécialisé sur le Moyen Orient et le monde musulman n’échappe pas à cette triste réalité. Face à un « club débat » proche de la paralysie et loin d’entreprendre et une administration coincée entre le marteau de la liberté d’expression et l’enclume de la pusillanimité, notre critique des débats politiques français ne peut être perçue comme sérieuse. Nous ne donnons pas l’exemple.

Ecouter, critiquer, questionner. Des mots simples mais si importants. Des doutes, une incertitude quant à l’avenir, de l’amertume … Au demeurant, une chose est sûre : il est urgent que nous nous écoutions, toujours avec esprit critique, jamais dans la surdité. La cohérence de nos principes mariée à une citoyenneté engagée : la responsabilité de tous.

12 Comments

  • alex

    ça pue le bisounours à plein nez à menton. Mais bon, se lamenter sur le sort des palestiniens en allant à la plage ça occupe suffisament l’esprit pour que ne prenne pas le temps de pondre autre chose qu’un plaidoyer pour la tolérance envers ceux qui s’attachent à obtenir quelques avantages concernant la loi de 1905 en demandant par exemple des horaires spécifiques pour les musulmans. Il a aussi été viré d’un poste à la mairie de Rotterdam après qu’on ait découvert qu’il travaillait pour une chaine financée par le gouvernement iranien etc.

  • Mouais

    « Depuis quand signe-t- on une pétition en fonction des signataires ? »

    Depuis toujours (bis).
    Cf. la récente aventure de Yann Moix qui s’est retrouvé signataire d’une pétition dénonçant la loi Gayssot en compagnie des pontes de l’extrême-droite européenne. Il a, semble-t-il, retenu la leçon.

    Au-delà des valeurs portées par la pétition se pose la question cruciale : à qui ma signature est-elle utile ? L’essentiel étant d’éviter la position de l’idiot utile.

  • Bouh

    Fantabuleux texte. Plus je le relis, moins je comprends ton raisonnement -l’hypothèse de travail étant que tu en aies eu un- ou même la structure de ton sublime article, Quel bel appel à la tolérance, dont le seul argument est « ouh bah ça alors, cépabien, faut arrêter de dire que l’excité est méchant, bouh ». Il manque juste le rappel des « Heures Les Plus Sombres De Notre Histoire ».

  • Hamza

    Encore une fois Citoyenne a-partite, je ne me traduis pas comme avocat de Tariq Ramadan. Seulement, je te demande de me donner une preuve de son double discours, plutôt que de scander des propos réchauffé dont tu n’as même pas pris la peine de vérifier la véracité. Au passage, Ramadan n’est jamais intervenu chez Yves Calvi, mais ce n’est qu’un détail.
    Comment parler d’un discours ambigue lorsque tu ne t’es jamais interessée à la substance de ses propos ? Par ailleurs tu parles de fatwah sans même cerner le sens de ce terme. Une fatwah ma chère est un avis légale émis par une autorité religieuse concernant un problème posé, être l’objet d’une fatwah ne veut rien dire, il faut s’intéresser à son contenu.
    Tu détermines qui est républicain de qui ne l’est pas, si tu connaissais le minimum sur la tradition légale musulmane, tu saurais qu’Abdennour Bidar ne s’inscrit dans aucune tendance. Il est réformateur d’un Islam sans piliers, il n’a fait aucune étude de droit et de jurisprudence islamique, donc si tu veux faire de Bidar un interlocuteur représentant la communauté musulmane de France, bonne chance.
    Sors de cette logique binaire distinguant le modéré de l’intégriste, elle ne traduit pas la réalité de notre pays. Il faut dialoguer avce tous les acteurs respectant les principes démocratiques, et ne pas être dans un monologue interactif, ne pas accepter comme interlocuteur celui qui parlera comme nous, celui qui nous caressera dans le sens du poil.
    A reconsidérer

  • blabla

    @Citoyenne a-partite : L’islam que tu appelles « modéré » est un islam fantasmé en France : n’importe quel musulman un minimum pratiquant ne milite pas pour une réforme aussi profonde que ce à quoi appellent les quelques intellectuels sortant du rang par leurs idées ultra-progressistes.
    Ramadan, à condition de décoder son message souvent très subtil, incarne bien, il me semble, une majorité des musulmans français. Ces derniers, restent très attachés à la tradition islamique et aux préceptes et rites fondamentaux de leur religion (parmi lesquels le voile) mais parviennent, il me semble, à prendre du recul et à avoir un jugement critique sur les Etats islamiques du golfe et de la péninsule arabique, ainsi qu’à prendre leur distance avec les thèses islamistes.

    Les musulmans progressistes que tu appelles « modérés » sont ultra-minoritaires, de même que les islamistes.

  • Citoyenne a-partite

    En ce qui concerne Tariq Ramadan, je pense qu’il est toute à fait légitime de vouloir savoir à qui nous avons à faire, ce n’est pas pour autant un exil du discours public.
    Comment pouvoir lancer un débat pacifié concernant l’intégration et la cohabitation des communautés avec un homme qui pratique le double discours ? (je vous renvoie de ce fait à son discours à la mosquée de Lille vs ses discours chez Yves Calvi…). Par ailleurs il ne se cache pas d’attiser la haine entre les communautés lors de ses interventions concernant le conflit au Proche Orient, pratiquant ouvertement le dangereux glissement qui consiste à ramener des questions de pure géopolitique à un affrontement inter-communautaire, chose qui s’il était un intellectuel responsable, devrait combattre.

    J’aimerais de ce fait réagir à une phrase relevée dans l’article qui me semble pour le moins criticable:
    « Une honte de ne pas écouter l’un des rares « musulmans visibles », en préférant dialoguer avec le « modéré » (que l’on n’identifie jamais par ailleurs) »
    Il serait absurde d’écouter le discours ambigu et de ce fait sournois que profère Ramadan au seul titre qu’il est visible. D’ailleurs la composante « modérée » de la communauté musulmane est visible, peut être cela n’arrange-t-il pas des gens comme Ramadan qu’elle le soit précisément.
    – Je vous renvoie ici à la sociologue allemande Necla Kelek qui a écrit de nombreux ouvrages sur la condition des femmes musulmanes du fait d’enquêtes de terrain et qui milite pour une réforme de l’Islam (sur qui a été lancée une fatwah)
    – Je vous renvoie également à la sénatrice Bariza Khiari qui si elle est une personnalité publique qui intervient souvent dans les débats autour de la laïcité sur la chaîne parlementaire mais également dans des émissions comme « Ce soir ou jamais » de Frédéric Tadeï, a le mérite d’être républicaine et modérée.
    – Et enfin le philosophe Abdennour Bidar, hautement réformateur qui a publié de nombreux ouvrages tels que « L’islam sans soumission ».
    … je pourrais continuer la liste qui est pourtant longue mais pour ma part j’ai grande confiance en la force de la volonté des modérés de se faire entendre. Le contexte actuel m’y semble de surcroit, largement propice.
    A méditer

  • Hamza

    Je vais essayer de réagir à vos commentaires de façon synthétique :
    Martin : Il y aurait beaucoup à dire de la façon dont tu conçois l’intégration, je vais juste m’imposer d’aller à l’essentiel. Je suis surpris de te voir parler de fantasmes et te voir ensuite t’enliser dans des approches au demeurant fantasmées. Il y a des questions légitimes qui se posent quant à la nouvelle visibilité du citoyen français de confession musulmane. Mais tu conviendras que les « faux-débats » que l’on nourri tout autour de la question de l’Islam seront perçus comme contreproductifs. Si pour toi le vivre-ensemble n’est possible que par l’assimilationnisme, je pense que le futur de nos sociétés plurielles réside dans le respect stricte du cadre posé par la loi de 1905, appliqué de façon égalitaire pour tous les citoyens français. Que nos peurs de cette nouvelle visibilité ne nous pousse pas à rendre la loi plus restrictive à l’égards de nos concitoyens de confession musulmane.
    Quant à Tariq Ramadan, le personnage en lui même m’interesse peu. C’est plutôt le symbole qui est ici porteur de sens. Je t’invite néanmoins à lire ses livres et à t’interesser de plus près à ce qu’il dit, peut être que les propos approximatifs que tu tiens pourront être reconsidérés. Enfin, je ne vois absolument pas le rapport du lien avec Tariq Ramadan.
    Mouais : Il faut que nous nous mettions d’accord sur les termes employés, si tu entends par pétition un outil d’instrumentalisation politique, alors je comprends qu’une pétition signée par Marine Le Pen ne sera pas signée par Ségolène Royal. Pour moi, une pétition s’élève contre une injustice, contribue à faire évoluer les mentalités. Dans ce cas la, seul la substance de la pétition importe.
    Bonne Volonté : Je ne suis pas puérile, mais je ne suis pas non plus naïf. Comment croire en la bonne foi de ces quetsionnements lorsque ils sont introduit pas des débats sur la Burqa, qui concerne tout au plus 2000 femmes en France. La forme fait aussi partie du fond dans les débats sociopolitiques. En d’autres termes, la question de l’Islam sera perçu comme une stigmatisation tant que le débat sera introduit ces polémique. On ne questionne par la norme à travers le prisme de l’excès et de l’anecdote.
    Je te suis sur un point, la question de la prière dans les rues soulève avant tout un problème fondamental, celui des manques de lieux de prière en France. Construisons davantage de lieux de culte (avec l’argent de la communauté musulmane) et voyons si les prières de rue persistent.
    Je ne sais pas coment peux-tu unir en exacerbant ces tensions. Cette distraction stratégique évitant au final les véritables questions, les problèmes sociaux, ne fait que diviser. Permets moi de te dire que je ne plaisante pas avec ces questions. Il s’agit de notre future que nous construirons ensemble, que tu le veuilles ou non.

  • Bonne Volonté

    Parlons d’un débat qui, certes polémique était néanmoins nécessaire. Pardonne moi si mon âme de Républicain s’effarouche devant ces prières de rue mais, personnellement, elles me posent problème. Je souligne par ailleurs qu’il pourrait s’agir de bouddhistes ou de catholiques, le problème qui se poserait serait alors le même. De quel droit pourrait on laisser des citoyens, au nom de leur religion, bloquer la circulation et perturber l’ordre publique?
    Je suis politiquement à droite mais j’avoue volontiers que ce débat me posait problème lorsque l’UMP l’a lancé. Cependant, chose étonnante, plus personne n’en a parlé lorsque les propositions sont sorties…
    Pourquoi? car elles étaient principalement d’ordre juridique, absolument pas stigmatisantes (Boubakeur lui même l’a reconnu après avoir vigoureusement critiqué le débat en lui même) et proposaient des solutions intelligentes pour condamner ces prières de rue qui n’ont pas lieu d’être et d’autre part trouver des solutions pour accueillir le nombre toujours croissant de ces fidèles dans des lieux et salles appropriés.
    Loin du « racisme » présumé de ce débat et loin de toute rhétorique anti-musulmane, il a au contraire tenté d’apporter des solutions durables à un problème qui concerne en tout premier lieu les musulmans de France.
    Alors pourquoi s’inscrire systématiquement dans la critique lorsqu’un parti qu’on accuse de vouloir capter l’électeur FN sort des propositions qui, loin d’exclure et de diviser, veulent en faite aider les individus concernés.
    Pardonne moi mais faire de l’opposition pour faire de l’opposition est une attitude totalement inutile et même puérile indigne d’un parti qui se dit de « gouvernement » et qui a tendance à éviter tout sujet sensible susceptible de demander un minimum de réflexion et de surmonter ses divisions.

  • Mouais

    « depuis quand signe-t- on une pétition en fonction des signataires ? »

    Euh … depuis toujours ? Une pétition signée par Marine LePen aura peu de chances d’être signée par Martine Aubry, même si elle concerne la lapidation de Ségolène Royal.

  • Martin Pochet

    Le seul malaise que ressentent aujourd’hui les français, ce n’est pas vis-à-vis de l’islam en tant que religion mais c’est celui de devoir faire face à des revendications communautaires de plus en plus présentes dans le débat public (horaires de piscine réservées pour les femmes musulmanes, financement public des mosquées, repas exclusivement halal dans les cantines scolaires, etc…). La lacheté des hommes politiques français ne réside nullement dans de soi disantes manipulations plus fantasmées qu’autre chose mais dans l’abandon depuis trente ans de l’assimilation républicaine; cette dernière obligeant les étrangers et les immigrés à se plier aux lois et aux us et coutûmes du pays d’accueil pour faciliter leur intégration dans la société française.

    Quand à Tariq Ramadan, aussi brillant intellectuel soit-il, personne n’est dupe de son double discours qui consiste à répéter en fonction de son public ce que ce dernier a envi d’entendre : modéré dans les médias occidentaux, fondamentaliste face à un public musulman. Ce monsieur est libre de défendre un islam radical et réactionnaire au nom de la liberté d’expression, ses détracteurs sont libres de dénoncer son idéologie en total décalage avec les lois républicaines françaises. Pour se faire une petite idée de l’islam tel que M. Tariq Ramadan aimerait le voir pratiquer en France, voici une vidéo assez explicite :

    http://www.youtube.com/watch?v=c9BB

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.